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Economie

Cinéma : Les productions internationales fuient le Maroc faute d'autorisations

Par | Edition N°:43 Le 03/09/1992 | Partager

Tous les "acteurs" du secteur cinématographique s'accordent sur le bilan de l'activité: la production nationale n'arrive pas à décoller. La production internationale est bloquée depuis quatre an. Le bilan du secteur cinématographique au Maroc est "désolant", selon l'opinion générale.

QUAND on parle de cinéma au Maroc, on pense surtout à la production nationale. Les grosses productions internationales ont fini par disparaître; or il ne reste plus que de petites réalisations étrangères ou quelques séquences de films plus importants. En tout état de cause, l'activité a régressé pour que les entreprises et les professionnels du secteur crient au "scandale".
Le manque à gagner de ce secteur est énorme depuis 1987. Les productions internationales ont tourné le dos au Maroc pour aller vers d'autres horizons plus accueillants. "Alexandre Le Grand" qui devait se tourner au Maroc est actuellement en tournage en Tunisie.

Blocage d'autorisations

Le fait constamment mis en accusation par les professionnels est l'impossibilité d'utiliser des armes dans les tournages. Or, les grandes productions nécessitent en général un arsenal important, des hélicoptères, des avions, des tenues de militaires, de policiers... Les autorisations pour ce type de matériel sont lentes, aléatoires. "Actuellement, aucun producteur étranger n'est prêt à attendre trois mois pour obtenir une autorisation de tournage", affirme un producteur marocain.
D'après le Centre Cinématographique Marocain, depuis 1989 il n'y a plus que de "petits films" à petit budget, de 2 millions à 3 millions de DH qui sont tournés au Maroc. Une grande production laisse au Maroc 25 à 30% de son budget.
L'investissement en devises des sociétés de production étrangères au Maroc est tombé à 11 millions de Dirhams en 1991, alors qu'il était de 700 millions de Dirhams en 1986, selon les estimations du CCM(1).
Responsables du Centre et producteurs attribuent ce "désastre" au blocage des autorisations de tournage de films utilisant des armes. Le Maroc peut recevoir plus de dix grandes productions étrangères par an, selon les estimations du CCM.

Avantages inutiles

Pourtant, outre les décors naturels, le Maroc offre aux productions étrangères des avantages dans un grand nombre de domaines, comme le soulignent les documents du CCM.
Selon un document du Centre:
- les producteurs étrangers bénéficient d'un taux de change préférenciel qui consiste à leur échanger les devises au cours du jour majoré de 20%;
- l'importation temporaire du matériel de tournage n'est pas soumise au dépôt d'une caution bancaire, laquelle est remplacée par la caution morale du CCM;
- les productions étrangères bénéficient des simplifications des procédures douanières;
- une liaison radio permanente relie les plateaux de tournage et le CCM;
- la RAM consent des réductions allant jusqu'à 40% aux équipes de tournage. Les hôtels consentent également des remises de 20 à 30%;- etc,...
Tous ces avantages, selon les professionnels, ne compensent pas le fait que le Maroc soit mal équipé pour recevoir de grandes productions internationales. L'exemple donné est celui du film "Un Thé au Sahara" qui a obligé le producteur à louer en Europe une grande partie de son matériel(2). L'éclairage et la machinerie provenaient de Rome, la caméra de Londres et le cattering de Madrid.

225 salles

Le 1er Colloque National sur le cinéma qui s'est tenu à Meknès(3) a dressé le bilan de ce secteur. Des mécanismes économiques pervers se sont noués autour de la distribution. Ainsi, les distributeurs et exploitants des 225 salles de cinéma en activité au Maroc préfèrent acheter des films de basse catégorie, ou déjà amortis, donc bon marché pour minimiser leurs charges. Ils rechignent devant les investissements pour la rénovation des salles.
Les distributeurs se plaignent de ce que le prix des billets soit grevé de taxes (environ le tiers: taxe communale, Entraide Nationale, CCM, Fonds d'Aide, Palestine). "Les communes ne devraient plus prélever de taxe", souhaite M. Benkirane, Président de la Chambre des Distributeurs. Cette demande est soutenue par le CCM. Selon les distributeurs, "la suppression de cette taxe aiderait les salles de cinéma à se maintenir, assurer une meilleure gestion". Ils ajoutent que "les communes auraient l'avantage de disposer de salles conformes aux normes professionnelles et qui pourraient jouer un rôle d'animation culturelle".
Distributeurs et exploitants sont préoccupés par leurs recettes qui "diminuent de plus en plus" . Le secteur souffre de la concurrence "sauvage et illégale de la télévision et des grands distributeurs étrangers installés au Maroc," indique l'enquête. Les distributeurs et exploitants de salles souhaitent, selon le rapport du colloque de Meknès, que la relation télévision/cinéma soit réglementée et demandent des protections pour les distributeurs nationaux.

