Culture

«Il faut en finir avec l'épreuve d'Ibn Hanbal»
Entretien avec le Pr Bassam Tahhan

Par L'Economiste | Edition N°:1581 Le 13/08/2003 | Partager

Le Pr Bassam Tahhan sera intégré à l'équipe des chroniqueurs de L'Economiste. L'interview publiée le 6 août 2003 dans nos colonnes a rencontré un succès rare: le professeur a été assailli d'appels téléphoniques de personnes et personnalités qui souhaitaient toutes s'entretenir avec lui, car il avait ouvert les portes de la réflexion sur l'islam et la foi. L'Economiste a donc entamé avec lui une série d'entretiens, qui seront publiés soit sous forme de dialogue comme ici, soit sous forme de chronique. Bassam Tahhan est Syrien, agrégé d'arabe. Chercheur associé au CNRS à Paris, il enseigne aussi au Lycée Louis-Legrand et à l'Ecole nationale supérieure des techniques avancées (Paris). Là, il a eu comme élèves bons nombre de jeunes Marocains qui faisaient leurs classes préparatoires. Il fut aussi maître de conférences en langue et civilisation arabes durant douze ans (de 1986 à 1999) à l'Ecole Polytechnique. Esprit libre et homme de foi, il est particulièrement soucieux de voir renaître un islam capable d'accompagner la modernisation et le développement du monde arabe: «Dans beaucoup de pays arabes, dit-il, les gens n'ont pas la chance de pouvoir acheter les livres des philosophes de l'islam; au Maroc, ils sont dans les librairies et pour pas cher, mais personne ne les connaît«, s'insurge-t-il. Il faut reconnaître qu'il a raison…. L'Economiste: Pourquoi avons-nous si peur de toucher à l'histoire de l'islam?- Bassam Tahhan: Notre problème avec notre histoire, c'est essentiellement cette difficulté de distinguer la part du mythe de la vérité. Personne n'ose toutefois démystifier cette histoire. Je voudrais attirer l'attention sur les hadiths du prophète qui sont la principale source de conflit entre les historiens. Les hadiths sont à revoir. Omar ben Abdelaziz qui est passé pour un saint homme dans l'histoire, a été l'un des premiers à encourager la collecte des hadiths. Néanmoins, ce portrait gagnerait à être nuancé, car ce saint homme n'a pas été irréprochable notamment vis-à-vis des minorités non musulmanes. Il n'en reste pas moins difficile de procéder à la relecture du patrimoine arabo-musulman. C'est comme un château de cartes: si tu tires une seule, tout peut s'écrouler. La formation inculquée aujourd'hui aux Arabes ne favorise aucunement l'esprit critique. Pourtant, l'esprit critique ne nous vient pas des Occidentaux. Personnellement, je l'ai acquis chez les penseurs arabes avant de lire Descartes. Il y a beaucoup de mythes dans l'histoire arabo-islamique, comme Salaheddine El Ayoubi qui a chauffé les mosquées du Caire d avec les manuscrits des Chiites ou l'image de Khaled Ibn Al Walid «Sabre de l'islam«, qui était vivement critiqué par le Calife Omar Ibn Khattab.. Les mythes sont parfois à l'origine du renouveau. Bien que mythiques, certaines lectures de l'Histoire ont été à l'origine de mouvements de renaissance culturelle et idéologique...- Les Américains se trompent aujourd'hui en se servant du Baâth comme leur tête de turc. Le Baâth a été au départ un parti laïc porteur d'espoir pour les pays arabes. Au départ, la liberté politique en Syrie avait créé plusieurs tendances culturelles, qui ont fait les gloires du monde arabe au cours du XXe siècle. Les Baâthistes qui ont relu le patrimoine arabe ont découvert des dimensions arabes dans la personnalité du Prophète, dans la poésie d'Al Jahiliya et dans les poèmes d'Al Moutanabbi quand il se battait contre les Bysantins. En cherchant, ils ont trouvé des choses qui puissent justifier leur idéologie panarabe dans le patrimoine arabe. Chaque parti offrait ainsi sa culture même teintée de la couleur du parti. Mais le passage au parti unique a sonné le glas de la culture.Michel Aflaq, le héros baâthiste était le Marx du panarabisme, Nasser en était le Lénine. C'est dommage que l'Occident n'ait pas épargné cette grande défaite de 67 à Nasser alors qu'il en avait la possibilité: l'histoire de la région en a été changée. Malheureusement, on ne peut refaire l'histoire.. N'est-il pas temps de battre en brèche ces idées préconçues sur l'Islam?- Oui, pendant des années, les pouvoirs publics ne voulaient pas traiter de religion. Cela ne les empêchaient pas en même temps de récupérer les religieux en entretenant avec eux une sorte de modus vivendi. Mais après les événements qui ont secoué le monde arabe et le monde entier, il est temps en effet que les langues se délient et que les penseurs donnent libre cours à leurs plumes avec le soutien cette fois de ces pouvoirs.Des dangers menacent non seulement le monde arabe mais également le monde. Si un pays comme le Maroc qui constitue le verrou de l'Europe bascule dans l'intégrisme, l'Europe ne sera pas à l'abri de turbulences.. Le grand paradoxe des femmes. Pourtant, le Maroc pratique un islam tolérant inspiré du rite malékite...