Enquête

Visite guidée derrière les barreaux du pénitentier Oukacha

Par Jaouad MDIDECH | Edition N°:4807 Le 01/07/2016 | Partager
La prison locale d’Oukacha est la plus peuplée du Maroc: 7.713 prisonniers y croupissaient en juin dernier
400 employés. Un taux d’encadrement d’un gardien pour 20 prisonniers
82 prisons opérationnelles, 7 en construction, 77.508 détenus au niveau national
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Le premier contact avec l’univers carcéral d’Oukacha. Dès l’entrée, une angoisse vous prend à la gorge, surtout lorque le premier portail métallique se referme derrière vous (Ph. JM)

Une sourde angoisse vous prend à la gorge quand le premier portail en acier se referme sur vous, et quand vous esquissez le premier pas à l’intérieur de la prison la plus peuplée du Maroc. On est à la prison locale de Casablanca, communément appelée Oukacha du nom du quartier où elle se trouve. Reconnaissons d’abord une chose: il y a à peine une dizaine d’années, obtenir une autorisation pour entrer dans une prison faire un reportage, avec en plus un appareil photo en bandoulière, relevait de l’exploit. Impossible d’avoir un interlocuteur direct au téléphone pour formuler sa demande et quand, par chance ou jouant une connaissance, vous obtiendrez un, il faudra adresser à qui de droit un écrit en bonne et due forme, et attendre encore longtemps avant d’obtenir une réponse, qui est souvent négative. Pour ce reportage, il n’a pas fallu plus de 48 heures pour l’avoir, sans devoir formuler la moindre demande écrite, car il y a désormais un interlocuteur à qui s’adresser, un responsable de communication qui gère les relations avec la presse. C’est Salah Tamek, le délégué général de l’administration pénitentiaire et de réinsertion depuis janvier 2014, qui, animé de la volonté d’ouvrir le milieu carcéral sur son environnement, qui a créé ce poste. Son passé carcéral en tant que détenu politique dans les années 1970, celui d’ancien gouverneur et d’ancien ambassadeur, ont certainement milité pour ce choix. Mais il ne s’est jamais prêté directement au jeu de la presse. Nous  avons fait une demande d’une interview, il l’a déclinée courtoisement.
Après avoir franchi un deuxième portail et longé un vestibule, Abdellah Souîdi, le directeur de la prison, nous reçoit dans son bureau. Un quinqua, costume-cravate, qui a fait des études de droit à la faculté des sciences juridiques, économiques et sociales de Casablanca aux années 1990. Depuis, il est recruté par l’administration pénitentiaire. 9 prisons à son actif en tant que directeur avant d’atterrir à Oukacha en février 2015. 23 ans de service, une riche expérience, quels enseignements en a-t-il tiré? En guise de réponse, il esquisse deux remarques préliminaires qui semblent lui tenir à cœur: «La population carcérale marocaine a changé en l’espace de 20 ans, et l’ont reçoit de nouveaux profils de prisonniers: on est maintenant en face du criminel terroriste et de l’extrémiste religieux, du trafiquant international de drogue». Deuxième remarque: une surpopulation de plus en plus importante et un engorgement des prisons, avec comme corollaire un déficit flagrant en ressources humaines. «Comment encadrer 8.000 prisonniers avec 460 employés dans cette prison?», s’interroge-t-il. Un ratio en effet très loin de la norme qui est un gardien pour trois prisonniers.