Aides à la production

La diminution des recettes des salles se répercute sur la production nationale. Ce sont ces recettes qui alimentent le Fonds d'Aide à la Production. Cependant, les réalisateurs estiment que la prime accordée par le Fonds d'Aide est "dérisoire".
D'après M. Chraïbi, cinéaste, le coût d'un film va "de 20 à 30 millions de Dollars pour les Américains, de 20 à 30 millions de Francs pour les Français et de 2 à 3 millions DH pour les Marocains" C'est, toujours selon lui, ce qui explique la médiocrité technique des films marocains. A côté des questions financières, se posent des problèmes de disponibilités des compétences et de la maîtrise technique."Au Maroc, nous n'avons pas formé de techniciens depuis l'Indépendance, surtout pour le son", signale la profession."L'enthousiasme ne remplace pas le véritable professionnalisme" expliquent les cinéastes, qui racontent mille et une histoires où ils essaient de "bricoler" pour remplacer les techniciens ou le matériel inexistant.

Mohamadia HAJOUI

(1) L'investissement des productions étrangères était assez important avant 1987. A titre d'exemple, un film comme "Ishtar" a rapporté au Maroc 12 à 15 millions de $ en 1985. "Un Thé au Sahara" 50 millions de $ en 1989. Selon le CCM un film de la série "James Bond" a laissé au Maroc 25 millions de $ et le "Diament du Nil" 27 millions de $ pour un an et demi de tournage à Fes, Ouarzazate et Casablanca.
(2) Les producteurs signalent un cas particulièrement piquant: il faut importer les camions pour les toilettes, qui n'existent pas sur place. Tout le monde a une histoire drôle à raconter sur les problèmes d'équipement.
(3) Premier Colloque National sur le Cinéma au Maroc, 3ème Festival National du Film; Meknès du 26 Octobre au 3 Novembre 1991.

1 fauteuil pour 152 habitants

UNE équipe de Recherches Sociologiques de la Faculté des Lettres et des Sciences Humaines de Ben M'Sik de Casablanca a mené une enquête sur le cinéma et son public au Maroc. Les résultats de cette enquête ont constitué la base de travail du Colloque de Meknès. Les résultats révèlent que le sous-équipement structurel renferme en soi l'une des premières raisons qui empêchent le public de fréquenter les salles de cinéma. Le Maroc dispose d'une salle de cinéma pour 100.000 habitants et d'un fauteuil pour 152 habitants. La moyenne d'entrée au cinéma est d'une fois par an par personne. Toujours selon l'enquête, 63% de la population urbaine sondée (soit 1.200 personnes) vivent dans un quartier où il n'existe aucune salle de cinéma. La salle de cinéma ne fait partie de l'équipement que pour 37% de la population urbaine. Dans 57 villes marocaines, il n'y a qu'une salle, qui doit donc accueillir des publics variés. Certaines petites villes n'en ont aucune. Le profil des spectateurs de salles de cinéma au Maroc, d'après l'enquête de la Faculté, est constitué d'un public jeune (15-24 ans), en majorité des hommes, célibataires d'un niveau culturel moyen. Cependant, le besoin de fréquenter les salles de cinéma existe encore, souligne l'enquête de la Faculté des Lettres de Ben M'Sik. La fréquentation du cinéma est tout d'abord expliquée par un besoin de détente et de distraction. Tel est le point de vue de 30% des Marocains qui vont au cinéma.

Le Fonds d'Aide à la Production: 8 millions de DH

UN premier Fonds de Soutien avait été créé en 1980 et a duré trois ans. Il donnait des primes systématiquement à tous les films produits au Maroc. Dès qu'un réalisateur présentait un scénario, il avait droit à une prime qui, dans le temps, variait entre 180.000 et 480.000 DH.
De 1983 à 1987 le CCM a mis au point un nouveau système avec un nouveau texte, prévoyant des primes sélectives, accordées à la lecture du scénario. Pour l'année 1987, l'aide totale avait été d'un million de Dirhams.
C'est une Commission Nationale qui est chargée d'octroyer ou de refuser les aides et de fixer les montants. La première Commission a démarré en Janvier 1988.
Elle est composée du président de la chambre des producteurs, du président de la chambre des distributeurs, du président de la chambre des exploitants, du président de la chambre des techniciens, d'un représentant de la critique cinématographique, d'un représentant de la Fédération des ciné-clubs et d'un "homme ou d'une femme de culture". Le rôle de cette Commission est de sélectionner les scénarios. Elle choisit les meilleurs d'entre eux et leur donne des primes qui ont varié depuis 1988, entre 500.000 Dirhams et 2,4 millions de Dirhams.
En 1990, le montant des aides distribuées a atteint 5,7 millions de Dirhams. Il est tombé à 2,25 millions de Dirhams l'année suivante, pour remonter à 7,95 millions de Dirhams au cours de l'année 1992.
Les cinéastes considèrent que ces aides sont insuffisantes et contestables.

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