Culture

Casablanca, mon amour: Il y a 100 ans, le bombardement…
Par Mouna Hachim, écrivain-chercheur

Par L'Economiste | Edition N°:2568 Le 12/07/2007 | Partager

Mouna Hachim est universitaire, titulaire d’un DEA en Littérature comparée à la Faculté des Lettres de Ben M’Sick Sidi Othmane. Depuis 1992, elle a éprouvé sa plume dans les métiers de la communication (en tant que concepteur-rédacteur) et dans la presse écrite, comme journaliste et secrétaire générale de la rédaction dans de nombreuses publications nationales. Passionnée d’histoire, captivée par notre richesse patrimoniale, elle a décidé de se vouer à la recherche et à l’écriture, avec à la clef, un roman, «Les Enfants de la Chaouia», paru en janvier 2004.  Une saga familiale couvrant un siècle de l’histoire de Casablanca et de son arrière-pays. En février 2007, elle récidive avec un travail d’érudition, le «Dictionnaire des noms de famille du Maroc» qui donne à lire des pans essentiels à la compréhension de l’histoire du Maroc sous le prisme de la patronymie.La date du 5-7 août 1907, c’est plus qu’une ville bombardée, avant d’être militairement occupée; c’est toute l’histoire du Maroc moderne qui est marquée du fer rouge de la colonisation dans sa douloureuse réalité.Devons-nous revenir sur ces événements? Non, selon quelques-uns, pour d’obscures raisons liées à l’inutilité de remuer un passé sombre susceptible de troubler les relations présentes. Des justifications que nous refusons d’avaliser, pour la simple raison que les pays européens, aujourd’hui en paix avec leurs voisins, alliés et néanmoins ennemis d’hier, n’hésitent pas à commémorer leurs morts, leurs batailles et leurs dates symboliques, sans se poser ce type de questions qui brimeraient l’expression de leur mémoire.Qu’on se le dise d’emblée: il ne s’agit ni de demander à la France d’aujourd’hui de s’auto-flageller pour ses erreurs d’hier, ni de nourrir, du côté marocain, un sentiment d’animosité ou de rancune, mais juste de raconter une page de notre histoire et de rééquilibrer le débat, devant les manœuvres de ceux qui glorifient encore les effets positifs de la colonisation.Ce n’est donc sûrement pas dans les rayons des librairies étrangères, -bien instructifs par ailleurs sur un certain regard et état d’esprit de l’époque-, que nous trouverons des données objectives et abondantes sur ce qui est communément désigné «Les Evénements de Casablanca». L’ouvrage en langue arabe du professeur Allal El Khedimi est heureusement là, pour nous fournir, sur la base d’une documentation multiforme, une analyse rigoureuse, loin de tout sentimentalisme revanchard ou de manipulation idéologique. Son titre, en espérant la traduction imminente est «L’intervention étrangère et la résistance au Maroc (1894-1910). Les événements de Casablanca et l’occupation de la Chaouia». Avant d’entrer dans le vif du sujet, rappelons brièvement quelques éléments d’histoire: le sultan Moulay El Hassan, en habile stratège avait réussi à contrecarrer les convoitises occidentales, en jouant notamment la carte des rivalités des puissances étrangères, en pleine course aux colonies. Mais, tout en ayant sauvegardé la dignité souveraine du Royaume pendant son règne, le monarque ne pouvait arrêter l’expansion de l’impérialisme européen qui menaçait à l’échelle mondiale.Son fils, Moulay Abd-el-Aziz et jeune successeur (après la régence du chambellan Ba Ahmad) tenta de moderniser les structures politiques et financières, dans un climat de pression des puissances, de conquête française des oasis sahariennes orientales, d’abus des protections étrangères avec leurs privilèges économiques et fiscaux et leur renforcement des pouvoirs féodaux, de marasme économique, d’emprunts extérieurs et tous les troubles sociaux et les révoltes populaires qui résultèrent de cette situation générale. Les tentatives réformistes du roi se heurtèrent à une forte résistance, exacerbée par la signature de l’acte de la Conférence d’Algésiras en 1906 qui place le Maroc sous tutelle internationale avec des «droits spéciaux» pour l’Espagne et pour la France, en raison de ses frontières algériennes.Le 19 mars 1907, le directeur du dispensaire de Marrakech, le docteur Emile Mauchamp est assassiné. Correspondant, dans la forme, à la démarche absurde décrite par le célèbre adage marocain: «Le minaret est tombé? Pendons le barbier!» c’est donc la ville d’Oujda qui est occupée le 29 mars, en représailles. Le Conseil des ministres avait décidé, en effet, d’envoyer une expédition militaire avec à sa tête Hubert Lyautey qui informe dans un télégramme: «Oujda occupé dix heures du matin sans incident et sans un coup de fusil…». Mais pas si arbitraire que cela la «punition», résultat d’un plan stratégique d’occupation, privilégiant la porte terrestre orientale, Oujda, et sa région peuplée par les intrépides Béni Snassen; tandis qu’à l’ouest, c’était la porte maritime, Casablanca qui était visée, avec sa plaine centrale atlantique, fief des non moins tumultueuses tribus Chaouia. L’importance stratégique de Casablanca est avérée dans les notes secrètes et dans les rapports des instances militaires et diplomatiques françaises. Tout concourt à en faire le centre des convoitises particulièrement depuis le XIXe siècle: son emplacement à la croisée des chemins entre le Nord et le Sud, aux débouchés de vastes provinces intérieures. Son hinterland riche et facile d’accès. Sa rade profonde propice au mouillage des bateaux à vapeur. Son ouverture, par la force des