- Depuis que le pouvoir politique a décidé lors du Xe siècle de fixer les 4 écoles, tout dénote de l'évolution de l'islam vers plus d'interdit et de rigueur et moins de liberté de pensée. De quel malékisme parlez-vous? En Tunisie par exemple, ils ont suivi une tradition malékite qui s'éloigne du texte fondateur de Malek. Le malékisme d'origine n'est pas le même que celui pratiqué aujourd'hui. L'évolution du droit fait que maintenant, le rite est devenu tellement riche et confus que parfois les pouvoirs religieux et non politique (les ouléma) y ont choisi des éléments au détriment d'autres. Citons par exemple les formulaires du contrat de mariage du malékisme andalou où les conditions de mariage sont plus progressistes. Le malékisme tel qu'il a été pratiqué en Andalousie était porteur d'espoir pour la femme. Il avait précédé l'Occident dans l'octroi de plusieurs droits à la femme. Pourtant, on constate aujourd'hui que la réforme de la moudawana est bloquée à cause des résistances des ouléma qui devraient s'inspirer justement de ce rite malékite. Le malékisme est à revisiter. Je propose aux ouléma marocains de remettre sur le tapis toute l'école malékite dans ses différentes mouvances et générations «tabaqates« et que le débat soit ouvert.. Toutes les écoles juridiques de l'islam sont donc à revoir?- Pourquoi voulez-vous qu'un citoyen du XXe siècle endosse aujourd'hui des erreurs commises il y a près de mille ans?! Pourquoi en effet, un Marocain aujourd'hui endosserait-il l'assassinat ou la torture des mystiques et l'autodafé des livres d'Averoès?! Et puis qui empêcherait un Marocain aujourd'hui d'adopter une école autre que malékite, celle dahirite en Andalousie ou celle de Tabari ou d'Awzaiî au Liban qui ont été abolies. Tout le problème de l'abrogation «Nassikh et El Mansooukh« dans les sciences coraniques est à réexaminer avec nos outils épistémologiques contemporains. Je revendique la liberté pour un musulman d'avoir un regard critique sur son histoire. Car il n'est du droit de personne de déclarer que quelqu'un est un renégat ou apostat. Que le renégat doit être tué en islam est en fait une trouvaille des juristes qui n'existe pas dans le Coran. Le seul verset du sabre qui appelle à tuer les mécréants a été révélé dans des circonstances déterminées. Au contraire, l'Islam dit que nul n'est contraint en religion. Mais l'abrogation va toujours vers la rigueur et l'interdit et non vers le pardon et la tolérance qui sont parmi les titres de gloire de cette religion.. On nous a confisqué notre islam. Ce que les musulmans subissent aujourd'hui trouve essentiellement son origine dans le passé. Comment peut-on sortir de ce cercle vicieux?Nous ne sommes pas sortis de l'épreuve d'Ibn Hanbal. Il a été persécuté et torturé par Al Mamoun pour son intervention dans le débat sur la création du Coran. Ibn Hanbal est ainsi entré dans la postérité musulmane comme un héros non pas pour sa position, mais parce qu'il est entré en lutte contre le pouvoir politique. Dans la configuration politique de l'époque, Ibn Hanbal est devenu un héros de l'opposition. Il n'en demeure pas moins que la pensée d'Ibn Hanbal est une pensée rigoriste qui n'a cessé de devenir de plus en plus fondamentaliste, intégriste, littéraliste et fermée pour arriver au wahhabisme du XXe siècle puis au post-wahhabisme qui a donné naissance à des «héros« comme Oussama Ben Laden.Nous ne sommes pas sortis de la malédiction d'Ibn Hanbal, car depuis cette date, les 4 écoles juridiques ont été fixées à jamais. Le dernier était Ibn Hanbal qui est le plus dur. Le premier était Ibn Hanifa, le plus tolérant. Cette date historique où Ibn Hanbal a été sacralisé et consacré comme un héros de l'islam, les musulmans la subissent encore aujourd'hui. Ils n'ont plus le droit de réhabiliter la pensée rationaliste dont nous avons grand besoin aujourd'hui. C'est pourquoi je dis que nous vivons encore à l'époque d'Ibn Hanbal.. Comment conjurer ce sort?- Si on fait une comparaison entre les religions, on trouve que le protestantisme en Occident a été porteur de valeurs et un retour aux sources. L'islam a besoin aujourd'hui d'un protestantisme. Il faudrait commencer d'abord par relativiser la valeur de la sunna. Il est quand même inquiétant de voir que Chafiî, le fondateur de la 3e école par exemple, a abrogé des versets du Coran par la sunna. La tradition du Prophète, même quand elle est authentique, ne doit pas abroger la parole de Dieu. C'est un tour de passe-passe inacceptable. Par exemple, il n'y a pas de lapidation pour adultère dans le Coran. Dans le rite hanbalite, la lapidation existe dans la tradition du Prophète. En résumé, on nous a confisqué l'islam et on continue de le faire au nom des intérêts d'un clergé qui ne dit pas son nom ou qui n'est pas censé exister en islam.


