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lundi 22 décembre 2014,
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Boujloud, Achoura, Yennayer… Des fêtes et des symbolismes
Par Mouna Hachim, écrivain-chercheur

   
Mouna Hachim est universitaire, titulaire d’un DEA en littérature comparée à la Faculté des lettres de Ben M’Sick Sidi Othmane. Depuis 1992, elle a éprouvé sa plume dans les métiers de la communication (en tant que concepteur-rédacteur) et dans la presse écrite, comme journaliste et secrétaire générale de rédaction dans de nombreuses publications nationales. Passionnée d’histoire, captivée par notre richesse patrimoniale, elle a décidé de se vouer à la recherche et à l’écriture, avec à la clef, un roman, «Les Enfants de la Chaouia», paru en janvier 2004.  Une saga familiale couvrant un siècle de l’histoire de Casablanca et de son arrière-pays. En février 2007, elle récidive avec un travail d’érudition, le «Dictionnaire des noms de famille du Maroc» qui donne à lire des pans essentiels à la compréhension de l’histoire du Maroc sous le prisme de la patronymie.Que retient-on de nos fêtes? Comment les transmettre à nos enfants et les redécouvrir pleinement nous-mêmes? De quelle manière valoriser nos acquis civilisationnels et appréhender les changements de mentalités dus à la vie moderne ainsi que l’appel d’autres cultures?L’Aïd el-Kébir est certainement encore présent dans nos maisons, du moins pour ceux qui le pratiquent dans la tradition, mais qui se rappelle des rites et des réunions festives qui lui étaient associées? Combien d’enfants préparent encore la khaïlouta, cette macédoine concoctée en groupe avec des parts de moutons respectifs, sous forme de tajine ou de couscous, dégusté en commun, dans une belle leçon de partage et de communion!Comment pénétrer le mystère de toutes ces fêtes populaires, célébrées naguère dans d’innombrables villes et campagnes du pays, juste après l’Aïd, avec spectacles et déguisements, et dont les traces sont encore présentes, sous une forme édulcorée, dans le Souss (à Inezgane, Aït Melloul…) avec notamment le surprenant Boujloud!Appelée en amazigh «Bilmawen» (en arabe Boujloud ou Bou-l-Btayn, soit l’Homme aux peaux), cette fête traditionnelle est dite également Herrma ou Chouiekh (diminutif du Cheikh, le vieillard).Elle doit son nom aux personnages principaux qui l’animent dont le plus emblématique est Boujloud ou Bilmawen. Le lendemain du jour du Sacrifice en effet, il était de coutume qu’un homme étrange émane au milieu de chaque groupement, se couvre de peaux fraîches de moutons ou de chèvres munies de leurs sabots, se pare d’un collier de coquilles d’escargots faisant parfois usage de chapelet, se peinturlure le visage en noir et revête un masque hideux et des cornes, tout en veillant à mettre en valeur ses attributs sexuels, présentés sous forme de phallus géant et d’aubergines notamment.C’est avec ce déguisement aussi grossier, grotesque, que repoussant, digne d’une authentique mascarade que s’effectuait, de hameau en hameau ou d’une rue à l’autre en milieu citadin, la tournée de Boujloud, au rythme de musique de flûtes et de tambourins et de spectacles divertissants. Armé de son long bâton ou de pattes de moutons, il avait pour mission, comme dans un geste de conjuration des influences néfastes, de toucher, voire de frapper, les grands et les petits, ainsi que les piliers des maisons visitées.Cette ambiance singulière de festival durait plusieurs jours, marquée par des spectacles de rues, animés par des acteurs qui effectuaient leur ronde réjouissante auprès de Boujloud soldée par des oboles sous forme d’œufs, de sucre, de blé ou de viande et se prolongeant jusqu’à des heures tardives sur la place publique. C’est ce qui explique le nom laissé à Bab-Boujloud, un des principaux accès de la médina de