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vendredi 31 octobre 2014,
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Clémentine de Berkane
Les premières fissures

   
. Déficit hydrique, vieillissement du verger, microparcelle… les contraintes. Russie, Canada, Pays scandinaves, Emirats, Arabie saoudite… encore du potentiel
Réputée pour sa qualité gustative, la clémentine de Berkane, «la vraie», comme l’on insiste sur place, n’a pourtant pas pleinement livré tout son jus. «De l’amont à l’aval de sa culture, ce petit fruit traîne de lourds boulets qui en grèvent l’essor et impactent son commerce sur les marchés extérieurs», regrette Mohamed Loukah, directeur de la station de conditionnement Slimania à Berkane. Vieillissement du verger, microparcelles, modes d’irrigation inadaptés… autant de handicaps qui se traduisent par un net retard tant sur le plan production que commercialisation, explique un exploitant français attributaire de la première tranche des terres Sodea. «La clémentine de Berkane est certes toujours indétrônable, mais sa qualité commence à régresser sérieusement en raison des contraintes de la filière», déplore Mohamed Kantari, président du groupe éponyme. Berkane est le verger de l’Oriental. Tout le monde -ou presque- à Berkane vit du terroir. Mais, déplore un exploitant, l’on se complaît dans de vieilles pratiques, qui ne font plus recette aujourd’hui. «De l’amont à l’aval, que ce soit en matière de promotion ou de commercialisation, la filière a besoin d’un bon sérieux coup de fouet», constate un exportateur sur place. Ce qui pose le plus problème, aujourd’hui, selon des producteurs-exportateurs, c’est surtout le déficit en eau. La région est une zone d’irrigation dont les besoins annuels sont estimés à 700 millions de m3. Alors que le barrage Mohammed V, mis en service en 1956, et aujourd’hui envasé à plus de la moitié de sa capacité, n’en fournit que 330 millions. L’irrigation gravitaire, mode dominant -il concerne 86,59% des superficies selon le recensement général des agrumes 2006- n’est pas pour arranger la situation. «Ce procédé classique a montré ses limites pour l’irrigation des agrumes, mais les agriculteurs dans la région s’y accrochent encore», note un exploitant français sur place. Pour une superficie de 13.800 hectares d’agrumes dont 7.615 de clémentine sans pépins, la superficie équipée en système d’irrigation localisé n’est que de 1.818 hectares. Ailleurs, dans le Souss-Massa, le gravitaire ne touche pas plus que 19,42% des superficies. Ce mode classique cède du terrain au profit de l’irrigation localisée (près de 80% des exploitations), soit 26.382 ha de la superficie des agrumes. L’aléa climatique ne se limite pas au déficit hydrique. La gelée et le brouillard sont d’autres facteurs, tout aussi pesants, en particulier pour la clémentine, produit-phare de Berkane. «Une gelée qui survient entre le 20 et 23 mars ou du brouillard signifient automatiquement 30 à 40% de pertes des récoltes puisque toute la floraison tardive est alors condamnée», explique Brahim Taebi, président de l’Aspam-Oriental. Une solution pour lui serait d’installer une station météorologique à Berkane. «Nous avons les moyens d’agir contre des aléas comme la gelée ou le brouillard, il faut juste que nous soyons informés à temps. Les prévisions météorologiques nous permettraient d’anticiper», dit-il. D’autres solutions existent aussi pour augmenter la productivité du verger qui accuse un net recul d’année en année face à des coûts de production de plus en plus élevés. Régression accentuée par le vieillissement qui touche 70% du verger dont l’âge moyen est compris entre 40 et 50 ans. Ce qui impacte considérablement la production. Un verger performant produit entre 30 et 40 tonnes/ha contre un rendement moyen de 21 tonnes/hectare. En effet, un arbre commence à être vraiment productif à partir de 12 ans. Sa productivité devient optimale à l’âge de 25 ans. «Au-delà, l’arbre est toujours productif, mais nous commençons à accumuler les erreurs», explique le producteur français. Le vieillissement se traduit, en effet, par des contre-performances tant au niveau du calibre, de la teneur,… des critères déterminants de la qualité globale à l’export. Autre contrainte, et non des moindres, le morcellement des parcelles. «La microparcelle n’est pas compatible avec les méthodes d’exploitation modernes. Elle n’incite pas à l’investissement et ne favorise pas le recours aux techniques nouvelles. Un petit fellah n’a pas les moyens d’en supporter les coûts», fait remarquer Mustapha Laaridi, directeur Sodea-Berkane. Du coup, toute la filière est tirée vers le bas. Ainsi, à l’heure où les conditions d’accès aux marchés étrangers se durcissent, les exploitants berkanis semblent tourner le dos aux techniques modernes d’exploitation.«Les agriculteurs qui ont des vergers n’ont pas de stations de conditionnement et vice versa», ajoute Laaridi. Ce qui renseigne sur un autre maillon faible de la filière: une multiplicité des intervenants de l’amont à l’aval. Soit un manque à gagner en termes d’intégration et de maîtrise de l’ensemble de la chaîne des valeurs. Par ailleurs, ajoute le directeur de Sodea-Berkane, les exploitants pâtissent aussi d’un déficit en encadrement. «L’apport de l’Office de valorisation se limite à la gestion de l’eau. Il n’assure plus son rôle d’encadrement et de soutien technique», est-il précisé. Les pouvoirs publics sont directement pointés du doigt, à leur tête la tutelle. «Nous ne les voyons qu’une fois par an, de 15 à 16 heures, à l’occasion du démarrage officiel de la campagne agrumicole. Un rituel, sans plus, limité à couper le ruban rouge-vert», dénonce Mohamed Loukah, directeur de la station Slimania. De même pour les autres structures et associations, censées jouer un rôle d’encadrement et appuyer la filière. Manque d’autant plus flagrant que dans la région, souligne Laaridi, «contrairement au Souss-Massa, les fellahs rechignent à s’organiser en associations ou coopératives». Du coup, la certification et traçabilité, exigences incontournables aujourd’hui sur les marchés étrangers, semblent tout simplement ignorées par une majorité d’agriculteurs. Ainsi, par exemple, la certification Eurep-Gap ne concerne qu’une infime partie des superficies des agrumes: à peine 223,8 ha sur un total de 13.716,4 hectares. Néanmoins, nuance Mohamed Kantari, les agriculteurs sont de plus en plus enclins à intégrer le système de traçabilité. Il en veut pour preuve les 55,7% des superficies agrumicoles ayant pratiqué ce procédé. Pour Brahim Taebi, de l’Aspam-Oriental, le tableau n’est pas non plus tout noir. Le succès des agrumes, en particulier la clémentine, explique-t-il, dont les premières plantations remontent à la période coloniale, ne s’est jamais démenti. Il faut juste, préconise-t-il, agir sur les écueils qui entravent le développement de la filière tournée essentiellement vers l’export. La région compte une vingtaine de stations de conditionnement et d’entrepôts frigorifiques, qui travaillent selon des normes modernes. Elles tournent avec une capacité totale de 100.000 tonnes par an et exportent les deux tiers de la production de la région via le port de Nador. Ce qui permet à la clémentine de Berkane d’être, 36 heures plus tard, sur les étals des supermarchés à Perpignan ou Anvers.
Artichaut ou vignes?

