Politique Internationale

Beaux livres : Deux destins liés : Marrakech et La Mamounia

Par L'Economiste | Edition N°:156 Le 01/12/1994 | Partager

264 pages - 234 photos couleur - reliure pleine toile Geltex avec gaufrage en or sous jaquette couleur

Plus qu'un palace, la Mamounia est un monument de Marrakech, aussi célèbre que la Ménara ou la Koutoubia. Un livre de poèmes et de photos raconte ces lieux.

Texte de Khireddine
Mourad Photographies
d'Alain Gérard
ACR Editions

Le versant de nostalgie que se place Khireddine Mourad, poète et écrivain, pour observer et comprendre le lien des deux mythes que constituent la cité de Marrakech avec La Mamounia, dans le beau livre que publient les Editions ACR, "Marrakech et la Mamounia", où Alain Gérard, photographe, apporte une collaboration artistique de qualité.

Par quel mystère La Mamounia est-elle sauve, interroge l'auteur, "de cette fatalité ordinaire qui frappe les hôtels de par le monde, faisant d'eux des lieux où, d'évidence, le séjour est irréprochable mais aussi oubliable !". Construite sur l'emplacement du Jardin offert par Sidi Mohammed Ben Abdellah à son fils Al Mamoun il y a deux siècles, elle voit son destin lié à celui de la ville. Une ville dont "la naissance... tient précisément tout à la fois à la précarité apparente de son espace, au caractère hostile de son environnement et à l'audace de son fondateur". Elle connaît des heures de gloire déjà sous les Almohades et leurs successeurs, se révèle à nouveau sous la dynastie saâdienne après une longue éclipse. Son site relève de l'imaginaire des hommes, devient légende au fil du temps. Marrakech a séduit le vainqueur des Almoravides, Ibn Tumert "prisonnier des vaincus", vécu sous les Mérinides "la grâce de l'oubli", quand elle "se replia sur elle-même, et sur ses souvenirs soutenus par des murailles, des édifices et des jardins qui, même délabrés, continuaient à témoigner de l'éclat du passé".

Cette capacité à se nourrir d'une "nostalgie si puissante qu'elle demeure dans un présent persistant, non hors du temps ou à une époque révolue", lui prodigue cette âme rebelle et discrète, exigeante, opiniâtre, susceptible de répondre aux "problèmes du temps". Mais l'histoire de Marrakech est aussi, rappelle Khireddine Mourad, l'histoire de la sédentarisation de tribus nomades du Sud, d'une "maîtrise de l'eau (qui) ne vient pas de son abondance, mais de sa rareté, de son irrégularité et de ses caprices". Grâce au système des khettaras, la ville se désaltère, irrigue ses jardins, fournit l'eau des fontaines, tout en respectant la nature. Marrakech s'inscrit bien dans un espace de "visionnaires" et justifie leur imprudence de fondateurs.

L'espace de l'hôtel, créé autour de 1920 par les architectes Henri Prost et Antoine Marchiosio, ne trahit pas la Cité car, unissant des cultures diverses, il "échappe à l'hybride", refuse l'obéissance à un modèle, mais se glisse dans le regard orientaliste de ceux-là même qu'il va fasciner. A juste titre, Khireddine Mourad évoque l'ambiguïté féconde de cette perception, de cette "tentation de l'irrationnel" gagnant le voyageur qui "ne voit que ce qu'il désire" en dehors du "vrai poème" de la vie, et oublie que "le Maroc est un Occident". Espace d'artistes et d'écrivains depuis sa création, lieu de prestige, fidèle à elle-même, aimée pour cette raison, La Mamounia allie ainsi plusieurs types de cultures en se plaçant au coeur de l'orientalisme. Elle y règne. Elle déborde les projets des hommes. Comme Marrakech, elle se répand "dans le temps, dans l'espace et dans l'imaginaire pour perdre... (son) origine et survivre ensuite seulement dans une sorte d'errance diffuse, insaisissable et pourtant toujours là, persistante et inexplicable", écrit Khireddine Mourad. Plus qu'un palace, elle n'est pas un monument, mais un mythe. Une culture plurielle en marche.

Khireddine Mourad décèle les destins mêlés de la ville et de La Mamounia, des cultures et de leurs relations complexes. Il a en particulier publié, en 1989, Le Chant d'Adapa (Hatier, Paris), oeuvre composée de trois poèmes (Le Chant de Gilgamesh, Le Chant d'Adapa, Déserts) couronnée par le Prix Poésie (ACCT), et en 1992 Nadir ou la Transhumance de l'Etre (Le Fennec, Casablanca). Ce beau texte sur "Marrakech et La Mamounia", poétique dans son dépouillement, convaincant par ses hésitations-mêmes, est accompagné avec bonheur des photographies d'Alain Gérard qui présente, en accord avec l'écrit, des reproductions d'oeuvres orientalistes, les images de la ville dans son histoire et son actualité, de ses environs, de La Mamounia.

Cet ouvrage précieux, qui paraît en cette fin d'année, vient ajouter un élément de prix aux divers titres de la maison d'édition ACR, fondée par un Marocain, qui a aujourd'hui acquis une renommée internationale.

T.B.

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