Affaires

Farida Kabbaj: Anticonformiste et résolument féministe

Par L'Economiste | Edition N°:1975 Le 10/03/2005 | Partager

. Elle est pionnière dans le secteur du foie gras au Maroc . Le travail des associations féminines est à saluer, selon elle Il faut dire que ce n’était pas gagné d’avance. Rencontrer Farida Kabbaj n’était pas aisé et faire son portrait l’était encore moins. D’ailleurs, elle a révélé après l’entretien qu’elle avait des remords. «Je me demande si j’ai bien fait d’accepter de me livrer à la presse», lance-t-elle. Agée d’une cinquantaine d’années, Farida Kabbaj est une femme peu soucieuse des apparences mais sa forte personnalité ne laisse personne indifférent. Tailleur pantalon beige, coupe courte… mains natures. Trop simple, elle impressionne par son regard plein de détermination et d’autorité. Chose qu’elle avoue en disant: «Je suis autoritaire». Mais qui d’autre qu’une femme aussi atypique pourrait révéler un tel trait de caractère? Cette franchise inhabituelle va s’avérer rapidement contre-productive puisqu’elle sert à tracer les lignes rouges que son interlocuteur ne doit nullement dépasser. Et c’est ce qu’elle s’empresse de faire dès le début. Elle ne donne aucun détail technique sur son entreprise par exemple. Les questions sur le statut de la femme ne sont pas non plus les bienvenues. Raconter son parcours professionnel et surtout sa passion pour le foie gras sont, en revanche, les sujets sur lesquels elle est plus prolixe.Une fois son diplôme d’ingénieur en agroalimentaire en poche, Farida Kabbaj retourne au Maroc où elle démarre une carrière dans le secteur privé. Cinq ans durant, elle n’arrive pas à se faire aux contraintes propres au travail en entreprise. «Pour moi c’est une expérience difficile. C’est dans le salariat qu’en tant que femme, j’ai vécu la discrimination et l’impossibilité de m’épanouir», explique Kabbaj sur un ton d’amertume. «Mais ça m’a bien rendu service: j’ai décidé de créer mon entreprise». Pas frileuse pour un sou, elle oublie vite ses déboires et se lance corps et âme dans la production de foie gras.Suffisamment bien outillée puisqu’elle a effectué des stages dans le sud-ouest de l’Hexagone, elle crée en 1981, AGRIAL, une entreprise de production de foie gras. Pionnière en la matière, Kabbaj considère son projet d’abord comme un challenge et ensuite comme une manière intelligente d’appliquer sur le terrain ses connaissances académiques et son goût pour la cuisine. La difficulté majeure à son avis a été la nouveauté du produit qu’elle mettait sur le marché.L’absence d’expériences ne lui a pas rendu la tâche aisée. Les banques ne lui ont pas facilité la tâche non plus. Elle a «galéré» -comme tous les jeunes entrepreneurs- pour avoir les crédits nécessaires à son projet. A propos de son expérience de chef d’entreprise, Kabbaj estime qu’elle «a eu la chance d’être assistée par ses parents et ses frères». Ambitieuse, elle veillait à assurer à son entreprise une progression des plus honorables en mettant tous les atouts de son côté. Elle ne fait pas les choses à moitié puisqu’elle ne sous-traite aucune de ses activités. «Toutes les opérations de production se déroulent à l’intérieur de l’entreprise, y compris l’élevage des canards et leur gavage», se plaît-elle à dire. Son démarrage s’est fait avec les produits classiques, à savoir le foie gras, le magret et le confis. Mais comme chaque véritable passionné, Kabbaj innove et fait peu de cas des risques qu’elle courait en lançant en 1990 une gamme de nouveaux produits sur le marché. Ainsi, elle a été la première à commercialiser de la charcuterie halal. La prospérité de ses activités a encouragé d’autres investisseurs à marcher sur ses plates-bandes. «Je suis malheureusement très copiée», déplore Kabbaj. En effet, elle trouve «intolérable» l’attitude de «certains concurrents qui l’épient pour s’approprier les recettes de son succès». Elle a toujours préféré donner une croissance modérée à son entreprise afin de garder sa spécialité de produits haut de gamme. «On est un peu plus cher que les autres, mais on est bien les meilleurs, il suffit de goûter», se défend-elle avec fierté. Et d’ajouter que «le foie gras est un produit difficile à mettre en valeur car il exige un soin particulier et des compétences techniques certaines». L’aisance avec laquelle elle explique les particularités de sa spécialité traduit la passion qu’elle voue à ce qu’elle fait. «Pour faire du bon foie gras, il faut s’investir dans une longue recherche afin de mettre au point le goût et les textures», affirme Kabbaj avec assurance. Pour pérenniser son excellente réputation sur le marché, elle investit en permanence afin de moderniser ses outils de production et il lui arrive même parfois d’anticiper l’évolution du marché. «Si j’ai besoin d’agrandir mon usine ou d’acheter de nouvelles machines, je le fais toujours au-delà de mes besoins pour être toujours en phase avec le développement de mon entreprise», explique-t-elle. La valorisation de ses ressources humaines demeure également un de ses soucis majeurs. En effet, Kabbaj veille à assurer à son personnel (composé essentiellement de femmes) les meilleures conditions de travail et leur permet de progresser grâce à une formation interne. Trop discrète, elle donne une fausse impression d’indifférence à l’égard de ce qui l’entoure. En réalité, elle reste très sensible à tout ce qui touche au statut de la femme dans son pays, mais rechigne à en parler. Face à son mutisme, son mari a vainement tenté de lui délier la langue. Pour rester au fait de l’actualité féminine, Kabbaj a adhéré depuis plus d’une année à l’Association des femmes chefs d’entreprise (AFEM).»J’assiste aux réunions, mais je ne milite pas», lance-t-elle fermement. Une réponse qui, comme d’habitude, coupe court à toute tentative d’élargir le débat. Elle termine sur une note d’optimisme en disant que «les femmes sont très courageuses dans notre pays; beaucoup d’entre elles militent individuellement ou dans les associations et accomplissent un travail formidable».


