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mercredi 23 juillet 2014,
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Internet: Quelles sont les limites de la liberté?
Par Peter Singer

   
Peter Singer est un philosophe d’origine australienne. Il enseigne la bioéthique à l’université de Princeton aux USA. Parmi ses récents ouvrages figurent «Writings on an Ethical Life» et «One World» qui traitent de la biothique, du point de vue de la vie quotidienne. Il met actuellement la dernière main à un ouvrage sur l’éthique et l’alimentation. Un de ses slogans est que l’éthique doit entrer dans l’action quotidienne de chacunA l’automne dernier, Microsoft a aidé de son mieux les autorités chinoises à censurer les informations. Une porte-parole de Microsoft a déclaré que l’entreprise avait bloqué “beaucoup de sites” en Chine, et il est notoire depuis plusieurs mois que l’outil utilisé pour faire des blogs chinois filtre les mots comme “démocratie” et “droits de l’homme” lorsqu’ils apparaissent dans les titres de sites personnels.

Quelle loi locale s’applique au web
La défense de Microsoft est qu’il doit “se conformer aux lois locales et mondiales”. Mais les sites de MSN Spaces sont hébergés par des serveurs aux Etats-Unis. Les lois locales à respecter dans ce cas sont celles des Etats-Unis, et les discussions de Zhao Jing au sujet de la grève des journalistes de Beijing ne violent aucune d’entre elles. Il n’existe pas non plus de loi mondiale empêchant les Chinois de discuter d’événements que leur gouvernement préfèrerait ne pas les voir aborder. The New York Times, par exemple, est libre de publier ses articles sur la grève, même s’il est diffusé sur un site Internet que tous les internautes bénéficiant d’un libre accès peuvent consulter. Si le gouvernement chinois ne veut pas que ses citoyens lisent un journal étranger, c’est à lui de trouver un moyen de leur en bloquer l’accès. Le journal n’a en rien l’obligation de le faire à sa place.

Liberté: Meilleure promotion de la compétition
La défense de Microsoft est donc sans valeur. Nous ne pouvons que deviner les vraies raisons qui l’ont poussé à fermer le site; et des craintes de répercussions sur ses intérêts commerciaux en Chine pourraient bien constituer un facteur majeur.Certes, une entreprise peut et doit poser des limites dans l’utilisation de ses services. La ligne absolutiste, qui consiste à laisser la liberté absolue prévaloir, s’écroule face à des exemples dérangeants. Selon Gates, Microsoft pourrait empêcher l’utilisation de ses services s’ils servaient à diffuser des instructions permettant de fabriquer une bombe nucléaire, à envoyer de la propagande nazie en Allemagne, où c’est illégal, ou à diffuser de la pornographie pédophile.Ces exemples sont-ils vraiment valables? . Se définir par rapport à la libertéDans sa défense classique de la liberté d’expression, de la liberté, John Stuart Mill affirmait que la raison la plus importante de permettre la liberté d’expression est de promouvoir la compétition entre les idées les plus larges possibles, et que le débat sans entrave constitue la meilleure manière de les tester. En protégeant les idées des critiques, le gouvernement les transforme en dogme rigide et sans vie, qu’elles soient vraies ou non. Si nous sommes d’accord avec Mill, alors un seul exemple de Gates correspond à la catégorie des expressions devant être protégée. Les recettes de fabrication des bombes nucléaires sont des techniques, pas des idées. La pornographie pédophile n’est pas non plus l’expression d’idées. Nous pouvons donc les restreindre toutes les deux sans contredire la thèse de Mill. (D’un autre côté, un essai affirmant qu’il n’y a rien de mal pour des adultes à s’intéresser sexuellement à des enfants, et qu’un tel comportement devrait être admis, exprime des idées et, aussi ignobles qu’elles puissent nous sembler, en tant que telles ne devraient pas être censurées). Le plus difficile des trois exemples de Gates est celui des déclarations pro-nazies sur un site destiné à l’Allemagne. Il est aisément compréhensible que l’Allemagne veuille interdire de telles opinions. Les lois de nombreux pays interdisent l’incitation à la haine raciale, ce qui peut être justifié, en accord avec la défense de la liberté de Mill, si de telles lois se concentrent étroitement sur l’incitation à la haine plutôt que sur la suppression de thèses, aussi mauvaises soient-elles, qui font appel aux capacités intellectuelles des gens. Un défenseur de la suppression des idées nazies pourrait avancer qu’elles ont déjà été essayées, et qu’elles ont échoué, de la plus abominable façon qu’on puisse imaginer, à produire une société meilleure. Quoi qu’il en soit, le meilleur signe possible qui montrerait que l’Allemagne a dépassé son passé nazi serait de concentrer ses lois spécifiquement sur la haine raciale, plutôt que sur le nazisme en tant que tel.Dans tous les cas, les mesures de répression de la Chine à l’égard des reportages directs et des discussions autour des événements qui ont lieu dans ce pays ne reviennent pas à la suppression d’une idéologie politique discréditée, mais à celle d’un débat politique ouvert et argumenté. Si Bill Gates pense vraiment qu’Internet devrait jouer un rôle de force libératrice, il devrait s’assurer que Microsoft n’est pas en train de faire le sale boulot du gouvernement chinois.
Quand Bill Gates censure…

Nous avons appris au début janvier qu’à la demande des dirigeants chinois, Microsoft avait fermé le site Internet d’un blogueur chinois hébergé par un service de Microsoft appelé MSN Spaces. Le blogueur, Zhao Jing, y avait publié des informations sur une grève des journalistes de The Beijing New, qui avait suivi le renvoi du rédacteur en chef, libre-penseur du journal. Le geste de Microsoft soulève une question-clé: Internet peut-il vraiment être une force libératrice que les gouvernements autoritaires ne peuvent contrôler aussi facilement que les journaux, la radio et la télévision? Quelle ironie, quand on pense que le fondateur et dirigeant de Microsoft, Bill Gates, a été un défenseur enthousiaste de ce point de vue!En octobre dernier, Bill Gates, le fondateur de Microsoft, disait: “Il n’existe vraiment aucune manière, au sens large, de réprimer l’information aujourd’hui, et je pense que c’est un progrès merveilleux qui doit tous nous réjouir.

. C’est un moyen de communication d’une ouverture et d’une liberté totales, et c’est ce qui le rend si singulier”.Copyright: Project Syndicate, 2006 Traduit de l’anglais par Bérengère Viennot