7.713 prisonniers à Oukacha

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Locaux administratifs et couloirs de prisonniers qui suivent leurs études en situation de détention (Ph. JM)

Entre deux questions et deux réponses, le directeur nous sort un papier qu’il reçoit quotidiennement sur son bureau, qui dresse, jour après jour, l’inventaire de sa population carcérale. Sur celui du 10 juin, jour de notre visite, il y avait dans sa prison exactement 7.713 prisonniers dont 344 femmes. D’un coup d’œil sur le document, nous pourrons distinguer, classées dans un tableau, plusieurs catégories de prisonniers: 3.177 détenus jugés en 1re instance et qui attendent leur jugement définitif, 2.059 jugés en dernier ressort et qui attendent, pour certains, leur transfert dans d’autres prisons (agricoles, centrales…). Les autres, soit 1.967, sont encore en phase d’instruction et y sont donc à titre préventif, dont 674 devant une juridiction pénale, et 696 devant la Cour d’appel. Si la moyenne nationale est de 1 gardien pour 11 prisonniers, ici, à Oukacha, reprend le directeur, le ratio est de 1 pour 20. «On ne sait pas, avec ce déficit en moyens  humains, où donner de la tête, les tâches sont multiples et énormes. Il y a la sécurité, le contrôle des visites, les sorties pour les hôpitaux, l’école, l’infirmerie, la cuisine, et j’en passe», se plaint Souîdi.
Tout en répondant à nos questions, il nous fait sortir de son bureau pour une promenade à l’intérieur de la prison «la plus névralgique», selon un avocat habitué aux lieux, «qui concentre toute la misère d’une population souvent jeune, venant de toutes les zones à proximité de la mégalopole, Casablanca: marginalisation, exode rural, chômage…». Nous traversons le couloir central, le long duquel s’alignent, des deux côtés, quelques quartiers où résident les prisonniers, le bureau de greffe, la cuisine, l’école et, tout au fond, une infirmerie. Devant la porte du bureau qui sert de greffe, quelques prisonniers font la queue et attendent qu’ils récupèrent leurs effets pour rejoindre le large: les heureux libérés de ce jour-là qui se préparent à réintégrer la liberté après avoir purgé leur peine. L’un d’eux, B.D, en a fait six mois pour chèque sans provision. «Je n’ai jamais appris autant dans ma vie que dans cette prison. C’est une expérience capitale pour moi et pour le restant de ma vie», lance-t-il au directeur qui le salue familièrement. «Ici, une chose à éviter, ne jamais blesser la dignité d’un prisonnier», commente le directeur. Facile à dire, difficile à appliquer. Une vidéo récente filmée via un téléphone cellulaire et postée sur Youtube montre un maton en train de tabasser un prisonnier dans cette même prison. Les portables sont interdits par la loi, mais ils sont monnaie courante. Pour dissuader autant que faire se peut son utilisation, l’administration a appelé un opérateur national à installer des appareils téléphoniques dans un coin de prison, que les prisonniers peuvent utiliser via des cartes rechargeables, mais «dont l’utilisation dépend aussi de la discipline du détenu», nuance Souîdi.
Sur le même couloir, le quartier des détenus qui suivent leurs études en prison. 300 lycéens et étudiants de fac y croupissent. Nous entrons dans l’une de ses cellules.

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La cour pour se dégourdir les jambes. C’est aussi l’unique occasion de promenade en plein  air et sous les rayons du soleil. Des fois, elle fait office de  stade pour matchs très suivis de  mini-foot (Ph. JM)