«Je revendique le droit de revisiter mon histoire»

. L'histoire a été sclérosée mais peut-on la revisiter, la réécrire?- Vous trouvez en France, en Allemagne et en Angleterre, des bibliothèques entières d'études modernes qui ont retravaillé l'histoire de ces pays d'Europe. Ils ne sont pas arrêtés à l'histoire officielle. Tandis que dans le monde arabe, nous ne cessons de ressasser une histoire officielle qui a déformé la réalité. En fait, nous vivons dans cette image stéréotypée des Arabes anciens et dans une doctrine où la jurisprudence est cadenassée. Le problème est que chaque fois que vous touchez à l'histoire officielle, on vous dit que vous touchez à l'islam. . Comment faire ce travail de réappropriation?- Commençons par le commencement. Les différentes tendances musulmanes ne sont pas d'accord sur les 4 califes du Prophète. Certaines ne retiennent qu'un seul calife, d'autres 3 et d'autres encore seulement 2… Mais cela n'est pas enseigné aux nouvelles générations. Il existe en fait un hiatus entre les recherches dans le domaine historique et l'éducation des nouvelles générations. Dans son ouvrage «La Vérité absente«, Farag Foda n'a pas hésité à remettre en question cette idéalisation des premiers quatre califes. C'est entre autres ce qui a causé sa mort. Toucher aux Omayades et aux Abbassides, ca peut passer, mais toucher aux 4 califes, c'est une autre paire de manches.. Oui, mais ce que le citoyen arabe perd dans les livres, ne le trouve-t-il pas aujourd'hui dans les feuilletons historiques?`- Les feuilletons historiques arabes sont truffés d'erreurs. Le feuilleton historique tel qu'il se présente aujourd'hui renvoie une image utopique et dangereuse de l'arabe. Il y a toute une mythologie de l'histoire de l'islam qui nous est passée par des feuilletons essentiellement égyptiens très dirigés et orientés. Il ne faut pas s'étonner aujourd'hui que des fanatiques utilisent l'arme blanche pour égorger leurs victimes et qu'ils aient de fausses idées sur le prophète, sur sa vie et sur l'expansion de l'islam. Ainsi, durant le mois de Ramadan, au lieu de passer des feuilletons historiques bornés qui montrent des conquêtes et des sabres et que les musulmans sont les plus beaux, les plus forts et les plus droits… qui gagnent des batailles toujours «justes«, on devrait pousser le musulman à plus de recueillement, et à approfondir le message coranique universel .Propos recueillis par Noureddine FASSI

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