Economie

Enquête sur les jeunes, leur comportement et l'emploi : La famille alternative à l'Etat-providence

Par | Edition N°:202 Le 02/11/1995 | Partager

"Soumis et rebelles: les jeunes au Maroc"
Mounia Bennani-Chraïbi
Editions Le Fennec
376 pages

La société marocaine est en pleine mutation. L'évolution des mentalités et les contradictions qu'elle entraîne sont mises en relief par Mounia Bennani Chraïbi dans son ouvrage consacré aux jeunes.


La nouvelle génération semble chercher ses repères, hésitant entre la tradition et la modernité, l'interdit et le respect de l'ordre établi. En cette fin du 20ème siècle, le Maroc s'est profondément transformé. Comme un kaléidoscope, la société présente actuellement plusieurs visages. Dans son ouvrage intitulé "Soumis et rebelles: les jeunes au Maroc", Mounia Bennani Chraïbi constate cette rupture, soulignant que "les paradoxes frappent au Maroc. Un inextricable mélange de phénomènes, apparemment contradictoires, s'offre au regard de l'observateur perplexe".
L'auteur procède à une lecture de cette nouvelle société, en pénétrant l'univers de la jeunesse urbaine scolarisée, un groupe qui constitue, à son avis, "un analyseur privilégié des dynamiques que traversent les champs social, politique et culturel du Maroc".
Cet ouvrage est le fruit d'une enquête sociologique effectuée dans quelques grandes villes du pays, plus particulièrement Tanger, Nador, Fès, Oujda, Casablanca, Rabat, Salé, Marrakech et Agadir. Le choix de ces zones a été dicté par la proximité de pays étrangers, l'importance économique, la présence d'universités ou d'instituts supérieurs, des antécédents en matière de grèves estudiantines et d'émeutes, autant d'éléments qui offrent la possibilité de saisir l'impact des transformations culturelles, économiques, sociales et politiques.

La religion, sphère individuelle


Mounia Bennani Chraïbi donne, sans détour, la parole à une population ballottée par le choc des cultures et plus portée vers l'affirmation du moi mise en évidence par le "look" et les milieux fréquentés. Cette situation est une des retombées de l'influence des médias et du système socio-éducatif marqué par le multilinguisme qui, grâce au décloisonnement qu'il produit, constitue un ferment pour "l'émergence de pratiques élastiques, d'espaces échappant à la coercition de groupe". La pratique d'une langue étrangère permet en effet au jeune, non seulement de préserver son intimité dans la cellule familiale, mais aussi de se rapprocher de l'étranger (de l'ailleurs) en tant qu'individu ou pays.
L'attrait de l'ailleurs, constitué par le monde arabo-musulman et l'Occident, sert en quelque sorte de refuge. Le jeune recherche chez l'Autre ce qui lui échappe dans son environnement. Le sentiment d'appartenance n'est pas pour autant gommé. Par conséquent, les pratiques occidentales sont souvent rejetées en faveur de la religion perçue comme "l'autre grande dimension constitutive d'une identité en perpétuelle renégociation". Il n'y a cependant pas d'homogénéité dans l'approche. Il ressort de l'enquête que la conception, selon laquelle la pratique religieuse et l'application de l'islam relèvent de la sphère individuelle, se retrouve chez la plupart des interviewés.
Le va-et-vient entre les valeurs héritées et la modernité est très perceptible sur le terrain de la sexualité, notamment le débat sur la virginité. Celle-ci reste encore sacrée aussi bien pour les filles que pour les garçons, même si les relations sexuelles hors mariage ne sont pas bannies.

Droit à l'emploi


Au gré des situations, l'individu transgresse ou met en évidence les valeurs du groupe. Mounia Bennani Chraïbi note que les "métamorphoses de l'univers du pensable sont accélérées par les problèmes d'intégration que rencontrent les jeunes dans leur société". Le diplôme est dévalorisé. L'emploi est devenu rare. La corruption et le piston sont devenus la seule issue tantôt décriée, tantôt considérée comme nécessaire. Dans cette impasse, la famille redevient un refuge protégeant les jeunes de la dérive. Pourtant, les heurts ne manquent pas. D'autant que certains individus considèrent comme un droit le fait d'être aidés par les proches. Coincés entre l'effritement de la solidarité familiale et l'incapacité de l'Etat-providence à leur offrir du travail, les jeunes expriment souvent leur déception sur le terrain politique.
Leur dépolitisation n'est donc qu'apparente. Ils s'expriment par le biais des blagues qui n'épargnent personne ou par de violentes prises de position. La rancur est ainsi exprimée à travers les différentes émeutes qu'ont connues certaines métropoles, notamment lors de la grève générale de 1990. Autre démarche atypique, la grève de la faim des diplômés retranchés dans le complexe artisanal de Salé en 1991. Les jeunes initiaient ainsi une autre forme de lutte pour revendiquer leur droit au travail.
En annexe, sont consignées entre autres plusieurs blagues (nukat) de crises, les slogans de la guerre du Golfe et des statistiques concernant la situation sociale des participants au mouvement de Salé.
Cet ouvrage de Mounia Bennani Chraïbi, facile à lire, constitue une voie rapide pour la compréhension de la nouvelle génération.

Alié Dior NDOUR.

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