Sur des matelas de fortune installés sur des sommiers superposés, quelques prisonniers dorment encore. Des rideaux de fortune improvisés les cachent des regards. «Ceux qui sont au collège fréquentent l’école de la prison, les étudiants de la fac reçoivent des polycopiés», glisse Souîdi. Ils sont les plus choyés dans cette prison, et leurs conditions de séjour par rapport à d’autres prisonniers sont infiniment meilleures. Ceux-là ont au moins des lits où ils peuvent dormir paisiblement. Or, cette prison contient d’autres quartiers, aux cellules exiguës, où les prisonniers sont entassés dans une promiscuité ahurissante. Du temps de l’ancien délégué général de l’administration pénitentiaire et de la réinsertion (DGAPR), Hafed Benhachem, une commission d’une douzaine de parlementaires s’était rendue sur les lieux et en a dressé, en juillet 2012, un rapport de 90 pages des plus sinistres: «30 détenus vivaient dans une cellule de 8 lits et dont la surface ne dépassait pas les 6 m2», décrit le rapport. Sans parler du «favoritisme, de la drogue, de la corruption et des dépravations sexuelles», qui y régnaient en maître. Il n’y avait même pas un réfectoire où les prisonniers pouvaient manger, et ils étaient obligés de le faire dans ces mêmes cellules. Certains ne pouvaient de toute façon pas sortir de ces cellules pour la promenade, «de peur de se faire voler leurs affaires, dans la mesure où il n’y a pas de placards ou de casiers sécurisés», avait noté le rapport. Ces conditions se sont-elles améliorées depuis? Rien n’est moins sûr. Durant notre visite guidée,  l’actuel directeur n’a exprimé à ce sujet, qui fâche, que des propos sibyllins, laissant à ses interlocuteurs le soin de comprendre d’eux-mêmes: «Surpopulation et manque de moyens humains» étaient ses maîtres-mots. Le rapport de cette commission parlementaire n’était pas le seul à dénoncer la situation des prisons. Il y en avait d’autres, notamment ceux de l’Observatoire marocain des prisons (OMP) produits chaque année, le rapport thématique du CNDH  suite à des visites effectuées dans différentes prisons entre le 31 janvier et le 19 juin 2012, et il y a le rapport provisoire de Juan Mendez, le Rapporteur spécial de l’ONU sur la torture au Maroc produit en 2014.

Une restauration confiée au privé

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Derrière les fourneaux, des salariés de sociétés prestataires. Depuis avril 2015, la restauration des prisons est externalisée. Le prix de la journée alimentaire d’un prisonnier est fixé à 17,5 DH. A Oukacha, la restauration coûte 140.000 DH par jour (Ph. JM)

Tous révèlent les mêmes dysfonctionnements, structurels, et il n’y a jusqu’à présent pas d’améliorations substantielles, mais «ces rapports ont mis les prisons sous le feu des projecteurs, et entraîné une prise de conscience pour que des mesures urgentes soient prises. Les temps ont changé», se réjouit Abdelaziz Hatimy, avocat au barreau de Casablanca. Deux mesures importantes et incontournables ont été en effet prises: la construction de nouveaux établissements pénitentiaires d’abord, 7 nouvelles prisons sont en cours de finition, qui s’ajouteraient aux 82 déjà opérationnelles. Et la nouvelle loi en cours d’adoption au Parlement ensuite, qui amende le code pénal actuel et qui veut introduire des peines alternatives au lieu de la prison ferme. Les deux mesures visent un même objectif, décongestionner les prisons. Ce qui devrait améliorer en conséquence leurs conditions. Les avocats et les managers des prisons tablent sur une réduction de 25% des effectifs une fois ces peines alternatives entrées en vigueur, si tant est que les juges seraient enclins à les appliquer. Ce conditionnel est de mise, souligne Me Abderrahim Jamaï, avocat au barreau de Kénitra et président de l’OMP, car «depuis 2002, le législateur a déjà introduit 18 mesures alternatives à la prison dans le code de procédure pénale, dont quelques-unes relatives au contrôle judiciaire, sauf que les juges n’y recourent presque jamais». La raison? «Une mentalité dépassée des juges qui ne croient qu’à la prison ferme comme sanction. C’est de notre rôle d’ailleurs comme avocats de les interpeller pour changer de leurs habitudes», répond Me Jamaï. Une troisième mesure à ne pas négliger, un avant-projet de loi relatif à l’organisation et au fonctionnement des établissements pénitentiaires a été annoncé en mai dernier par la délégation générale de l’administration pénitentiaire, qui remplacerait la loi 23-98 qui remonte, elle, à 1999. Cette dernière est dépassée, juge l’OMP qui ne cesse depuis quelques années de revendiquer une nouvelle.