Fès ou à l’esplanade de la fameuse porte Boujloud à Marrakech.Parmi les principaux personnages stéréotypés de ces mascarades: le vieillard (dit Ba-Cheikh), le juif et sa femme, la négresse, le cadi, l’âne, le voleur, l’officier français ou l’ambassadeur…Ils offraient tous leurs Fraja, représentations dramatiques, ouvertes sur les places publiques, exposées même devant les rois, parodiant la justice, la politique ou la religion avec une liberté de ton et un sens de la dérision exceptionnels. C’est la raison qui explique l’interdiction de ces réunions bigarrées par les autorités coloniales lesquelles, si elles pouvaient tolérer leur fonction d’exutoire pour les populations ne pouvaient ignorer les dangers de leur regard critique sur l’organisation sociale et politique du pays et ce qui pouvait en découler comme désordres.De même, l’Indépendance amènera des soubresauts réformistes conservateurs qui ont tenté d’interdire l’expression de ces représentations populaires au nom de la morale.Il faut dire que les études de ces traditions anciennes en Afrique du Nord ont passionné les ethnologues étrangers qui les ont décortiqué essentiellement sous le prisme des survivances du paganisme dans la civilisation musulmane. C’est ainsi qu’Edmond Doutté ou Emile Laoust voient dans le cérémonial de Boujloud, les débris de rites magiques berbères, symbolisant la mort et la résurrection du dieu de la végétation, tandis que l’anthropologue finnois, Edvard Westermarck explique ces rites en remontant aux fêtes des Saturnales romaines.Rappelons à ce titre que saturne (dit l’Africain) est d’origine phénicienne, plus connu sous le nom de Baâl Hammon. Associé aux rites de fécondité, il occupait un rang central dans le panthéon berbéro-carthaginois, avant d’être adopté par les Romains qui voient en lui le héros civilisateur enseignant la culture de la terre aux hommes. Dans son ouvrage «La victime et ses masques. Essai sur le sacrifice et la mascarade au Maghreb», l’anthropologue marocain Abdallah Hammoudi estime quant à lui que «sacrifice et mascarade procèdent d’un même processus rituel cohérent et orienté à travers lequel une culture se donne une représentation d’elle-même, et met en scène ses propres tensions».Le moins que l’on puisse dire donc, c’est que profane et sacré se mêlent dans ce mois de Doul-Hijja, douzième du calendrier musulman dont les premiers jours sont dédiés au pèlerinage et dont le dixième est marqué par Aïd el-Adha, commémorant le sacrifice d’Abraham.La nouvelle année lunaire s’annonce bientôt, avec un autre mois sacré, dit pour cette raison, Mouharram. Il célèbre l’an I de l’Hégire, défini par la Migration du Prophète à Médine où prospéra le noyau de la première communauté musulmane, en rupture avec la période de la Jahiliya, synonyme d’ignorance propre au paganisme.Le dixième jour de Moharram, appelé Achoura (de achra, dix) occupe une place particulière. Selon la tradition, le Prophète commença à jeûner ce jour de l’Achoura, lorsqu’à son installation à Médine, il rencontra des tribus juives en plein jeûne du Kippour, marquant la sortie d’Egypte. Sidna Mohammed adopta alors ce jeûne et le recommanda en signe d’inscription de l’Islam dans la tradition mosaïque. Chez les chiites, l’Achoura revêt une dimension centrale, imprégnée de mortifications, évoquant la mort en martyr de Houssein, petit-fils du Prophète, érigé au rang d’imam, assassiné à Kerbela. Cet épisode dramatique a donné naissance à un genre théâtral particulier en Iran, appelé Tazieh (taâziya, consolation) jouant les passions, portant sur les souffrances et la douleur.Un jour de deuil, hautement réprouvé par les autorités sunnites qui arguent que même les prophètes n’ont pas droit à un jour de deuil. Les chercheurs étrangers ont de leur côté versé beaucoup d’encre sur l’Achoura dans l’Islam, comparé dans