Economie

Contrebande : Derb Ghallef: Serein aujourd'hui, inquiet pour demain

Par | Edition N°:202 Le 02/11/1995 | Partager

Dans cette souika, les articles de contrebande se vendent toute l'année en toute impunité. Les magasins sont fournis en produits espagnols. Des RME initiés y viennent également écouler leur cargaison.


"Etouffer Derb Ghallef en coupant ses voies d'approvisionnement". La stratégie de l'Administration des Douanes est claire. Elle l'a fait savoir dernièrement avec la saisie d'un camion chargé de 325 paraboles dans le parking de Derb Ghallef. Cette cargaison en provenance de Nador avait pu échapper à tous les barrages routiers. Dans cette affaire, la Douane a arrêté et déféré devant la justice quatre personnes dont trois frères. Ils sont poursuivis pour délit de contrebande de 500 paraboles (175 avaient été vendues juste avant la saisie). En dépit de la campagne de lutte contre la contrebande, Derb Ghallef est en chantier. Sur un ancien parking à mobylettes, 12 magasins sur les 28 prévus sont en construction. La demande en magasins est forte, soutient un commerçant. Ces magasins en construction appartiendraient à d'anciens combattants. La Commune, "en signe de reconnaissance", leur a accordé cette faveur. Le prix de leur pas-de-porte varie entre 300 et 400.000 DH même si Derb Ghallef n'est pas équipé en électricité. Pour pallier cette absence d'énergie, certains commerçants ont installé des groupes électrogènes, particulièrement ceux qui vendent les produits électroménagers que les clients doivent essayer avant de les acheter.

Le fruit d'un incendie


Le Derb Ghallef actuel est le fruit d'un incendie. Les occupants actuels le sont à titre tout à fait provisoire. Ils peuvent être déplacés à tout moment. Or, c'est du provisoire qui dure en raison des implications sociales. Ceci a poussé certains occupants à construire en dur pour avoir pignon sur rue. Il fut un temps où le pas-de-porte se négociait à 200.000 DH pour un quatre mètres carrés. Aujourd'hui, rien n'est à vendre, tellement les affaires sont florissantes.
Les magasins d'alimentation rassemblés dans un coin de ce marché affichent une opulence en produits espagnols en tout genre. L'étalage est identique à celui des "souks Mellilia" des villes du Nord. De même, les produits proposés à une clientèle bigarrée sont similaires. Traînent par terre des articles de contrebande fraîchement débarqués, reconnaissables à leur emballage en plastique noir serré par un skotch de couleur teck. Seuls les prix diffèrent: à Nador, un sac de 5kg de riz fumé d'origine viétnamienne coûte 35 DH; au Derb Ghallef, il est vendu à 64 DH.

En toute impunité


Au Derb Ghallef, la marchandise de contrebande se vend toute l'année.
Contrairement aux autres souikas, le Derb Ghallef est approvisionné par deux réseaux distincts: la classique contrebande en provenance du Nord du Maroc et celle, récente, des émigrés qui exploitent les facilités et les tolérances que leur accorde l'Administration de la Douane à l'occasion de leur retour.
Certains utilisent en effet cette disposition pour s'adonner à un commerce entre les deux rives de la Méditerranée, particulièrement entre l'Italie et le Maroc. Dans leurs bagages, ils ramènent des articles de confection, des chaussures et des meubles ainsi que toutes sortes de bricoles où le neuf se mêle nonchalamment à l'occasion. Ce phénomène s'est généralisé pour toucher les immigrés de Belgique, de France et de Hollande. Ceux d'Allemagne ont été jusqu'ici épargnés.
Pendant longtemps, des RME en ont fait leur activité principale au point où le nombre de leurs allers-retours atteint plusieurs voyages dans l'année. Souvent, ils s'approvisionnent dans les salles de vente aux enchères publiques où ils acquièrent des lots de marchandises saisies ou d'usines fermées. Dans un premier temps, ils cherchent à les écouler dans les marchés hebdomadaires des régions parisienne ou bruxelloise. Les invendus sont alors acheminés vers le Maroc par des commerçants professionnels ou livrés par des chômeurs. Les frais de voyage de ces derniers sont pris en charge et une prime leur est accordée. En contrepartie, ils doivent livrer la cargaison de bric-à-brac au Derb Ghallef.

Des RME initiés


D'autres, que le chômage a frappé de plein fouet, se sont initiés progressivement à ce commerce. Régulièrement, ils se rendent dans des marchés où les produits volés la nuit sont écoulés très tôt le matin. Ils ne sont effectivement pas très regardants sur la provenance de la marchandise. Pourvu que cela leur rapporte de quoi amortir leurs vacances et dégager des bénéfices. A cette occasion, ils transitent par Derb Ghallef où, à l'entrée, des courtiers au service de commerçants ayant leur magasin à l'intérieur, les attendent pour acheter le lot entier. Ces lots seront par la suite revendus à la pièce.
De l'aveu de certains commerçants de Derb Ghallef, les prix des produits varient selon la période. En semaine, la rareté des clients pousse les marchands à baisser les prix "pour vendre au moins quelque chose". Par contre, l'affluence en week-end d'une foule venue de Casablanca, de Rabat et d'ailleurs les" oblige" à revoir les prix à la hausse "pour pouvoir payer un ou deux vendeurs engagés en extra", affirme l'un d'entre eux.
Face à la campagne de publicité des Douanes, Derb Ghallef est partagé entre la sérénité et l'inquiétude. Une sérénité basée sur la conviction des commerçants que l'Administration de la Douane ne peut intervenir directement, de peur de voir surgir un épineux problème social. Une inquiétude parce qu'ils savent que la même administration vise à étouffer Derb Ghallef en coupant ses voies d'approvisionnement.

Mohamed CHAOUI.

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