conjonctures, au négoce international. Cependant, en 1907, avec la présence à l’intérieur du port de Casablanca d’agents français contrôlant les recettes douanières, avec le lancement d’intenses chantiers relatifs à l’aménagement du port, et avec les conséquences dans les esprits de l’occupation d’Oujda et de la politique manifeste d’infiltration coloniale, le mécontentement de la population atteignit son paroxysme. La presse et la littérature coloniale, tout à leur immersion dans l’exotisme de pacotille, préfèrent dénier aux Marocains le sentiment national et véhiculent des images de sauvages et pilleurs fanatiques, choqués par un instrument de la civilisation et du progrès, qu’était la locomotive Decauville. Chargée de transporter les grosses pierres servant aux travaux du port, la taille de cette locomotive, ses sifflements et ses vapeurs auraient préfiguré dans l’esprit des indigènes, la manifestation d’un génie, déchaînant ainsi leurs pulsions barbares. Le fait réel est que le 29 juillet 1907, une délégation de tribus Chaouia se rendit auprès du gouverneur de Casablanca, Si Boubker Benbouzid, pour exiger l’arrêt des travaux du port, la destruction du rail de chemin de fer qui profane sur son passage le cimetière et périmètre de la zaouïa de Sidi Belyout, ainsi que l’expulsion des contrôleurs français de la dette. Le lendemain matin, un crieur public issu des Oulad Hriz, invitait les populations à cesser toute relation avec les Français. L’après-midi même, des incidents violents débouchent sur la mort de neuf ouvriers étrangers de la compagnie concessionnaire des travaux du port. L’occasion providentielle pour les barons du Parti colonial et pour l’armée de décider d’une «punition immédiate» au grand dam des parlementaires socialistes dans l’opposition, avec à leur tête Jean Jaurès.Invitant l’Espagne à participer à cette expédition militaire pour lui donner un blanc-seing international, la force navale française envoie d’impressionnants bâtiments de guerre.Sous le commandement de l’amiral Philibert (dont une place de la vieille ville porta longtemps le nom!) une armada de guerre s’avance vers Casablanca. Au croiseur Le Galilée, arrivé dès le 1er août, s’ajoutent les navires de guerre, le Du-Chayla, puis le Gueydon, le Jeanne-d’Arc, le Condé, le Forbin… avec à leurs côtés, la canonnière espagnole Alvaro De Bazan.Dès l’aube du 5 août 1907, le bombardement de la ville commence, accompagné par le débarquement progressif des soldats qui n’épargnent ni civils, ni militaires marocains chargés de la protection des consulats. Le quartier populaire, dit Tnaker, situé près du port, paye le plus lourd tribut et reçoit des salves d’obus à la mélinite, alors que ses populations étaient encore plongées dans leur sommeil. Les lieux saints ne sont pas épargnés, tels que la Grande Mosquée ou le sanctuaire de Sidi Allal Qarouani. Les portes d’enceinte sont particulièrement visées afin d’éviter l’entrée des combattants Chaouia. Cherchant une protection de fortune, les habitants se dirigent vers le camp de Sour Jdid transformé en souricière, objet d’un carnage des plus odieux des populations, entassées plus tard dans des fosses communes. Le correspondant de presse, Bourdon, témoigne à ce sujet: «Ce que j’ai vu est indescriptible. C’est une boucherie des plus horribles, que l’on puisse imaginer. Souvenez-vous du camp des mercenaires dans «Salammbô», imaginez les cadavres jonchant le sol, les mouches qui se bousculent, pour trouver un endroit sur les corps, les odeurs nauséabondes des cadavres…»Pendant trois jours de pluies de bombes provenant de l’escadre, puis de carnages et de pillages exercés par les légionnaires au sol, la prospère cité, de 30.000 habitants avant les faits, est transformée en champ de ruines où nul endroit ne fut épargné, si ce n’est le quartier européen. Le nombre des victimes oscille, selon les versions, entre 600 et 1.500 chez les auteurs français, à 2.000 et 3.000 dans les rapports allemands, tandis que des sources marocaines, appuyées par des témoignages européens attestent qu’il ne subsistait que quelques rares habitants, après le carnage et la fuite des survivants terrorisés.Mais les choses ne s’arrêtent pas là malheureusement. Le bombardement n’est qu’une prémisse macabre à l’occupation militaire de la ville, de sa périphérie et de l’immense plaine des Chaouia, sous le commandement du général Drude, succédé par le général d’Amade qui ne dut le succès de son opération qu’à sa politique de terre brûlée et de massacres des populations civiles, tenu en échec qu’il le fut, ainsi que son prédécesseur par la résistance des valeureux combattants marocains.Dans sa préface de l’ouvrage du professeur Allal El Khedimi, l’historien juif marocain, Germain Ayache, rappelle en substance, que dans l’esprit de beaucoup, à l’extérieur du Maroc, et même à l’intérieur du pays, le colonisateur français et son allié espagnol se sont installés pacifiquement après la signature de l’acte du Protectorat, oubliant au passage la réalité de la conquête militaire et son lot de résistance, de pertes humaines et matérielles…Reconnaître en toute lucidité que ce ne fut pas là, tant un rêve de civilisation qu’un rêve de conquête, n’est pas «noircir le passé de la France», pour reprendre les mots du président français Nicolas Sarkozy. C’est juste rétablir la vérité de l’Histoire, éviter d’offenser la mémoire des peuples colonisés et prouver que le regard que l’on porte sur eux, a positivement évolué, depuis l’ère coloniale.


