Politique

«Il n'y aura pas de parti dans le court terme»Ahmed Adghirni, activiste du mouvement amazigh

Par L'Economiste | Edition N°:1074 Le 06/08/2001 | Partager

Dans une interview de plus de deux heures, Ahmed Adghirni défend son projet de parti amazigh. Ses positions sont, le moins que l'on puisse dire, extrémistes. Enseignement, culture, médias, gestion des ressources naturelles et pouvoir politique... Des lignes explicitées par Adghirni- L'Economiste: Vous êtes l'un des rares qui affichent clairement leurs désir et intention de créer un parti Amazigh. Pourquoi cette volonté?- Ahmed Adghirni: La question qui se pose également est de savoir s'il y a une théorie ou un programme politiques amazighs. Je pense que nous en proposons un qui se veut une alternance ou au moins une correction aux programmes des formations politiques actuelles qui ne répondent pas aux attentes des citoyens, et particulièrement à celles des populations rurales et les MRE composés en grande partie d'Imazighens.- Il se dit que vous êtes derrière l'échec de la rencontre de Bouznika puisque vous avez voulu imposer dans l'ordre du jour le point portant sur la création du parti alors que la rencontre visait surtout la discussion de la situation actuelle du mouvement amazigh...- L'idée du parti avait été lancée à Bouznika I en mai 2000. Mais on a malheureusement constaté une réticence du côté du Makhzen et des partis actuels qui s'opposent à cette initiative. Ces partis exploitent l'ignorance des Imazighens et ne veulent en aucun cas qu'ils se politisent.S'agissant de l'interdiction de la rencontre de Bouznika en juillet dernier, certains pensent que c'est le pouvoir qui est derrière. D'autres soupçonnent les partis politiques dont plusieurs venaient de tenir leurs congrès: USFP, FFD, PPS et PSD.- La loi marocaine interdit la création d'un parti exploitant l'aspect religieux ou basé sur la discrimination ethnique. Un parti amazigh sera-t-il conforme à la loi?- La loi marocaine n'interdit pas la constitution des partis politiques quelle que soit leur couleur. Je crois que les juristes qui ont parlé de cela font confusion et interprètent la loi à leur façon. En plus, notre partie ne sera pas celui d'une ethnie quoique l'Etat marocain actuel est lui-même un Etat ethnique puisqu'il se considère arabe. Dénommer l'Etat marocain Etat arabe est une faute politique grave puisque la diversité n'est pas respectée. Toute justice politique voudrait que ce qualificatif soit supprimé. Dans ce cas, nous serions en droit de dire que nous sommes des citoyens amazighs et nous cherchons un gouvernement amazigh et un Etat amazigh jusqu'à ce que la diversité soit respectée.- Il vous faudra donc une réforme constitutionnelle?- Il faudra que la réforme soit à la fois constitutionnelle et politique. Nous refusons que les représentants de l'Etat déclarent devant les médias qu'ils représentent l'Etat arabe. Nous nous y opposons. Et vous voyez bien ce qui s'est passé en Algérie. Seuls les Imazighens étaient capables de mobiliser un million de manifestants. Cela peut arriver un jour au Maroc. Et pour créer notre parti, nous n'allons pas attendre un petit bout de papier d'un pacha ou d'un caïd pour nous autoriser. Nous sommes majoritaires et constituons un grand peuple.- A combien estime-t-on les Amazighs au Maroc?- A ma connaissance, il n'existe pas d'Arabe pur au Maroc. On trouve aussi des Imazighens qui ne maîtrisent plus la langue ou qui se disent arabes. C'est une manipulation d'une minorité qui mène le projet de nous attacher au monde arabe.- Vous avez évoqué l'exemple de l'Algérie. Est-ce que le simple Amazigh de l'arrière pays est conscient des idées que vous défendez? Pensez-vous pouvoir le mobiliser?- La possibilité de mobiliser la population est déjà prouvée en Algérie et dans d'autres pays où les Imazighens se défendent par les armes comme c'est le cas des Touaregs au Mali et au Niger.- Pensez-vous que c'est un bon choix pour le Maroc?