Chronique

Des droits spirituels aux droits humains des femmes: Quelles lectures?

Par Nouzha GUESSOUS | Edition N°:4796 Le 16/06/2016 | Partager

Chercheuse et consultante en bioéthique et droits humains, Nouzha Guessous est ancienne professeure de biologie médicale à la Faculté de médecine de Casablanca. Essayiste et chroniqueuse, Dr. Guessous a été présidente du Comité international de bioéthique de l’Unesco. Elle a aussi participé à la Commission consultative royale chargée de la réforme de la Moudawana (Ph. NG)

La conférence par laquelle Ahmed Taoufiq, ministre des Habous et des Affaires islamiques,  a inauguré le 6 juin courant les causeries religieuses de ce mois de Ramadan était importante à plus d’un titre. Le fait qu’elle soit à propos des femmes lui confère une symbolique éminemment politique dont il faut  décrypter et analyser le ou les messages à la lumière des débats actuels autour des femmes.
Pour aborder «La contribution des femmes à l’édification de la culture spirituelle de l’Islam», thème de cette causerie(1), le conférencier a commencé par faire un inventaire de figures féminines saillantes dans l’histoire des musulmans.  Puis, partant du constat que «le discours sur les femmes est de nos jours centré sur le sujet des droits», il a posé la question de  la relation entre les droits et la spiritualité dans l’Islam. Par une analyse très fouillée et faisant appel à des références diverses, le conférencier a pointé du doigt certaines contradictions entre l’esprit égalitaire du texte coranique et l’histoire des femmes dans les sociétés musulmanes. Attribuant cela à des facteurs historiques, culturels, environnementaux (et économiques),  il conclut que les injustices subies par les femmes musulmanes à travers les siècles sont le fait des hommes, alors que l’égalité originelle de tous les humains est clairement  reconnue et proclamée par la parole divine.
Venant d’un responsable du calibre  de Ahmed Taoufiq, et dans une tribune présidée par le Roi du Maroc, Amir Al Mouminine, on ne peut que se réjouir d’un tel discours éclairé qui balaie les prétendues raisons religieuses du statut discriminatoire des femmes dans la majorité des pays musulmans. Cependant, force est de constater que cette conférence était porteuse en même temps d’ambivalences qui interpellent et peuvent donner lieu à des interprétations parfois opposées.  

Des questions qui méritent réponse:
1- Pourquoi avoir soulevé  la question hautement conflictuelle des règles de l’héritage?  Cela peut même sembler hors sujet dans le thème de la conférence.  Et pourquoi l’avoir fait de manière strictement descriptive et sans exprimer de position? Dans le contexte du débat houleux qui a eu lieu ces derniers mois à la suite de la publication du rapport du CNDH sur l’état de la parité au Maroc, une pluralité de lectures a suivi cette causerie, ce qui n’est pas pour faire avancer le débat. Une lecture «optimiste» serait de considérer que c’était là un signal sur la possibilité d’ouvrir une réflexion et un dialogue sereins sur le droit successoral en vigueur, faisant appel à l’Ijtihad pour rétablir l’égalité et la justice qui sont au cœur de l’éthique coranique.
Or, le conférencier a avancé des éléments «arithmétiques» pour souligner  que sur 25 situations colligées, les femmes héritent moins que les hommes dans quatre cas seulement, alors qu’elles  héritent autant ou même plus que l’homme dans  tous les autres. Est-ce pour dire qu’aucun changement  n’est nécessaire? Il aurait fallu ajouter que les quatre situations d’inégalité sont les plus fréquentes en nombre et en proportion puisqu’elles concernent les héritières en tant que filles du de-cujus par rapport à leurs frères ou en l’absence d’héritier mâle selon les règles du Taasib; et les épouses par rapport à l’époux. Ou alors, est-ce une façon de relativiser l’importance d’un tel débat, d’autant qu’il n’a évoqué aucun contre argument religieux?

2- Le discours sur les droits des femmes en général et sur les droits en héritage  peut aussi sembler en porte-à-faux par rapport au développement fait par le conférencier pour affirmer l’égalité des femmes et des hommes dans la spiritualité et les obligations religieuses et dans leur récompense (Aya N°35 de Sourate Al Ahzabe). Est-ce à dire que l’égalité devant Dieu n’implique pas l’égalité sur terre? En d’autres termes, l’égalité décrétée par le Divin serait-elle balayée par les hommes en terres d’Islam? Et si oui, est- ce licite? Ne serait-ce pas là un détournement arbitraire de la volonté divine? Comment pouvoir conjuguer les discriminations des femmes  avec les fonctionnements et les aspirations de nos sociétés d’aujourd’hui?

3- Enfin, certaines conclusions de ladite causerie questionnent notamment concernant la contribution souhaitée des femmes à la promotion de la spiritualité de l’Islam et à la paix dans le monde. C’est en tant que procréatrices et mères nourricières et éducatrices et non en tant que citoyennes impliquées et responsables  qu’elles ont été interpellées par le conférencier.  Pour assurer  «leur propre bonheur et le bonheur des hommes», et «protéger le  monde des guerres», elles sont appelées  à «continuer à se sacrifier pour le bien-être matériel, affectif et spirituel de leurs familles, sans céder aux incitations à la sédition ou à l’égoïsme et l’individualisme qui sont contraires à leur nature originelle (Fitra)». Elles doivent «protéger la beauté spirituelle qui est éternelle, libérer l’humanité du culte infernal des apparences; et être créatives et innovantes de plaisirs licites».
Programme vaste, ambitieux et ô combien idéaliste! J’y entends néanmoins résonner le fameux dicton marocain très populaire qui dit que «La femme est la source du bien et du mal». A quand le jour où les femmes ne seront ni portées aux nues ni malmenées? Où elles seront simplement reconnues dans leur pleine humanité avec leurs forces et leurs faiblesses? Et où elles seront appréhendées par toutes leurs contributions en tant que citoyennes?

Au nom des «différences naturelles»

A la question du lien entre la spiritualité et les droits des femmes, le conférencier a fait preuve d’un discours critique. Les  revendications égalitaires portées par les progressistes et les modernistes des partis politiques et des associations de droits des femmes et de droits humains nieraient les «différences naturelles» éternelles et imperturbables  entre les femmes et les hommes.
On pensait que ce discours était révolu, du moins au niveau des hautes autorités de l’Etat qui ont porté  les réformes substantielles du code de la famille en  2004 et de la Constitution de 2011. D’où les questions suivantes. Y aurait-il un vent de ralentissement, voire de recul du processus de réformes? Serait-ce en lien avec l’approche des échéances électorales et par là un message rassurant les tenants du courant idéologique dominant dans la coalition gouvernementale?  A suivre.

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(1) Les propos en italique sont traduits par l’auteur en l’absence de version française officielle de la causerie.

 

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