A côté de l’arboriculture, constituée à hauteur de 60% par les agrumes, d’autres variétés comme les céréales, le maraîchage et les cultures sous serre sont aussi représentées dans la région. Plus de 200.000 tonnes de pommes de terre sont produites à Berkane uniquement. L’artichaut, ancienne spécialité de la région très demandée à l’étranger, semble marquer aussi son retour. Mais, pour l’heure, la région n’est pas encore prête pour l’exportation. «Nous n’avons pas la taille pour exporter. Les cultures maraîchères se font à petite échelle», fait remarquer Mustapha Laaridi, directeur de Sodea-Berkane. Or, ajoute-il, la concurrence est de plus en plus rude sur le segment agrumes. Aussi, selon lui, Berkane devrait-elle jouer à fond la carte diversification pour s’adapter aux attentes des marchés extérieurs. Des exportateurs-producteurs font aussi allusion à la vigne, une culture qui a connu son âge d’or dans la région il y a quelques décennies. Vestige de cette époque, la cave de Berkane, la plus grande de toute l’Afrique. Pour lui, le retour à la vigne se heurte dans la région à des considérations d’ordre cultuel et culturel.


100% Berkane, 100% export

Depuis plus d’un mois, la clémentine de Berkane arbore une fière allure sur les étals des marchés étrangers. «Cette année, nous avons démarré la campagne avec un mois et demi d’avance. Début novembre, deux bateaux de clémentine, étaient déjà exportés, soient 7.000 tonnes dont 2.500 vers le Canada», précise le président de l’Aspam-Oriental, Brahim Taebi. Les autres destinations sont, outre les marchés classiques de l’Europe, les Emirats arabes, l’Arabie saoudite. Sans oublier les Pays scandinaves, notamment pour le gros calibre. Et la Russie pour le petit calibre. Pour cette année, les exportateurs de la clémentine tablent sur un tonnage de quelque 60.000 tonnes dont seules 45.000 seraient exportables. L’on parle d’un recul de 30% de la production pour la campagne 2007-2008 impactée par la gelée de mars dernier. Le marché local est, quant à lui, peu ciblé. Faute d’organisation de la chaîne des intermédiaires et de l’enclavement de la région, les producteurs boudent ce débouché. Un débouché pourtant parfois plus rémunérateur que le marché étranger. «Les frais élevés de transport font que beaucoup d’exportateurs préfèrent détruire les volumes non exportés plutôt que de les écouler sur le marché national», assure Brahim Taebi. Restent les «écarts», dits aussi hors-calibre, pour… le marché domestique.Amin RBOUB & Khadija El Hassani