Politique

«Il y a un énorme vide dans la pensée musulmane contemporaine»
Entretien avec Bassam Tahhan, Pr de géopolitique à l'ENSTA et chercheur au CNRS

Par L'Economiste | Edition N°:1576 Le 06/08/2003 | Partager

Le professeur Bassam Tahhan reste un des meilleurs spécialistes de la géopolitique du Proche-Orient. Cet agrégé d'arabe est titulaire de la Chaire supérieure d'arabe au Lycée Louis-Legrand, à Paris, professeur de civilisation arabe et de géopolitique à l'Ecole nationale supérieure des techniques avancées (Paris), chercheur associé au CNRS à l'Ecole pratique des hautes études (section philologie et linguistique et histoire des religions). Il fut aussi maître de conférences en langue et civilisation arabes durant douze années (de 1986 à 1999) à l'Ecole Polytechnique (Palaiseau). . L'Economiste: En tant qu'observateur et chercheur musulman, quelle est votre analyse des événements tragiques de Casablanca?- Bassam Tahhan: Les attentats du 16 mai sont dus essentiellement à un terrain laissé vide et occupé par les «traditionnalistes». Un islam rigoriste et assez médiéval a été en effet répandu dans les pays musulmans dont le Maroc avec la bénédiction des Américains et sous l'oeil passif des pouvoirs en place, qui n'ont pas su évaluer ses dangers. L'erreur dans la vision géostratégique américaine a été de vouloir créer une ceinture musulmane encerclant l'Union soviétique et empêchant les idées de gauche de circuler dans le monde arabe. Son souci principal était de préserver les richesses pétrolières dont regorge le monde arabe. L'arrivée de Khomeiny au pouvoir, considérée au début d'un bon oeil par les Etats-Unis, conjuguée à l'état de délabrement du monde arabe et la faillite du nationalisme arabe, a fait que les arabes ne trouvaient plus d'autre refuge que dans la religion. Et comme les régimes arabes se sont tellement acharnés sur laïcs et gauchistes, le terrain n'était plus occupé que par un islam rigoriste, dépassé et incapable d'évoluer.. Mais quelles sont les causes directes qui ont provoqué ce déclic au Maroc?- Pendant des années, certains pays islamiques dont le Maroc ont pratiqué la politique de l'autruche. Les sujets d'ordre religieux sont tabous alors que toute analyse objective et rationnelle des questions religieuses était qualifiée d'atteinte à l'islam. Sans compter la faillite des médias marocains incapables de faire face à l'arrosage médiatique des chaînes financées à coups de pétrodollars. Les médias locaux n'ont pas su en effet véhiculer l'islam tolérant pratiqué dans le pays. Les émissions qui traitent de la religion sont souvent maigres et se limitent aux détails insignifiants ou à une sorte de «recette de cuisine».Les médias marocains n'ont pas véhiculé d'islam du tout. En tous cas, ils n'ont pas réussi à montrer le vrai visage de l'islam tolérant et ouvert pratiqué par les Marocains et surtout par la monarchie marocaine, qui reste l'unique monarchie du monde arabe non basée sur un islam rigoriste.. Pourtant, certains milieux intellectuels se sont empressés au lendemain des attentats de lancer le débat sur la laïcité au Maroc!- A mon avis, il faut activer le rôle de commandeur des croyants. Il appartient au Roi de trancher dans les questions religieuses après consultation des Conseils des ouléma. C'est un avantage pour le Maroc, notamment dans la conjoncture actuelle.Par ailleurs, on ne peut pas plaquer le modèle de laïcité occidental sur une réalité qui ne l'est pas. En outre il ne faut pas oublier qu'il existe plusieurs laïcités et non une seule. A mon avis, la meilleure solution est de laisser les questions religieuses au Roi et d'ouvrir la porte à la laïcité dans d'autres domaines.. Les événements que nous avons vécus ne sont-ils pas la résultante d'abord d'une crise de pensée?