Culture

Le modèle marocain de gestion publique du champ religieux
Par Hakim EL GHISSASSI(*)

Par L'Economiste | Edition N°:2503 Le 11/04/2007 | Partager

Le 1er avril 2007, sous la présidence d’Amir Al-Mouminine, le Roi Mohammed VI, de nombreuses conventions ont été signées entre le ministère des Habous et des Affaires islamiques, le ministère de tutelle de la Gestion des affaires islamiques et plusieurs départements gouvernementaux. C’est une première dans l’histoire moderne du Maroc qui démontre la volonté de l’État d’intégrer la gestion du champ religieux dans les régulations du domaine public, et que cette question soit traitée comme une prérogative de service public, mis en place pour les citoyens, protégé et régi par des lois et une réglementation précise et évolutive. C’est la mise en place d’un modèle de gestion du religieux qui est en train de se façonner aujourd’hui au Maroc.La complexité de la question religieuse dans le monde moderne et la nécessité de l’adaptation de sa gestion et régulation ne peuvent être l’affaire exclusive des cadres religieux. Il y a à distinguer  ici entre le sacré (dogme), qui est protégé et mis en dehors des ingérences partisanes, et le temporel, concernant principalement la gestion, soumise aux choix stratégiques de la nation et qui admet des mutations, liées aux effets de l’évolution de la société et des dynamiques humaines.Les allégations qui attribuent à l’État la volonté de contrôler l’espace de la pratique religieuse et de confisquer la foi des citoyens à travers la gestion du champ religieux sont, à mon sens, non fondées  car, si l’Etat agit au sein de cet espace, il le fait dans le cadre de sa mission principale: celle de la préservation de l’ordre public et la protection des valeurs qui le fondent. La démocratisation de l’espace public et le respect des choix des citoyens confèrent à l’Etat sa légitimité d’agir pour la préservation des intérêts primordiaux de la communauté. La culture du respect des institutions se construit dans un espace démocratique qui respecte les spécificités et les choix de la communauté et participe à la construction d’un État de droit avec la prise en compte des contraintes et des dynamiques sociales. L’accident douloureux du 16 mai 2003 a accéléré le processus de la structuration du champ religieux marocain, annoncé dès le deuxième discours du Trône le 30 juillet 2000 et avant le 11 septembre 2000 « …nous nous sommes penché sur les questions touchant à la religion, avons pris de nouvelles mesures et donné nos instructions pertinentes pour les conduire dans la voie qui procède de la mission de grand Imama et de nos obligations en tant qu’Amir Al-Mouminine», et détaillé dans le discours du 30 avril 2004 devant les membres du Conseil supérieur et les Conseils provinciaux des Ouléma.Ainsi, après 7 ans de règne du Roi Mohammed VI, nous avons la possibilité de faire un bilan de ce qui a été réalisé comme réformes au sein du champ religieux marocain. De surcroît, la fête d’Al-Mawlid (naissance du Prophète) devient une occasion où les institutions chargées de la gestion du champ religieux (le Conseil supérieur des Ouléma et le ministère des Habous et des Affaires islamiques) présentent en séance publique leur bilan à Amir Al-Mouminine. La prestation se fait au sein de sanctuaires religieux représentatifs des spécificités marocaines en matière religieuse. Cette année, c’est au Mausolée de l’Imam Al-Jazouli à Marrakech que le Conseil supérieur des Ouléma a présenté son bilan et que les prix d’apprentissage et de la psalmodie du Coran ainsi que celui du livre islamique ont été remis. Et c’est au sein de l’historique mosquée Koutoubia que le bilan de la gestion des mosquées a été présenté et des conventions ont été signées avec des départements gouvernementaux. Diverses leçons sont à tirer de cette démarche. La première est celle qui démontre l’attachement des Marocains à la personnalité du Prophète de l’islam, la seconde, la déconstruction d’un discours, étranger à la tradition marocaine, qui considère la célébration de la naissance du Prophète comme une innovation blâmable et la troisième, c’est l’émergence d’une politique claire en matière de gestion de la sphère religieuse, basée sur une théorie dite d’intégration du champ religieux.Souvent, la question religieuse n’est regardée qu’à travers le prisme des sciences politiques à l’affût des analyses sur le radicalisme religieux ou l’islam politique. Ainsi, sont laissées de côté les avancées juridiques, administratives, sociologiques et intellectuelles de la pensée religieuse. Sur la question religieuse, il y a aujourd’hui au Maroc trois courants qui alimentent la réflexion: l’adoption d’une laïcité pure et dure, au point de se confondre parfois avec un laïcisme violent qui n’a rien à voir avec l’esprit de la loi française de 1905 qui a instauré la séparation entre l’Etat et l’Eglise; une seconde vision qui ne croit qu’à l’instauration d’un Etat dit «islamique» et rêve d’un islam originel dont les contours ne sont pas définis, mais dont le discours nihiliste rejette de prendre en considération l’existence de l’autre et les transformations que connaît le monde moderne; le troisième courant plus représentatif du Maroc consiste à placer l’expérience religieuse dans son historicité, il ne rejette pas le cumul de la tradition religieuse marocaine à travers l’histoire du pays. C’est le courant promu aujourd’hui par l’Etat quand il insiste sur la nécessité de sauvegarder l’identité marocaine, garantie par l’institution de Imarat al-Mouminine et axée sur l’unicité du dogme et de l’école juridique malékite et de l’expérience soufi et spirituelle marocaine. Le Maroc a eu cette chance de garder à travers son histoire son autonomie par rapport au système Khalifa (Omeyyade, Abbasside, Ottoman). Une fois le système Khalifa disloqué, après la chute de l’empire Ottoman, le Maroc n’a pas subi les effets négatifs, ceux de la disparition du référant religieux, mais il a trouvé dans le système marocain d’Imarat al-Moumine une garantie de stabilité politique et religieuse. Ainsi, certains phénomènes marginaux du radicalisme religieux, qui touchent le Maroc aujourd’hui, ne sont dus qu’au flottement au cours de l’histoire récente du Maroc, en ce qui concerne la place accordée à la religion au sein de la politique globale de l’Etat. Le retour en force de l’Etat dans la gestion du champ religieux mettra fin à un certain laxisme. La religion est une question sensible et d’une haute importance pour qu’elle soit délaissée.