ses représentations populaires en Afrique du Nord, au carnaval européen, avec ses revirements de situations et ses symbolismes de mort et de renouveau, conformément à la définition du théoricien russe de la littérature, Mikhaïl Bakhtine.Sur le plan social, l’Achoura, dixième jour de Mouharram, est marqué par ses réunions familiales, ses savoureux mets, ses gourmandises évocatrices de fécondité, ses jouets bruyants, ses aumônes au nom d’El-Awacher, ses visites aux tombes… Achoura, c’est aussi des rituels caractéristiques de cette ambivalence portant sur la mort et sur le renouvellement de la nature avec comme représentations symboliques: les rites liés à l’eau et au feu.Après l’aspersion des passants, le matin de l’Achoura, avec de l’eau, identifiée à la bénie Zem-Zem mecquoise, surviennent dans la soirée, des feux de joie. Ce sont les fameuses Chaâla, rapprochées des feux de la Saint-Jean (le Baptiste) qui se déroulent en Europe pendant le solstice d’été et qui sont eux-mêmes des vestiges d’anciens cultes agraires celtes et germaniques préchrétiens.Différentes légendes sont rattachées à l’Achoura, aussi fantaisistes et aussi invérifiables l’une que l’autre, évoquant la date de la repentance d’Adam ou l’accostage de l’arche de Noé, l’évacuation de Joseph du puits ou la naissance de Jésus.

. Mais beaucoup s’accordent à la rattacher à de vieux rites agraires, captés par les religions monothéistes successives.Liées au sacré, les représentations dramatiques atteignaient leur paroxysme pendant l’Achoura comme cela a été décrit notamment par Edmond Doutté à Marrakech ou à Fès en 1907. Au programme: une floraison de personnages masqués et des symbolismes liés à l’organisation du monde et à la permanence cyclique de la vie et de la mort. Illustration avec cet acte significatif d’enterrement de la poupée «Baba Achour», représentant l’année écoulée, célébrée dans la douleur de la séparation et la joie des retrouvailles d’une année nouvelle.Aux côtés du calendrier lunaire basé sur l’observation des phases biologiques de la lune, un autre calendrier, plus ancien, scandé par le rythme des saisons était imposé par les exigences de l’agriculture, d’où son appellation de Filahi, agricole.C’est le calendrier authentique de l’Afrique du Nord qui serait dérivé du calendrier julien, voire même qu’il a inspiré certains chercheurs coptes. Institué dans tout l’Empire romain par Jules César en 46 av. J.-C., sous les conseils de son astronome égyptien Sosigène d’Alexandrie, le calendrier julien resta en usage jusqu’au XV
Ie siècle en Europe et au X
Xe dans le milieu orthodoxe.En Afrique du Nord, le calendrier agraire, marqué par le rythme des saisons et des activités agricoles, fête les labours, les semailles et les moissons et évoque cette harmonie entre la vie humaine et la vie végétale, soumises aux mêmes lois et aux mêmes vicissitudes.Le premier jour de l’année de ce calendrier, correspondant au 13 janvier du calendrier grégorien est dit Yennayer, du latin, Ianuarius. Ses symbolismes universels de portes de l’année étaient l’occasion dans tout le Maghreb de grandes festivités que ce soit en zone amazigh ou arabe.Si les changements de traditions étaient de mise d’une région à une autre, le point commun entre toutes ces réunions festives qui duraient plusieurs jours étaient des rites de purification, de renouvellement (d’ustensiles, de pierres des foyers…) et de placement de la nouvelle année sous les meilleurs augures liés à l’abondance, à travers de copieux repas notamment.Les spectacles masqués, les bouffonneries, les chants (comme l’Ahidous) les jeux et les combats rituels n’étaient pas en reste dans un climat empreint de sociabilité, de sens de l’hospitalité et de chaleur des rencontres familiales. Peu à peu, avec l’urbanisation, l’éloignement du travail de la terre et l’observation