Après le bombardement, la guerre de conquête…

Cinq années avant le Protectorat, Casablanca est occupée. Mais la bataille n’est pas gagnée d’avance. Des dizaines de combats mémorables sont livrés, à l’intérieur de la ville, dans sa lisière, et enfin plus profondément dans le pays Chaouia. Le corps expéditionnaire dirigé par le général Drude débarque le 7 août 1907 et forme, auprès des forces espagnoles, un demi-cercle autour de Casablanca, tandis que les forces navales de l’amiral Philibert pilonnent depuis leurs positions situées face à Sidi Belyout et aux Roches Noires. Dès le lendemain, le poste militaire français est surpris par l’attaque et s’engage dans le combat dit du Fondouk du barbier où les Marocains sont décrits par leur «courage et savoir-faire» par le Premier ministre français Clemenceau.Le 10 août, ce sont les Oulad Bouziri qui dirigent l’attaque avec le combat de la villa Fernau. Le 18, à l’issue de la bataille des Carrières, le général Drude réclame du renfort dans sa guerre contre les Chaouia.Le 28 août a lieu l’affaire de Dar Hajj Bouazza Ben Msick, pendant laquelle la force française, apprenant la réunion de cavaliers Chaouia dans cette ferme, envoie une expédition sous la direction du commandant Provost.A l’issue de la bataille, les avancées des forces d’occupation sont au poids mort; le moral des troupes est moins enchanté qu’à l’arrivée, devant la résistance des populations, pourtant beaucoup moins bien pourvues militairement; tandis qu’au même moment, les critiques fusent de toutes parts dans la presse hexagonale contre l’échec successif des opérations.Le 1er septembre, des mouvements de reconnaissance au bas de l’ex-boulevard des Crêtes se soldent par des accrochages à la ferme Alvarez avec un tué et cinq blessés français. Décidé d’en découdre avec les combattants, le général Drude organise une stratégie offensive. Il ne tarde pas à être acculé au repli lors de la bataille de Sidi Moumen, le 3 septembre où sa défaite est cuisante, avec la perte de dix hommes dont le commandant Provost. Voulant marquer un grand coup, le général attaque Taddert le 11 septembre et brûle quelques tentes désertées, hissant ce maigre trophée au rang de victoire dans la presse coloniale. Même opération le 15 septembre avec Sidi Brahim, dans le quartier actuel de California. Le 19 octobre, toujours en pays Oulad Haddou, c’est l’engagement des Qoubbas de Taddert (formées par les sanctuaires de Sidi Messaoud, Sidi Ali El Hajjam et Sidi M’hamed El Harti). Les tribus Chaouia qui avaient reconnu Moulay Abd-el-Hafid et l’avaient appelé à la rescousse sont renforcées par l’arrivée d’une Mehalla sous la direction du fils du gouverneur du Tafilalet, Mohamed ben Moulay Rachid, appuyée par des combattants volontaires issus de régions lointaines. Quant aux forces françaises, elles subissent des pertes cuisantes avec notamment la mort du capitaine Ihler. Les jours du général Drude sont désormais comptés au Maroc et sa politique largement contestée, pour son échec essentiellement, mais aussi pour son image dévastatrice à l’international, avec l’outrance de feux de salve contre les civils et ses exécutions des prisonniers de guerre et des blessés marocains. Sous prétexte de maladie, il est remplacé par le général d’Amade qui crée les premiers goums marocains, prépare le terrain à Lyautey et n’obtient, ce qui est désigné par le doux euphémisme, de «pacification» de la Chaouia, qu’au terme de violentes répressions et de farouches batailles.

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