Petite forteresse

Située à Tit Mellil, l’entreprise de production de foie gras (AGRIAL) est une petite chasse jalousement gardée. Une fois le portail à ouverture automatique franchi, on se trouve face à une longue allée qui donne directement sur l’unité de production. Dans une tenue très décontractée, Farida Kabbaj nous attendait dans son bureau à la décoration à la fois sobre et rudimentaire. A l’intérieur, les lieux sont très propres et bien aménagés. Devant mon étonnement, Kabbaj me lance en souriant: «Vous pouvez manger par terre sans risque». Pas très enthousiaste de nous faire visiter son entreprise, elle a fini par céder devant notre obstination. Son site de production est composé essentiellement de deux salles équipées de la dernière technologie et respectant vigoureusement toutes les conditions d’hygiène.


Le port du voile? «Incompréhensible!»

Elevée dans une famille conservatrice, Farida Kabbaj est soucieuse du respect des valeurs que ses parents lui ont inculquée. Mais jamais, elle n’a reçu l’ordre de cacher sa chevelure. Du coup, le port du voile est, pour elle, «quelque chose d’incompréhensible». Elle le considère comme un comportement étranger à nos culture et valeurs. C’est un «corps étranger à la société marocaine», dit-t-elle. Et d’ajouter que «les jeunes filles qui n’aiment pas s’habiller à l’européenne n’ont qu’à porter le foulard comme le faisaient nos mères».


Discrète, trop discrète

«Je suis timide, je n’aime pas qu’on me prenne en photo». C’est de cette manière que Farida Kabbaj a réagi à la demande de notre photographe. Cette attitude pudique s’explique en partie par des relations qu’elle qualifie de «difficiles» qu’elle a entretenues avec la presse par le passé. Elle a aussi sa conviction que les actions de bienfaisance qu’elle mène doivent se faire discrètement. Il y a deux ou trois ans de cela, Kabbaj a, encore une fois, montré sa hantise pour la médiatisation en refusant la réalisation par la deuxième chaîne nationale d’un reportage sur son entreprise. Morad EL KHEZZARI

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