Culture

Il y a 400 ans, Larache était livrée aux Espagnols…
Par Mouna Hachim

Par L'Economiste | Edition N°:3228 Le 09/03/2010 | Partager

Ceci n’est pas une commémoration car il est entendu qu’on ne célèbre pas une trahison et page sombre de l’histoire que d’aucuns préfèrent arracher des annales. Mais le sacrifice des Hommes ne mérite-t-il pas de perdurer dans la mémoire? La lecture sereine de l’histoire, loin de tout sentiment d’auto-flagellation ou de logique revancharde, n’offre-t-elle pas des ressources inestimables sur les plans pédagogique et culturel, notamment en matière de réhabilitation régionale? Notre histoire commence avec la mort du sultan saâdien Ahmed El-Mansour Dahbi, emporté par une épidémie de peste le 24 août 1603. Ainsi s’achève un épisode glorieux, marqué par l’éclatante victoire de la bataille de Oued El-Makhazine contre les Portugais, la conquête de l’or du Soudan et le succès contre les velléités ottomanes.Le Maroc ne tarde pas à entrer dans une longue période d’anarchie sous le signe de la dislocation de l’Empire et des luttes intestines entre les derniers princes saâdiens. Trois fils du sultan sont alors en conflit pour le pouvoir: l’aîné, Mohamed Cheikh, surnommé El-Mamoun, lieutenant de son père à Fès et dans le Gharb; Abou Faris Abd-Allah, dit El-Watiq, Khalifat de Marrakech et de ses provinces; et Moulay Zidane, surnommé An-Nasir, désigné par son père à Tadla.Ce dernier, plus populaire, est ensuite proclamé à Fès devant l’ire de Cheikh El-Mamoun dont les troupes, menées sous la direction de son propre fils, sont vaincues près du fleuve Bouregreg. Prenant la fuite de Fès vers Larache, El-Mamoun embarque de là vers l’Espagne, en mars 1604, en compagnie de ses proches: sa mère Lalla Jawhar, ses femmes, ses jeunes enfants, ses gouverneurs…, soit un total de 258 personnes. Installé avec les siens d’abord à Vilanova de Portimão au Portugal où son embarcation avait été déviée par la tempête, El-Mamoun est ensuite invité à établir sa résidence à Carmona (dans la province de Séville) par Philippe III, roi d’Espagne, du Portugal et de l’Algarve. Une hospitalité largement intéressée puisqu’elle fut accompagnée d’intenses négociations au terme desquelles El-Mamoun concéda à offrir Larache aux Espagnols en contrepartie de leur aide contre son frère Moulay Zidane.C’est que la ville atlantique de Larache, comptoir antique connu sous le nom de Lixus, située sur la rive de Oued Loukos, port majeur dont le fertile hinterland est pourvu d’innombrables richesses était alors convoitée en raison de sa situation stratégique par les Portugais, les Espagnols, les Hollandais, les Turcs… Différentes offensives ibères avaient déjà tenté de s’emparer de la ville devenue un repaire de corsaires: en 1415 dans le sillage de l’occupation de Sebta; puis une autre sous la direction du conquistador des Canaries Pedro de Vera; l’expédition de 1489 visant à défendre la forteresse de la Graciosa, bâtie dans une presqu’île en amont de Larache, avant que les Marocains n’en coupent l’accès fluvial entraînant son abandon… Certains auteurs pensent même que l’insensée campagne du jeune roi de Portugal, Sébastien Ier, en 1578 n’avait pour but que la prise de Larache avant qu’elle ne se solde par un désastre général, d’abord sur les rives de Oued El-Makhazine, ruinant ensuite la couronne portugaise et amenant à sa tête, Philippe II d’Espagne.Et voilà que l’Espagne justement, en hébergeant un prince dépité, résolu à monter coûte que coûte sur le trône (déjà illustré pour avoir comploté contre son père) tira partie de cette aubaine et commença dès 1608 à préparer son arsenal. Deux années plus tard, précisément le 20 février 1610, El-Mamoun débarquait d’abord à l’Île de Badis (Peñón de Velez) sur les côtes du Rif, après avoir laissé ses trois enfants et les fils de ses gouverneurs en otage en Espagne, conformément aux accords, avant de regagner Qsar Kebir pour faciliter la «transaction», donnant l’ordre à son gouverneur El-Jarni de livrer Larache.Cherchant à atténuer le poids du scandale et à donner une légitimité religieuse à son acte innommable, El-Mamoun n’hésita pas à demander aux Uléma, une Fatwa (consultation juridique) portant sur le caractère licite ou pas du versement d’une «rançon» dans le but d’épargner le sang des enfants otages retenus entre les mains des «Infidèles». Les avis des jurisconsultes ont alors divergé entre les favorables par manque de courage, de rares opposants radicaux comme le cheikh Mohamed ben Ali Hajj Ghzaoui (de la zaouïa des Oulad El-Beqqal) qui l’a payé de sa vie puisqu’il fut assassiné la même année et ceux qui ont préféré s’abstenir en prenant le large, tel le grand savant Abou-l-Abbas Ahmed El-Maqarri ou l’imam Mohamed Jennan.Mais rien ne pouvait effacer l’affront et le scandale. L’impopularité d’El-Mamoun ayant atteint son paroxysme, il est assassiné des mains de Mohamed Bou-Lif le 3 septembre 1613 probablement à l’instigation du révolté du Souss Ibn Abi-Mahalli en concertation avec le gouverneur de Tétouan et chef guerrier Ahmed Naqsis. Quant à sa dépouille, elle est restée longtemps sans sépulture, la population ayant refusé de l’inhumer et d’accomplir sur elle, la Prière des morts, ainsi que le rapporte Mohamed ben Tayyeb Qadiri dans son «Nachr Al-Mathani».Triste sort aussi que celui de Larache, occupée le quatrième jour du mois de Ramadan l’année 1019 (soit le 20 novembre 1610) après qu’une partie de la population ait été, soit évacuée de force, soit tuée des mains d’El-Jarni et de ses hommes. Rebaptisée San Antonio de Larache, elle résista à toutes les entreprises militaires visant sa reconquête dont celle du Moujahid Sidi Mohamed Ayyachi ou de Lakhdar Ghaylan.Il a fallu attendre l’avènement du deuxième sultan alaouite Moulay Ismaïl pour assister à la reprise de la ville en 1689, après celle de La Maâmora et de Tanger (devenue anglaise depuis qu’elle fut offerte comme dot en 1662 par l’infante de Portugal Catherine de Bragance à son mari le roi d’Angleterre Charles II), alors que Sebta restait sous la poigne espagnole malgré vingt-sept ans de siège…Ainsi se termine notre chronique qui n’a pour vocation que de porter un autre regard sur l’histoire et sur le rang stratégique d’une ville, objet de toutes les convoitises. N’est-ce pas d’elle que disait Philippe II, roi d’Espagne, qu’elle valait à elle seule, plus que l’Afrique entière!--------------------------------------------------------------------------------------------------------------Sources:- Ahmed ben Khalid Naciri: Kitâb al-Istiqçâ… – Dar Al-Kitab – Casablanca – 1997- Jehanne-Marie Gandin: La remise de Larache aux Espagnols en 1610 - Revue de l’Occident musulman et de la Méditerranée – 1970. - Mohamed ben Tayyeb Qadiri: Nachr Al-Mathânî… Maktabat At-Talib – Rabat – 1977-1986.- Mohamed Saghir El-Irfani: Nouzhat al-Hâdî… – Najah el-Jadida – Casablanca – 1998.

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