- Gouvernement militaire, je suis contre. Mais historiquement, les Imazighens, et durant des siècles, ont défendu leur pays par les armes lorsque c'était nécessaire.- SM le Roi a pourtant fait un geste positif vis-à-vis des Amazighs en lançant le projet de l'Institut Royal des Etudes amazighs, en parlant de l'introduction des dialectes dans l'enseignement et le renforcement des droits au niveau des médias.- Oui, c'est un début de solution. Je suis fier de voir un chef d'Etat proposer des solutions.- Le Défunt Roi, Hassan II, avait lui aussi fait des propositions, notamment en ce qui concerne l'enseignement.- La volonté de Hassan II n'avait pas été respectée. J'espère que cela ne se reproduira pas.- Y a-t-il eu des concertations entre le Palais et le mouvement amazigh avant l'annonce des décisions Royales?- L'idée de l'Institut remonte à 1977, même s'il ne portait pas le même nom. Le projet avait été enterré. Il a été repris par les groupes parlementaires de certains partis de la gauche actuelle, en l'occurrence le PPS et le PSD avec le silence de l'USFP. Ce sont ces partis-là, avec quelques associations, qui ont soumis le projet de l'Institut au gouvernement. A cela s'ajoute l'initiative positive du Palais Royal.- Revenant à votre projet de parti. Quelles sont les grandes lignes de votre programme?- Suite aux meetings entamés depuis l'an dernier, nous avons développé toute une thèse. Nous nous intéressons entre autres au transport, aux gisements miniers, aux relations avec l'étranger, à la question du Sahara, aux droits de l'homme, à l'enseignement, à la jeunesse et la femme. Des problèmes touchant le monde amazigh existent à tous ces niveaux. Force est de constater que malheureusement, les nationalistes marocains ont poursuivi les mêmes programmes coloniaux qui visaient la déculturation des Imazighens du Maroc. L'exemple criant est celui de l'enseignement où les Français et les Espagnols ont tenté d'imposer leur langue. Après l'Indépendance, les nationalistes ont continué sur la même lancée en maintenant comme langues d'enseignement le français et l'arabe classique. Je défends le multilinguisme, mais il faut faire attention aux politiques de déculturation des populations. Pourquoi enseigne-t-on une langue, en l'occurrence l'arabe classique, que l'on ne retrouve pas dans la vie de tous les jours: dans la rue, le commerce, les foyers...? Je considère que c'est un gaspillage d'énergie et de ressources. Une réelle stupidité économique.- Pour les grandes lignes de votre programme que vous avez citées plus haut, on ne retrouve pas vraiment d'aspects spécifiques aux Imazighens?- Pas du tout. Parlons du transport par exemple. En partant, les Français ont laissé derrière eux plusieurs aéroports dans les petites villes de l'arrière-pays (Goulmime, Tan Tan...). La politique officielle marocaine a visé par la suite la destruction ou le délaissement de ces installations. Aussi, pourquoi n'y a-t-il pas eu la construction d'un seul mètre de plus de chemin de fer vers le sud? Le train s'arrête depuis des décennies à Marrakech. Pas plus qu'il n'y a eu de lignes de transport maritime intérieures.L'autre problème auquel nous souhaitons nous attaquer est celui de l'analphabétisme. Aujourd'hui, ce concept est mal perçu et donc les actions pour le combattre sont mal conçues puisque l'alphabétisation porte sur deux axes principaux: l'arabe classique et le français. Ces programmes n'ont jamais évoqué les langues populaires (NDLR: les actions des ONG, notamment Zakoura et la Fondation BMCE Bank, ont introduit cet élément dans leurs programmes d'alphabétisation. Les langues locales sont prises en compte et l'enseignement est assuré par des jeunes des villages concernés). Nous considérons que l'alphabétisation doit être basée sur la communication populaire, à savoir le dialecte arabe et le tamazight. Par là même, nous critiquons les pays et institutions étrangères qui financent ce type d'action. Aussi, l'enseignement officiel n'a-t-il jamais pris en considération l'environnement local de l'élève. Je vous donne un exemple valable pour toute la population amazigh: comment un malade ne parlant que l'amazigh va-t-il expliquer ce dont il souffre au docteur du dispensaire ou de l'hôpital!? Il doit nécessairement être accompagné d'un interprète!! C'est même valable pour le dialecte arabe. Un simple citoyen n'explique pas ses maux en arabe classique.