Tribune

Comment forme-t-on réellement les agronomes

Par Abed YACOUBI-SOUSSANE (*)

Par L'Economiste | Edition N°:695 Le 02/02/2000 | Partager

Votre éditorial, de L'Economiste n° 681 du jeudi 13 janvier, a traité de plusieurs questions. Après avoir déploré le refus des jeunes diplômés agronomes d'aller exercer dans les campagnes, l'éditorial va plus loin pour porter des jugements sévères sur la formation en affirmant que: "Les écoles d'ingénieurs, les universités méprisent la technique et ignorent les succes-stories locales ou internationales. Elles se complaisent dans la théorie et leurs professeurs aigris enseignent la suspicion de tous ceux qui réussissent".
Vous conviendrez avec nous que ces affirmations sont extrêmes.
Permettez-nous de vous rappeler que la réticence des jeunes cadres à aller travailler en milieu rural, au demeurant loin d'être spécifique à l'agronome, concerne toutes les autres catégories professionnelles (médecins, pharmaciens, enseignants, avocats, journalistes). La préférence des jeunes diplômés à privilégier l'urbain n'est pas tant liée à la nature de leur formation, comme le fait croire votre éditorial, qu'à une multitude d'autres facteurs dont les conditions générales, reconnues par tous, de sous-développement du monde rural (absence d'offre de travail, manque d'infrastructures de base et de conditions de vie décentes). Attribuer la réticence à aller travailler en milieu rural uniquement à la formation, vous en conviendrez, procède d'une vision simpliste. Certes la formation a un rôle à jouer, mais elle ne peut à elle seule répondre aux attentes des jeunes dans un monde dominé par la promotion d'autres modèles de société et conditionné par les mass-média et le règne de virtuel. En somme pour les jeunes, un lieu de travail devrait être aussi un cadre de vie convenable.
C'est pourquoi il nous paraît indispensable de distinguer les aspects liés à la formation de l'ingénieur et ceux qui peuvent déterminer son choix ultérieur d'espace de travail.

Du métier de l'agronome


Par ailleurs, nous voudrions porter à votre connaissance que la vision de l'ingénieur "Cultivateur" est dépassée depuis longtemps partout dans le monde: Moins de 15% des ingénieurs agronomes vont directement travailler sur des exploitations agricoles et ceci, même dans les pays industrialisés où les structures foncières sont dominées par la moyenne et grande exploitation et a fortiori dans les PED comme le Maroc. Les 85% des agronomes, soit la majorité écrasante, vont plutôt intervenir aux différents maillons de la filière alimentaire (ou grappe alimentaire) qui, à l'amont intègre les activités de conception et de mise au point d'intrants (semences, engrais, pesticides, réseaux d'irrigation, matériel agricole). Et à l'aval intègre les activités de valorisation (conditionnement et technologies post-récolte, transformation agro-industrielle, marketing et commercialisation), sans oublier les autres services à l'agriculture (engineering, conseil, assistance, finances). Réduire l'agronome à l'agent qui doit être sur l'exploitation agricole procède d'une vision désuète et reflète une méconnaissance de l'évolution du secteur agricole et de ses besoins.

Une formation axée sur la pédagogie du réel


Vos propos sur la formation de l'ingénieur mettent en évidence une méconnaissance du système de formation dans notre pays et sont contredits par la réalité du terrain et les évaluations indépendantes externes.
Vous affirmez que la formation est théorique. Or le cursus de formation suivi à l'IAV Hassan II, pour citer un exemple, contredit vos propos. En effet, en plus de la formation théorique combinée à des travaux pratiques et des travaux dirigés, notre formation privilégie "la pédagogie du réel" et met l'accent sur les stages en milieu rural et le travail direct en entreprise. Les activités pratiques représentent 32 à 40% de la formation des ingénieurs et vétérinaires, sans compter la 6ème année consacrée totalement à des activités pratiques de recherche-développement dans la spécialité choisie. Par ailleurs, les professionnels participent régulièrement à la formation à travers l'accueil des étudiants dans leurs entreprises, l'animation de séminaires et siègent dans les jurys d'évaluation des travaux de fin d'études. Nos lauréats et les professionnels reconnaissent très bien cette force de notre formation, et apprécient notre obsession à coller, le long de tout le cursus de formation, aux réalités du monde rural. Des études d'évaluation indépendantes attestent clairement que le système de formation agronomique marocain, par son organisation, la qualité des enseignements dispensés, occupe une place honorable à l'échelle internationale. Pour de nombreuses filières, l'IAV Hassan II est considéré comme un centre d'excellence. Ceci ne doit pas nous plonger dans l'autosatisfaction béate, nous avons encore des limites à dépasser, des progrès à réaliser et nous sommes conscients que la recherche de la qualité et de l'innovation est un exercice quotidien, qui a besoin non seulement "de succes-stories et d'inspiration, mais de beaucoup de transpiration".

(*) Président de l'Association des Ingénieurs Agronomes du Maroc.

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