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Le quartier des Habous à Casablanca : La greffe d'une ville impériale

Par L'Economiste | Edition N°:201 Le 26/10/1995 | Partager


En dépit des vagues de modernisation enregistrées dans la capitale économique, les Habous sont restés un quartier authentique, un haut lieu de l'artisanat.


"A Casablanca, on se croirait à Bruxelles ou à Paris." Ces propos d'un touriste, souvent répétés par d'autres, semblent se noyer dans des généralités ignorant superbement l'une des spécificités casablancaises: les Habous. Ce quartier a réussi, en dépit des vagues de modernisation à outrance de la capitale économique, à conserver son cachet intact. Il a été conçu dans le souci de marier harmonieusement la tradition et la modernité.
D'une forme architecturale inspirée des motifs et des décors andalous, le quartier des Habous donne l'aspect d'une médina traditionnelle. Pourtant, il n'a été construit que vers les années quarante sur le haut de la colline de Mers-Sultan et se distingue du reste de la ville par son style ancien. En se promenant à travers ses ruelles, on est frappé par une chose: rien n'est délabré. Au contraire, les années qui filent ont donné une bonne patine aux murs et aux arcades. Avec les arcades, l'artisanat, le marché d'olives, les vêtements traditionnels, l'odeur du bois....autant d'éléments qui laissent à penser que Fès ou Marrakech ont créé leur propre antenne à Casablanca.

Les Habous? Un terme en arabe qui évoque une ancienne pratique ancrée dans les pays musulmans. Il renvoie à une action d'opposition effectuée auprès de la conservation foncière sur des biens immobiliers et des terres qui ne peuvent être mis en vente. Les recettes de leur location vont dans les caisses du Ministère des Habous et des Affaires Islamiques qui en reverse une grande partie aux oeuvres de bienfaisance.Un artisanat ordonné.
Le quartier comprend des maisons et des boutiques. Ici le commerce rime avec un artisanat ordonné où les magasins sont rassemblés en fonction de la nature des articles à vendre. La kissaria "Essayaghine" (bijoutiers) n'a de bijoutier que le nom. Ancien lieu des écrivains publics disparus, aujourd'hui on y vend des gandouras, babouches et autres articles de l'artisanat . A une trentaine de mètres se trouve une autre kissaria, la plus ancienne, spécialisée dans les tapis et les articles de cuivre. Des deux côtés d'une ruelle qui monte, les magasins étalent toutes sortes de produits de dinanderie flambant neuf. Tout de suite à gauche, la cour aux olives où des meules de différentes sortes d'olives y sont proposées à des prix concurrentiels.

Aux Habous, le circuit est difficile pour un novice. Mais la simplicité indique la direction de la mosquée "Mohammadi" pour trouver les Adouls: une trentaine cohabitent, chacun dans son bureau d'à peine 2 mètres carrés. Spécialisés dans le statut personnel, certains d'entre eux se plaignent des retombées négatives de la réforme de "la Moudawana". A les croire, leur activité a diminué, essentiellement celle liée au divorce.
Dans ce quartier, le livre a également sa place. Outre les livres scolaires, les librairies affichent des publications en matière d'études islamiques et du fiqh. Le traiteur Bennis, présent depuis une quarantaine d'années, s'est forgé une réputation qui dépasse les frontières du pays.

Baisse des activités


Si l'authenticité pèse de son poids dans ce quartier, c'est que les commerçants sont allergiques à la confection ou aux autres articles fabriqués en série. "Tous les produits exposés sont travaillés à la main, unité par unité, soutient Mohamed qui a repris le magasin de son père comme c'est la règle dans ce milieu.
Vers les années 60 et 70, le commerce a connu ici ses heures de gloire. Aujourd'hui, la prospérité d'antan a cédé la place à de rares et maigres transactions quotidiennes. A partir de la fin des années 80, l'activité a diminué au point que plusieurs commerçants se sont trouvés dans l'obligation de tailler dans le personnel au sein de leurs ateliers. "Cela ne marche plus comme avant pour tout le monde, sauf vers la fin du mois de Ramadan et l'été", affirme Haj Ahmed. Pour le restant de l'année, ce quartier s'interroge et chacun d'expliquer les raisons de son "naufrage." Certains commerçants vilipendent les guides en les désignant comme étant les responsables de leurs malheurs. "Les touristes viennent avec le guide, font le circuit mais n'achètent rien, répètent en choeur un groupe de commerçants. Le guide les manipule et les emmène dans un bazar de la ville où il perçoit une commission substantielle".

Les plus âgés d'entre eux avancent une explication sage en relation avec la sécheresse et la vie chère. D'autres, beaucoup plus lucides, font leur autocritique en stigmatisant "la mauvaise qualité "de certains produits qui circulent dans le quartier des Habous.
En dépit de ces difficultés, le quartier du Habous parvient à résister. Le prix modique du loyer en est la principale explication. En outre, les commerçants ont "jeté la clef à la mer", phrase qui revient dans leur bouche pour signifier qu'ils ne ferment pas à midi et restent ouverts jusqu'à la tombée de la nuit.

Mohamed CHAOUI.

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