Culture

Aïcha Ech-Channa: «Quelque chose de fort»

Par L'Economiste | Edition N°:1974 Le 09/03/2005 | Partager

. Menaces constantes contre son action. Une femme jamais fatiguée. Son premier combat: l’enfantSolidarité Féminine a été créée en 1985. «Nous étions les premières à nous lancer». Aïcha Ech-Channa quand elle commence sa phrase plante ses yeux dans les vôtres et ne vous lâche plus. Elle débute très tôt ses activités dans le milieu social, dès l’âge de 16 ans. «J’ai eu une prise de conscience par rapport aux enfants abandonnés». C’est venu prématurément, raconte-t-elle. Son père décède alors qu’elle n’a pas 4 ans, de quoi comprendre plus vite que les autres la douleur d’un abandon. De l’empathie à revendre, et une détermination qui frappe, elle décrit le premier «sursaut» pour le monde associatif avec un petit sourire. Cela semble tellement naturel pour elle. Cette femme capte l’attention sans le moindre effort. Il se dégage quelque chose de fort de sa présence. On devine que tout ce qu’elle a obtenu jusqu’à maintenant, elle a dû l’avoir au bluff des tas de fois. Car elle en impose. 1m70 au bas mot et large d’épaules… Une carrure indispensable pour supporter 46 ans de lutte. «Je n’avais pas 16 ans, ces enfants, j’allais les voir à l’orphelinat. Je n’étais pas assez mûre pour comprendre». «Puis je fais mes études d’infirmière». Aïcha Ech-Channa bénéficiera d’un traitement de faveur face à ses aptitudes. Des capacités très vite remarquées par ses pairs si bien qu’elle continue de percevoir son salaire pendant sa formation. «En parallèle, je suis bénévole à la Ligue de la protection de l’enfance. La première des bénévoles. Je fais de l’éducation sanitaire et c’est très riche: vous écoutez, vous donnez, vous recevez». Les enfants abandonnés ne quitteront plus son esprit. «Je me pose des questions, je cherche des solutions». Ensuite, elle découvrira les histoires des petites bonnes. Et tout s’enchaîne. Aujourd’hui, 46 ans de terrain au compteur et une perspicacité toujours au maximum. L’acharnement d’une femme qui a réussi à transformer ses rêves en réalité. «Pour les islamistes, j’encourage la prostitution». Le ton se fait las quand elle aborde le sujet. «Moi directement en tant que femme et l’association aussi». Elle est directement visée. Ne fléchit jamais mais n’en pense pas moins… «Ce sont des gens qui ont fait des études supérieures dans l’industrie, dans le médical… Je ne comprends pas pourquoi ils s’acharnent. Toutes ces lettres de menaces reçues, avec tant d’horreur». «Lorsqu’un enfant a été violé: dans sa tête, tout bascule. Celui qui devait me respecter m’a violée, donc je n’ai plus de limite. Prostitution, drogue…» Nous ici, on ne jette pas la pierre, assène-t-elle plus durement. C’est clair. «On garde espoir malgré tout». Quand Solidarité Féminine traverse 20 ans en se construisant chaque année, on peut commencer à avoir confiance. «Un projet par an, on a le temps de rencontrer des gens de coeur qui vous soutiennent». «J’en ai rencontré». Au bureau de SF, elle est interrompue toutes les 2 minutes. Le téléphone sonne et elle part dans des explications «épuisantes» pendant un long moment. Elle s’excuse lorsqu’elle raccroche: «C’est à chaque fois le même scénario, et on recommence toujours de la même manière». Jamais fatiguée de tout ce cirque? La réponse est feutrée, le ton aussi. Elle marque une pause, inspire profondément. C’est une autre de ses caractéristiques: cette femme conserverait son flegme au milieu de la plus grosse des tempêtes. Des intempéries, elle en a d’ailleurs essuyé pas mal.Vingt ans bientôt pour l’association qu’elle a montée de bout en bout, et «il faut toujours aller vers l’action». C’est tout le mal qu’on lui souhaite.