- Vous avez cité auparavant la politique minière. De quoi s'agit-il au juste?- C'est plus large que ça. Le Maroc dispose de trois grandes richesses: l'eau, les gisements miniers et les côtes. Le colonisateur avait procédé à l'expropriation de ces richesses, propriétés à l'époque d'individus et de collectivités.- Que propose alors votre parti?- Tout simplement que l'on rende ces richesses à leurs propriétaires d'avant le protectorat et l'annulation des textes qui enrichissent l'Etat au détriment du citoyen. Car dans la civilisation amazigh, la propriété de l'Etat n'existait pas.- Que faites-vous alors de l'évolution des pratiques et des lois? Que l'Etat soit propriétaire des richesses nationales est un usage répandu un peu partout dans le monde?- Ce n'est pas tout à fait vrai. Des Etats ont trouvé des solutions intermédiaires en versant par exemple des pourcentages aux populations ou en accordant des priorités au niveau de l'embauche.Aussi, pour le Maroc, l'expropriation était-elle l'oeuvre des colons. Notre indépendance n'a aucun sens si l'on garde inchangées les décisions du colonisateur. La réforme agraire n'a jamais vraiment existé au Maroc. C'était plutôt une exploitation de l'héritage du protectorat à travers des sociétés étrangères, des intermédiaires nationaux ce qui a entraîné par la suite une concentration des terres entre les mains des hauts fonctionnaires, des militaires et des anciens gouverneurs.- Vous privilégiez donc une redistribution des terres agricoles?- Nous envisageons plutôt une révision de cette politique. Nous souhaitons une réhabilitation des citoyens qui ont été victimes des politiques coloniales et sont restés pauvres après l'Indépendance. En somme, je peux dire que notre projet vise la révision du code foncier et des lois régissant l'exploitation des fleuves et des côtes.- Quand annoncerez-vous officiellement la création du parti?- Aujourd'hui, il y a une sorte d'embargo sur tout nouveau parti. Le dernier exemple est celui du parti du patronat. Car pour le pouvoir en place, un patronat qui se politise imposera la transparence dans le domaine des affaires et critiquera davantage l'administration. Malheureusement, la bourgeoisie marocaine ne se défend pas et ne veut pas mener de bataille pour imposer son projet. Nous, comme on est de souche populaire, nous continuerons notre marche. Tout le monde a constaté qu'après l'interdiction de la rencontre de Bouznika le mois dernier, le projet de l'Institut Royal pour la culture amazigh a été annoncé. Dans tous les cas, les élections de 2002 ne nous intéressent pas. Je ne pense pas qu'il y aura un parti dans le court terme. Par ailleurs, on relève une sorte de paresse et de manque d'initiative chez les partis politiques actuels. Ceux ayant tenu leurs congrès en 2001 n'ont rien apporté de nouveau.- Quel nom avez-vous choisi pour le futur parti et combien de militants mobilisez-vous?- Dans notre premier meeting, j'avais proposé celui de “l'Alliance du Manifeste Amazigh”. Mais pour éviter tout soupçon de discrimination, nous avons opté pour une nouvelle appellation, celle de “l'Alliance des Démocrates Marocains”. S'agissant de l'effectif que nous mobilisons, aucun recensement exhaustif n'a encore été effectué. La dernière réunion interdite de Bouznika devait accueillir 600 participants. Les meetings tenus dans les villes mobilisent quant à eux entre 300 et 500 personnes.Propos recueillis par Aniss MAGHRI

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