- Certainement! On a assurément fait fausse route en voulant insister sur «une pensée musulmane orthodoxe», en ignorant l'islam pluriel et la philosophie de manière générale. C'est un contresens que d'isoler l'enseignement des différentes écoles juridiques de la philosophie en général. Il faut reconnaître aujourd'hui l'erreur commise au Maroc, qui a été celle de supprimer l'enseignement de la philosophie dans les universités.L'erreur partagée par tous les pays arabes consiste dans l'interdiction de discuter librement de la religion. Certains pays se sont même donné le droit de frapper d'apostasie quiconque ose parler de religion avec plus de liberté que ne le permettent les prétendus défenseurs de l'islam rigoriste.Le monde se modernise alors qu'on est encore en train de se demander si la fiancée dans tel rite a le droit de montrer son orteil à son fiancé avant la consommation du mariage. Je dirais assez de fatwas» et plus de théologie, de valeurs éthiques et de mystique qui aide le musulman à mieux s'épanouir. D'autre part, il existe au Maroc une élite intellectuelle de haut niveau. Malheureusement, il n'y a pas à ma connaissance un centre des études islamiques contemporaines.. Comment peut-on rectifier le tir aujourd'hui?- Il ne faut plus hésiter à aborder les problèmes d'ordre religieux en toute liberté et de manière rationnelle. Il faut également penser à réhabiliter les mouvements jugés «hérétiques» par les orthodoxes, notamment la pensée grandiose des «moaâtazilites».Des penseurs arabes contemporains qui nous ouvrent la voie à la modernité existent. Malheureusement, ils n'ont pas voix au chapitre. Je peux citer de mémoire Shahrour, Sayed Qommi, Achmazoui et Farag Foda de l'Egypte, Mohamed Sadeq Al Majoun de Libye et d'autres encore.Notre erreur est de nous être confinés dans un islam rétrograde et dépassé. Nous avons toujours peur des réactions imprévisibles de cette masse populaire mal instruite. A mon avis, il vaut mieux faire face au problème que de feindre de l'ignorer car il finit toujours par ressurgir. C'est ce qui s'est passé au Maroc et dans d'autres pays du monde arabo-musulman.Maintenant, le plus urgent serait de mettre en place une commission interministérielle pour mettre en oeuvre une action de plusieurs services à la fois (Affaires islamiques, Intérieur, Communication, Culture et Recherche scientifique). Des groupes de recherche scientifique pourraient être créés pour se pencher sur l'histoire, sur les textes coraniques, l'exégèse, les tendances islamiques… Et rien n'empêche ces groupes de travailler de concert avec les religieux. A un moment de l'Histoire, les religieux du monde islamique étaient des novateurs.. Quelles sont les principales idées de ces penseurs musulmans novateurs que vous pensez qu'il faut peut-être ressusciter?- Parmi les principales idées apportées par ces penseurs, il y a notamment la relativisation de la valeur de la sunna (tradition), de la place des compagnons du Prophète, le concept de l'abrogation dans le Coran, les questions de l'héritage, de la polygamie dans l'islam…Un penseur issu de l'Azhar comme Khalil Abdelhani a bien montré que les «sahabas» (les compagnons du Prophète) n'ont pas été tous des saints. Il a même montré qu'il y avait des voyous parmi ces compagnons. On doit à cet alem de l'Azhar des ouvrages très intéressants sur la vie du Prophète avant son inspiration et sur le Coran comme texte fondateur, et la relation du Coran avec la société.. On aurait bien besoin de ces penseurs libres pour faire passer la nouvelle «moudawana» au Maroc?- Outre les experts marocains, il aurait fallu peut-être faire appel aux experts d'autres pays musulmans. Il existe des idées très modernistes qui pourraient faire sortir le code du statut personnel de l'ornière. Notre erreur est de croire que tout est figé en religion et que toute innovation est une hérésie en islam.Depuis des siècles, nous n'avons plus beaucoup de penseurs novateurs tel Avéroès, à part quelques balbutiements qui n'ont pas été jusqu'au bout comme ceux de Taha Hussein, Abderrazeq, Mohamed Ahmed Khalafallah, Ali Ahmed Taha au Soudan, Al Aâdem en Syrie et quelques autres. Il y'a un énorme vide dans la pensée musulmane contemporaine.Propos recueillis par Noureddine FASSI

  • SUIVEZ-NOUS:

  • Assabah
  • Atlantic Radio
  • Eco-Medias
  • Ecoprint
  • Esjc