Politique Internationale

Beaux livres : Le regard de Delacroix sur le Maroc du XIXème siècle

Par | Edition N°:150 Le 20/10/1994 | Partager

Delacroix, précurseur de l'impressionnisme, école de mouvement et de couleur, a été peintre du Maroc du XIXème siècle. Les éditions Le Fennec sortent ces jours-ci un ouvrage sur Delacroix, en coédition avec l'institut du Monde Arabe et Flammarion.

"Delacroix, le voyage au Maroc"
IMA-FIammarion
Le Fennec
240 pages, 180 quadris
630 DH.

Le Centre Culturel Français de Tanger a présenté des fac-similés des "Carnets de voyage au Maroc de Delacroix" et un ensemble d'oeuvres de Réal Lessard, "Sur les traces" de Delacroix, Marquet, Matisse, Dufy, Van Dongen.

Parallèlement, le 27 septembre, s'est ouverte à l'Institut du Monde Arabe à Paris une exposition des principales oeuvres d'Eugène Delacroix consacrées au Maroc, rassemblant des travaux éparpillés dans le monde entier. Elle se poursuivra jusqu'au 15 janvier 1995. C'est dans ce contexte que paraît, en exclusivité aux éditions Le Fennec, un ouvrage coédité par l'Institut du Monde Arabe et les éditions Flammarion, "Delacroix, le voyage au Maroc", retraçant les circonstances et l'évolution des relations du peintre avec l'"Orient". Un rapprochement progressif s'exprime, tant au travers des oeuvres majeures, en particulier "Moulay Abd Al-Rahman, Sultan du Maroc" (1845) ou "Le marchand d'oranges" (1852-1853), qu'au travers des Carnets où Delacroix a esquissé, au jour le jour, les impressions et les images qui l'ont marqué durant son séjour à Tanger et à Meknès. Nous sommes en 1832. Eugène Delacroix a 34 ans. Depuis 1830 et la prise d'Alger, l'Afrique s'est introduite dans le monde des orientalistes européens. Il est temps pour le peintre, qui a déjà défrayé la chronique en 1824 par son tableau "Les massacres de Scio" dont certains critiques ont pu écrire que "ce sont un véritable massacre... de la peinture", de nourrir son imaginaire. Il se joint donc, à cette fin, à la mission diplomatique de Charles de Mornay, chargé de sonder les intentions du Sultan Moulay Abd Al-Rahman sur la question de Tlemcen et de l'Ouest algérien, où l'Emir Abd El-Kader s'est proclamé khalife du Sultan du Maroc.

Du pittoresque à l'exotique

Le 25 janvier 1832, la délégation débarque à Tanger, part pour Meknès en mars, revient à Tanger et regagne Paris en juillet de la même année après deux escapades à Alger et en Espagne: cinq mois de voyage officiel en "Orient" où l'oeuvre du peintre trouve un nouvel élan. Au fil des jours, Delacroix passe de la distance du pittoresque à la perception de l'exotique, de l'ailleurs qu'il croise, qui l'envahit. Il y saisit, dit-il, la beauté à l'état naturel, dans toute sa vigueur, le charme d'une nouvelle philosophie de l'existence. Dans une lettre du 29 février, il écrit à un ami: "Venez en Barbarie, vous y verrez le naturel qui est toujours déguisé dans nos contrées, vous y sentirez de plus la précieuse et rare influence du soleil qui donne à toute chose une vie pénétrante". La noblesse des humbles lui rappelle l'Antiquité, la violence s'y mêle au triomphe, "le beau y court les rues, il y est désespérant".

Son regard d'artiste et d'homme occidental pénètre un monde inconnu qui prend forme. De l'expérience marocaine, des réflexions, dessins, esquisses notés au quotidien immédiat durant son voyage sur les sept carnets, dont quatre ont pu être sauvegardés, Delacroix conserve des images, des personnages, des paysages, des mouvements, des émotions, des couleurs. Toute son oeuvre va y puiser, en dehors de l'"exactitude" que, dit-il lui-même, l'on confond trop souvent avec la réalité. Le travail de l'oubli des détails accompli, reste l'oeuvre, loin du pittoresque et de la chronique. Une oeuvre où désormais le tumulte de la vie devient âme de monde, où le mouvement domine, où la couleur construit le tableau. Les vérités perçues en quelques mois se sont métamorphosées dans une alchimie personnelle en vision artistique.

Splendeur de la lumière

Qui, mieux que Charles Baudelaire, autre alchimiste du siècle, poète du voyage, du dépaysement, pouvait la déceler chez celui en qui il vénérait un "phare", témoignage de la dignité humaine? Commentant, dans le "Salon de 1845" le tableau consacré au Sultan du Maroc, il écrit: "Fit-on jamais chanter sur une toile de plus capricieuses mélodies? Un plus prodigieux accord de tons nouveaux, inconnus, délicats, charmants?... Ce tableau est si harmonieux, malgré la splendeur des tons, qu'il en est gris - gris comme la nature - gris comme l'atmosphère de l'été, quand le soleil s'étend comme un crépuscule de poussière sur chaque objet"...D'où, ajoute-t-il en 1846,... "cette mélancolie singulière et opiniâtre qui s'exhale de toutes ses oeuvres, et qui s'exprime et par le choix des sujets, et par l'expression des figures, et par le geste, et par le style de la couleur... ". Car "une immense diffusion de lumière crée pour un oeil sensible, malgré l'intensité des tons locaux, un résultat général quasi-crépusculaire... ". Delacroix "a pu quelquefois, car il ne manquait pas de tendresse, consacrer son pinceau à l'expression de sentiments tendres et voluptueux -; mais là encore l'inguérissable amertume était répandue à forte dose, et l'insouciance et la joie en étaient absentes".

Au Maroc, Delacroix aura découvert la splendeur de la lumière, de la couleur et de ses reflets: sa palette évoluera vers les touches morcelées où se retrouveront les impressionnistes. Sa technique se transformera et marquera de sa maîtrise les mouvements artistiques ultérieurs. Le livre sur Delacroix, qui rassemble les leçons du "Voyage au Maroc", l'oeuvre qui en découle, celles qui les accompagnent, rappelle aussi l'admiration des maîtres de la peinture contemporaine pour Delacroix, affirmée par Cezame: "Nous peignons tous en lui"

Thérèse BENJELLOUN

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