L’honneur de la famille

Les promesses de mariage, c’est quelque chose que l’on a découvert récemment, en juin 2004. Les mariages des islamistes. Nous ne savions pas que des mères à SF venaient de ce milieu. Ces «milieux» ont trouvé le moyen de consommer la sexualité dans un cadre religieux. L’homme qui veut «épouser» la jeune femme va lire la Fatiha, une des sourates qui est lue pour la prière en bénédiction. Un texte sacré. Il va dire: «Devant Dieu et le Prophète, je t’épouse». La fille répond «J’accepte» devant les 2 témoins hommes amenés par son «mari». A partir de ce moment, ils vont consommer leur sexualité. Et pourtant, il n’y a pas d’acte de mariage, l’homme triche. Il utilise le sacré pour avoir l’union libre. Dans la tête des filles, c’était une union sacrée. Le problème pointe son nez quand la fille lui dit qu’elle est enceinte. Là ça ne va plus. Ce que je trouve extraordinaire là-dedans, c’est qu’il va lui dire «avorte!» mais c’est un interdit dans toutes les religions du monde. On a été très étonné d’apprendre ça… On a poussé pour en savoir plus et on a donc découvert l’astuce… Il y a un paradoxe, le corps de ces jeunes filles est bien couvert. Il y a une sévérité dans ces habits. L’interdit est là: ne pas prendre le bus avec des hommes, pareil pour le taxi. Mais, quand il s’agit d’assouvir un instinct animal… J’ai grandi dans une société hostile envers les femmes qui font des bébés hors mariage. L’hymen, l’honneur de la famille. La fille porte sur elle l’honneur de la famille. C’est très lourd. Je me marre car il paraît que des médecins font fortune pour le refaire ce petit bout de chair.


Inceste: Vous la tueriez, elle ne dira jamais rien

L’homme, on lui permet d’avoir 1, 2, 3 épouses… Il fait des enfants et il les balance… Nous récupérons des mères enceintes à qui l’on a promis le mariage, ou enceintes suite à un viol, ou avec un bébé issu de la prostitution. Le cas exceptionnel, c’est l’inceste. Je dis exceptionnel car dans ce contexte, on ne le saura jamais. Une fille marocaine, vous la tueriez, elle ne dira jamais rien. Sauf dans un moment de confiance. La coquille va s’ouvrir et se refermer aussi vite. Il faut être là au bon moment. Les filles veulent le taire à tout prix. A peine dit, elle le regrette aussitôt. Le problème: il faut le dire pour faire avancer l’action. On se trouve dans une situation où il est toujours très difficile de casser la confiance: le secret livré est trop lourd.Céline PERROTEY---------------------------------------------------(1) Miseria, Témoignages, Aïcha Ech-Channa, Editions Le Fennec (1996).


Solidarité Féminine: «Le Paradis sous les pieds des mères»