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Lits superposés, rideaux et draps de fortune… Les détenus sont entassés dans une promiscuité malsaine (Ph. JM)

Cet avant-projet prévoit, entre autres, un meilleur traitement des nouveaux prisonniers, leur droit d’accès à l’information sur le régime carcéral auquel ils sont soumis, l’interdiction d’utiliser de force les menottes et la camisole…, et la mise en place d’un programme d’enseignement religieux, dont l’objectif est de combattre l’extrémisme qui peut trouver un terreau à l’intérieur des prisons.
Après le quartier des étudiants, Souîdi, à notre demande, nous dirige vers la cuisine qui se trouve sur le même couloir. Des «cuisiniers», à pied d’œuvre devant leurs fourneaux et grandes marmites, préparent le dîner de la rupture du jeûne, dans l’une cuit la traditionnelle harira, dans l’autre de la viande qui baigne dans un océan de sauce. Et le directeur de nous exhiber, inscrit sur un papier, le menu de toute la semaine, estampillé Ansamble Maroc, la société privée qui se partage le marché des prisons, depuis janvier 2016, avec deux autres, Newrest et Almasources.

Prisons en chiffres

82 établissements pénitentiaires opérationnels
77.508  prisonniers au 31 mai 2016
7 prisons en construction: à Tanger, Laârjate (Salé), Nador, Asilah, Berkane, Oujda, Smara.
1,05 milliard, c'est le budget 2016, sans masse salariale.
10.360 fonctionnaires, dont 9.077 du corps paramilitaire (gardiens, surveillants, commandants…). Ils bénéficient de quelques indemnités liées au risque étant en contact permanent avec les prisonniers. Pour le reste, il s'agit de cadres interministériels (techniciens, médecins, administrateurs…).  Un nouveau décret en voie de publication au Bulletin officiel fera bénéficier cette catégorie des mêmes avantages que le corps paramilitaire.

Peines alternatives: Travail d’intérêt général, amendes…

Le gouvernement a finalement opté pour des amendements au lieu d’une refonte globale du code pénal comme il l’envisageait au départ. Amendements «en relation étroite avec la nouvelle réforme de la justice et des obligations internationales du Maroc dans la lutte contre la criminalité». Dans le projet de loi 10/16 qu’il a adopté le jeudi 9 juin dans ce sens, l’une des mesures phares concerne l’instauration, dans certains cas, de peines alternatives au lieu des peines de prison ferme. A la place de ces dernières, le législateur entend introduire, comme le stipule l’article 35-2 de ce projet de loi, trois types de peines alternatives: le travail d’intérêt général, les amendes quotidiennes, ou encore, dans certains cas, des sanctions limitant l’exercice de certains droits ou des mesures de contrôle judiciaire et d’injonction de soins ou de thérapies. Le récidiviste n’est pas concerné par ces mesures, comme en sont exclus les auteurs des crimes de corruption, d’enrichissement illicite, de commerce illégal de la drogue et des psychotropes. Le projet de loi dispose que le tribunal doit condamner d’abord l’accusé à la peine principale (peine de prison), avant de décider de la remplacer par des sanctions alternatives, soit à la demande du ministère public, soit à la demande du condamné lui-même. Dans ce cas, le tribunal devra notifier à ce dernier ses obligations, la peine privative de liberté sera rétablie s’il ne les respecte pas. Concernant le travail d’intérêt général, il n’est pas rémunéré, il est effectué au service de l’Etat, de personnes morales ou d’associations d’utilité publique, et il est situé entre 40 et 600 heures.
Quant aux amendes quotidiennes (article 35-9), il s’agit d’une somme d’argent payée par le condamné sur chaque jour et sur toute la durée de la peine (initiale) de prison. Elle est fixée entre 100 et 2.000 DH, en fonction des moyens matériels du condamné et de la gravité du crime qu’il a commis.
Pour la troisième peine alternative, le condamné peut, au lieu de la prison, ou bien exercer une activité professionnelle qui aboutit à une qualification, ou bien être assigné dans une localité à ne pas quitter ou seulement sous des conditions, ou bien être soumis à un contrôle judiciaire… sous l’autorité du juge d’application des peines, de la police ou de la gendarmerie...

 

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