Culture

L’insolite république indépendante du Bouregreg
Par Mouna Hachim

Par L'Economiste | Edition N°:3283 Le 25/05/2010 | Partager

L’aménagement de la vallée du Bouregreg englobant six mille hectares, comprenant l’estuaire du fleuve et la Kasbah des Oudaya met en avant-plan une zone géographique gorgée de plus de deux mille ans d’histoire.Au chapitre des événements insolites qu’a connus cette région figure la fondation de 1627 à 1666 d’une république indépendante du Bouregreg. Ce petit Etat de corsaires, aussi ploutocratique qu’éphémère était constitué en sorte d’oligarchie où l’exercice du pouvoir se limitait à un mandat d’une année d’un gouverneur élu avec pour principal organe constitutionnel le Diwan (Conseil) réunissant seize membres issus de familles morisques présidés par un grand-amiral.Pour mieux saisir le cours de l’histoire, il faut d’abord se rendre à la bourgade d’Hornachos, au pied de la sierra d’Estrémadure au sud-ouest de l’Espagne. Nous sommes au début du XVIIe siècle. La splendeur de l’Islam en péninsule Ibérique n’est plus qu’un souvenir. Depuis la chute du dernier bastion musulman qu’était Grenade en 1492, les Rois catholiques ont imposé des mesures d’évangélisation forcée des populations en violation des clauses de capitulation signées par l’émir Boabdil, renforcées par de répressifs décrets. Ajoutés à cela, les foudres des tribunaux d’inquisition débusquant toute faille en matière d’usages religieux, linguistique, vestimentaire… Cette politique assimilatrice débouche sur ce qui est désigné par l’historien espagnol Rodrigo de Zayas comme le premier cas moderne de purification ethnique qu’est le décret d’expulsion de tous les morisques, voté par le conseil d’Etat en 1605, entré en application entre 1609 et 1614.Si la localité d’Hornachos réussit d’abord à se constituer en communauté exclusivement musulmane, suivant ses rites, perpétuant l’enseignement de l’arabe, elle ne put échapper longtemps à l’inévitable conversion, du moins de façade. Jean-Pierre Molénat, chercheur au CNRS, affirme que «la question reste posée, non résolue par les documents connus jusqu’à présent (…) de savoir comment avait pu se former cette localité si exceptionnelle, exclusivement musulmane à l’intérieur d’un royaume où les aljamas mudéjares ne représentaient jamais qu’une minorité». Dans son ouvrage sur «Les corsaires de Salé», Roger Coidreau précise pour sa part que «les Hornacheros formaient une caste privilégiée détenant en particulier de Philippe II – au prix d’une redevance de trente mille ducats – le droit de porter des armes». Il n’en reste pas moins que malgré cette marge d’autonomie accordée sur leurs domaines par les chevaliers de Santiago, les Hornacheros durent prendre massivement le chemin de l’exil en réussissant toutefois à sauver leur fortune.Devançant, selon le professeur Leïla Meziane, les décrets de bannissement, les Hornacheros arrivent à l’embouchure du Bouregreg et s’installent dans la vieille forteresse militaire almoravide (dite aujourd’hui Kasbah des Oudaya) située sur la rive gauche du fleuve dont elle surplombe l’embouchure. Sur la même rive subsistaient les remparts d’un vieux camp militaire et religieux (Ribat) et le minaret inachevé (dit Tour Hassan) fondé par le sultan almohade Yaâqoub Al-Mansour. Ces lieux formeront avec la médina située au pied de la Kasbah, ce qu’on appellera Salé-Le-Neuf (devenue la ville de Rabat) par distinction de la ville de Salé située sur la rive droite du Bouregreg.C’est donc dans la Kasbah que s’installeront les Hornacheros qui en fortifient les remparts, les dotent d’embrasures pour cinq canons, bâtissent intra-muros des maisons, des bains, des fours... Ils sont rejoints en 1610, par des proscrits andalous, installés au pied de la Kasbah, arrivés quant à eux spoliés de leurs ressources, parlant très peu arabe, vêtus à l’espagnole, surnommés pour cela ironiquement par les pieux et conservateurs Salétins «les chrétiens de Castille».Animés tous par l’espoir du retour dans leur paradis perdu, mus par un sentiment de revanche contre leurs persécuteurs, les morisques aidés par la fortune des Hornacheros arment en peu de temps une importante flotte écumant les mers dont les expéditions corsaires parviennent à leur apogée jusqu’aux côtes d’Irlande, en Terre-Neuve ou en Islande.Se rendant indépendants par rapport au pouvoir du sultan saâdien Moulay Zidane, les Hornacheros chassent le gouverneur et proclament en mars 1627 la République du Bouregreg à l’image des cités italiennes médiévales comme Venise ou Gênes. Le pouvoir en était détenu pour une durée d’un an par un caïd élu (le premier était Ibrahim Vargas, dit Bargach), assisté par un Diwan de seize membres présidé par un grand amiral (le premier connu est le renégat hollandais Jan Janszoon van Haarlem rebaptisé Mourad Rais), tandis que les finances étaient fournies par les revenus de la douane et les prises maritimes.Paradoxalement, les opérations de rachat des captifs aboutirent à l’essor des relations diplomatiques et commerciales avec les puissances européennes comme l’atteste Henri de Castries qui précise dans ce cadre que la Kasbah et la médina de Rabat sont devenues les premières places de commerce au Maroc, tout en rappelant par ailleurs la trêve de deux ans signée en 1630 avec Richelieu sous la direction du chevalier de Razilly.Mais tout à leur hégémonisme politique et économique, les Hornacheros provoquent dès 1627 la colère des Andalous de la médina réprimée par des coups de canon, avant de concéder en 1630 à les autoriser à nommer un caïd parmi eux, siégeant à la Kasbah, ainsi que huit membres du Conseil, tout en bénéficiant d’une part des revenus de la douane. Par ailleurs, les morisques eurent à affronter la guerre lancée contre eux par le Moujahid El-Ayyachi qui leur reprochait leur connivence avec les chrétiens de la Maâmora débouchant sur une guerre ouverte entre Rabat et Salé, allant de 1631 jusqu’à l’assassinat d’El-Ayyachi en 1641. Les trois agglomérations du Bouregreg entrent alors, tout en sauvegardant leurs institutions, sous la protection des puissants maîtres de la Zaouïa de Dila, avant d’être placées depuis 1661 sous la tutelle du seigneur du Gharb, Lakhdar Ghaylan. Mais en juin 1666, celui-ci est vaincu par les troupes du premier sultan alaouite Moulay Rachid qui prend l’estuaire du Bouregreg et met fin à une longue phase d’instabilité et de morcellement du Royaume tout en plaçant la guerre de course sous autorité chérifienne. Ainsi prend fin une singulière thalassocratie, la seule du genre au Maroc, dont un musée restituant l’histoire aurait une place qui se mérite dans le nouveau plan d’aménagement de la vallée du Bouregreg.

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