de la nature qui en découle, cette fête de Yennayer comme bien d’autres se transforment, malgré les sursauts des intellectuels, en contes finissants, privés de leur contexte social et mental, et bousculés par de nouveaux rythmes d’avantage dans l’air du temps.Par le plus déroutant des hasards se fêteront bientôt trois nouvels ans, en l’espace de vingt jours. Dans l’ordre chronologique: le 1er janvier de l’année grégorienne d’inspiration chrétienne, en vogue dans le monde, et son fameux Réveillon, attractif à plus d’un titre, mondialisation oblige. Institué par le pape Grégoire XIII, corrigeant le calendrier julien, le point de départ de ce calendrier se base sur une estimation de la naissance de Jésus.Le 10 janvier, ce sera un autre nouvel an: Fatih Mouharram, premier mois de l’année musulmane. Son an zéro est l’Hégire du Prophète à Al-Madina (la Ville du Prophète), surnommé al-Mounawwara, l’Illuminée.Comme pour les autres mois sacrés de l’année, le jeûne est privilégié pendant l’Achoura, et les conflits et bagarres proscrits. Cimentant comme toutes les célébrations autour de croyances et d’un idéal commun, il faut toutefois espérer que le Premier Mouharram ne subira pas, comme Aïd el-Kébir, un décalage de deux jours avec les autres pays musulmans. Autrement, nous n’avons pas fini de compter nos nouvels ans cette année!Troisième célébration: Yennayer. Celui-ci est au menu des questions identitaires berbères, déclenchant parfois un sentiment de marginalisation de l’équivalence significative en milieu arabe.Certains Berbéristes ont même arrêté une année zéro à ce calendrier, démarrant avec le règne du roi berbère Chechonq Ier, fondateur de la 22e dynastie égyptienne…Bref, loin de tout sentiment d’ostracisme, nous ne pouvons que rester interrogatifs à l’observation de toutes ces composantes de notre culture. Faut-il forcément s’enfermer dans l’une ou dans l’autre ou devons-nous nous adopter un regard revivifiant sur leurs apports? Comment ignorer en même temps ce phénomène social qui tend vers l’exclusion de la célébration des événements propres à notre culture pour en adopter d’autres, étrangers, de manière exclusive? Comment privilégier l’ouverture, tout en évitant de préparer des générations d’acculturés? Comment se libérer du carcan social intérieur et des dérives consuméristes pour ne garder que l’essentiel? Car à force de tergiversations identitaires et de schizophrénie sociale et culturelle, nous avons presque eu peur cette année, que certains en viennent, par mégarde, à décorer le mouton et à égorger le sapin.
L’étonnant «Sultan des Tolba»

C'est, dit-on, à l’instigation du sultan alaouite Moulay Rachid que fut instituée au XVI
Ie siècle, une fête surprenante, aux dimensions carnavalesques, revivifiante pour notre théâtre. Il s’agit de «Soultan Tolba».Organisée avec l’autorisation du Sultan, cette cérémonie burlesque voyait l’intronisation par les étudiants des medersas d’un sultan éphémère, avant leur sortie annuelle (dite Nzaha).Aussitôt proclamé, le roi de carnaval s’entourait de son appareil administratif de rigueur (vizirs, chambellan…), aidé en cela par le Makhzen qui lui envoyait tenues d’apparts, montures, parasol, escorte.

. Entouré de sa cour, notre sultan des tolba, se mettait ensuite à parodier la gestion du pouvoir, levait des impôts, recevait des délégations et des cadeaux farfelus, avant la visite du véritable Sultan qui répondait à sa faveur. Le roi-bouffon n’avait plus alors qu’à regagner sa Médersa, échappant aux boutades de ses anciens sujets.D’aucuns expliquent les origines de cette fête comme un geste de remerciements du sultan Moulay Rachid à ses anciens camarades de la Qaraouiyin pour leur rôle dans la lutte contre le tyran Ibn Mechaâl, tandis que d’autres chercheurs y voient le vestige de rites carnavalesques assimilés par le pouvoir.