A Solidarité Féminine, on s’occupe des mères en situation difficile. Ça, ça dérange! Vous touchez à la femme, vous touchez au sacré!Aujourd’hui, avec toute cette expérience acquise au fil des ans, on a pris conscience d’une chose qu’il faut mettre en avant. Dans une société comme la nôtre,- une société musulmane-, aider une mère célibataire c’est toujours très dur à dire. Elle a commis un acte répréhensible. Elle a passé le cap, elle a consommé l’interdit: la sexualité. La société marocaine doit comprendre que SF a une autre approche. L’enfant avec la mère. L’enfant est la première victime du sort qui est fait à la femme. «J’ai le droit de savoir qui je suis, qui sont mes parents, quelle est ma nationalité». L’enfant est le premier à pâtir du rejet vécu par la mère. C’est un bâtard. Un enfant qui naît hors des liens du mariage n’est pas considéré.. Je ne comprends pas ma propre société Je ne comprends pas une société qui dit: «El Janatou tâhta aqdam el oumahate» (Le Paradis sous les pieds des mères) et en même temps qui lui refuse ce droit… J’ai toujours entendu cela dans mon environnement musulman. A la question: à qui doit-on accorder le respect, le père ou la mère? Le Prophète a répondu 3 fois «la mère». La 4e fois, il a dit «le père»… Pour moi l’islam, c’est la vie quotidienne. Là, je me pose beaucoup de questions. Pourquoi dans une société qui sublime la mère, celle-ci ne lui permet pas d’avoir de l’abnégation pour son enfant lorsqu’il est illégitime. Quand bien même, celui-ci serait illégitime. Et le jugement sur celles qui se sont adonnées à la prostitution… Il y a une misère sociale là-dessous. Elles manquent d’argent, d’amour… . J’ai eu un jour au centre une petite filleJ’ai eu un jour au centre une petite fille, sa mère était l’épouse numéro 3. Le temps que soit conçue la fillette, sa mère a été répudiée. Elle se retrouve dans un foyer et la mère se remarie. Le beau-père n’est pas tendre d’après ce qu’elle raconte. Cet homme perd son travail. 4 frères et sœurs du côté de la mère, des demi-frères et sœurs en sus… Elle a fait des fugues. Puis c’est la maison de redressement. Elle a appris là la prostitution car elle a été en contact avec celles qui ont connu ça. Elle va en faire son métier. La fillette le dit clairement: c’est un moyen pour nourrir ma famille. Elle vient chez nous, elle dit: «J’en ai assez…» Elle témoigne chez SF: elle veut s’en sortir. Nous lui disons: tu vas avoir des allocations, elle dit «même sans rien, c’est toujours mieux que les 20 DH que ma mère va me donner pour aller vers la prostitution»… 20 DH pour le taxi.Ça nous a paru tellement grossier… On a fait une visite au domicile pour voir si c’était la vérité. On demande à voir la mère. On se rend compte que tout le monde était complice quelque part. . La lettre d’Arabie saouditeLe prix Elisabeth Norgall(1)… Quand j’ai reçu cette lettre, j’étais très émue. Je dérange pas mal de gens, je suis attaquée nominativement. Alors une lettre si gentille… Le code de la famille gêne. J’ai été interviewée par Al-Jazeera. J’ai parlé pendant 20 minutes en arabe. J’ai parlé de ce que l’on veut cacher: inceste, petites bonnes, etc. Et paradoxalement, j’ai reçu une lettre d’Arabie saoudite. Ce monsieur me dit: «J’ai vu l’émission, vous m’avez fait pleurer. Dieu vous bénisse de sauver ces enfants». Nous répondons. Nous envoyons une de nos cartes avec le slogan: «J’ai le droit de savoir qui je suis». C’est notre réponse à l’extrémisme. SF est une porte ouverte: parlons!SF a décidé de faire de la sensibilisation envers les jeunes gens, là où ils se trouvent. On a donc fait des directs à la RTM, etc, en abordant des sujets qui «fâchent». Les jeunes, je leur parle avec les tripes. On a immédiatement reçu pas mal de réactions spontanées. Le lundi suivant, on reçoit beaucoup d’appels à SF. Et une voix brutale: «Alors, tu défends le droit de la femme?» L’homme déforme mon nom. «Non, je défends les droits de l’enfant». Rien que des techniques d’intimidation…Tranquillisez-vous, je ne fais pas de politique, je ne sais pas le faire. Je veux la protection de l’enfant, de la famille, de la femme. Quelqu’un qui est profondément croyant respecte la vie. Je respecte la vie. Mais je ne cache pas qu’aujourd’hui, je suis fatiguée de ces mesquineries. J’ai de la peine…C. P.----------------------------------------------------------------(1) The International Club of Frankfurt e.V distingue chaque année une femme allemande ou étrangère défendant les intérêts des femmes, des enfants et des adolescents «d’une façon exemplaire et altruiste».

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