Idées importées

La France, qui nous est proche dans nos manières de penser, a pu à travers les débats autour de la laïcité redonner vie à son identité et ce qui la fonde, notamment en matière de répartition claire des responsabilités et fonctions. Je me rappelle de cette intervention de l’ancien Premier ministre et maire de Bordeaux, M. Alain Jupé (accompagné par l’actuel ministre de l’Intérieur François Baroin), lors des auditions de la commission de laïcité présidée par Bernard Stasi, quand il a répondu à Mohammed Arkoune (membre de la commission de laïcité) qui a souhaité, dans une présentation magistrale, lancer le débat sur la façon dont est enseignée la théologie musulmane et sur la création d’un institut de la pensée musulmane. Alain Jupé a rétorqué que ceci n’est pas de la responsabilité d’un maire, mais c’est la responsabilité des musulmans. Le maire demande l’établissement de règles claires et pratiques pour la gestion de sa municipalité. Je dirais que nous avons besoin de réponses claires sur la gestion de notre champ religieux afin qu’il ne soit plus otage de l’ignorance, d’idées et conceptions importées qui contredisent notre expérience historique. Une instruction civique en la matière est nécessaire et une mise en exergue de notre identité est plus que jamais une exigence.------------------------------------------------------(*) Auteur de «Regard sur le Maroc de Mohammed VI», Michel Lafon, Paris, 2006. (Cette chronique exprime un point de vue personnel)

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