Politique

Jean-Pierre Chevènement: «Le Maroc réussit des transitions qui sont brutales ailleurs»

Par Amin RBOUB | Edition N°:4645 Le 11/11/2015 | Partager

Jean-Pierre Chevènement: «Le terrorisme n’a jamais été une menace mortelle pour la démocratie. La démocratie peut en venir à bout» (Ph. Bziouat)

«Un ministre, ça ferme sa gueule. Si ça veut l’ouvrir, ça démissionne». Qui ne se rappelle pas de cette phrase célèbre de Jean-Pierre Chevènement? Ancien ministre français de l’Intérieur, ancien député, maire de Belfort et membre honoraire du Parlement, Chevènement était de passage au Maroc, il y a quelques jours. Il est venu accompagné par Albert Mallet, président du Forum de Paris-Casablanca Round. Un événement coorganisé par L’Economiste et l’agence Saga. Chevènement est venu s’enquérir des grands projets structurants et des réformes entreprises au Maroc. Parmi les sites visités, le port de TangerMed, la vallée du Bouregreg, le pôle aéronautique de Casablanca, ou encore la plus grande centrale solaire à concentration d’Afrique, à Ouarzazate… Décryptage sur les changements majeurs du Maroc de 2015, l’Afrique, les relations France-Maroc, la montée du terrorisme, la situation en Syrie, Yémen, Libye, la question des migrations…
- L’Economiste: Comment appréciez-vous les réformes menées au Maroc et les infrastructures déployées ces  dernières années?
- Jean-Pierre Chevènement:
Je viens au Maroc depuis 30 ans, mais plus régulièrement depuis 20 ans. Je suis impressionné par l’ampleur des changements, par cette modernisation de la société. J’étais au pôle aéronautique du Gimas à Casablanca. Et là j’avoue que j’étais émerveillé de voir des centaines de jeunes qui travaillaient dans le câblage aéronautique. Un domaine où l’erreur n’est pas permise. Des jeunes garçons et filles engagés dans un projet industriel à l’usine Matis. C’est là la preuve d’un génie visionnaire. C’est-à-dire que l’on peut désormais positionner le Maroc sur un secteur à forte valeur ajoutée avec des produits haut de gamme, qui tire le reste de la société. J’ai aussi visité le projet de la vallée du Bouregreg. Un chantier qui va apporter des avantages énormes pour les agglomérations de Rabat-Salé. Une fois le chantier finalisé, la capitale gagnera sûrement en qualité de vie, en espaces de loisirs… Il y a aussi la centrale solaire d’Ouarzazate. Ce projet a de grandes ambitions, puisqu’il va produire 40% des besoins du Maroc en énergie propre. A mon avis, toutes ces réalisations n’ont été rendues possibles que par une vision, un équilibre savant et propre au Maroc entre la tradition, l’ancrage historique grâce à la monarchie qui donne une stabilité. A mon sens, la monarchie apporte non seulement de la stabilité, mais favorise des transitions qui sont plus brutales ailleurs.
- Que vous inspire la majorité du gouvernement qui est dirigée par un parti islamiste. Sachant qu’il y a eu des a priori au départ sur le recul des libertés, voire une radicalisation de la société…
- Je pense que la disposition introduite dans la nouvelle Constitution, selon laquelle le chef du gouvernement est choisi dans les rangs du parti le mieux représenté à la Chambre des représentants, est une initiative originale. J’ai pu rencontrer Monsieur Benkirane à qui j’ai posé des questions, y compris les plus difficiles… J’ai été frappé par son réalisme et son pragmatisme. Je trouve qu’il a beaucoup d’ambitions, des objectifs inscrits dans le long terme, des moyens réunis avec pragmatisme. Tout cela me conforte dans le sentiment que le Maroc est engagé sur une voie prometteuse. Il y a des raisons d’espérer, des raisons d’optimisme.
- Mais il y a aussi de nombreux défis liés à la répartition du développement, de la richesse, la gouvernance, l’analphabétisme, le chômage…?
- Il y a certainement des défis. Mais je reste optimiste. L’on m’a communiqué des chiffres sur le recul de l’analphabétisme qui est plutôt important.
- Vous êtes aussi président de l’Association France-Algérie. Comment peut-on œuvrer dans le contexte actuel pour un rapprochement économique entre le Maroc et l’Algérie?
- Je suis profondément convaincu de l’intérêt d’un Maghreb uni. Je pense que cela se fera un jour. Mais je ne veux pas parler d’un sujet qui provoque beaucoup de susceptibilités. Il y a un coût énorme du non-Maghreb. Peu de gens en sont conscients. C’est un coût aussi bien pour l’Algérie que pour le Maroc. Je fais confiance au bon sens, qui finira par avoir le dernier mot. Je crois que les deux peuples sont amis. Je ne veux rien faire pour alimenter quelques tensions entre les deux populations. Je préfère plutôt œuvrer, dans la mesure de mes moyens, à des rapprochements que je juge souhaitables. Croyez-moi, je tiens le même discours aux autorités algériennes.   
- Quelle lecture faites-vous de la situation actuelle en Syrie, en Libye, au Yémen… Sachant que la guerre du Yémen va appauvrir davantage l’un des pays les plus pauvres du monde?
- Je vais vous répéter une conviction que j’ai déjà eu l’occasion d’exprimer par le passé. Les moyens diplomatiques et politiques sont toujours préférables à la guerre. Et l’usage disproportionné de la force aboutit au chaos comme on le voit au Moyen-Orient. Car la destruction de l’Etat irakien a ouvert la voie à deux phénomènes qui n’étaient pas voulus: la prépondérance de l’Iran dans la région et l’envol du terrorisme, se proclamant jihadiste dans le monde sunnite avec Ben Laden, Al Qaïda, Daech… Tout cela n’était pas souhaité. On a ouvert une boîte de Pandore. Pour la situation au Yémen, en Irak, en Syrie et en Libye, je pense qu’il faut se mettre autour d’une table et chercher des solutions politiques. Il faut des solutions de compromis et une dynamique pour permettre à de vieux Etats comme la Syrie et l’Irak d’être restaurés d’une manière vivable pour leurs peuples. Je suis allé à Téhéran il y a trois semaines où j’ai plaidé pour un Irak fédéral. Car je crois que si on donne aux sunnites de l’ouest irakien la possibilité de s’auto-administrer, cela changerait beaucoup de choses par rapport à la politique qui a été menée par le gouvernement Al Maliki. Et puis, je pense qu’en Libye, il y a eu des actions inconsidérées qui ont abouti à cette impasse. Le travail de l’ONU est méritoire pour mettre sur pied un gouvernement d’union nationale.  
Pour répondre à votre question, il faut restaurer aussi une gouvernance mondiale. Sur la question syrienne, il faut que Russes, Américains, Saoudiens, Turcs, Iraniens… se mettent autour d’une table pour trouver des solutions séquencées.   
- Quel est votre avis sur la position française par rapport à la Syrie? Sachant que si Assad part, c’est la porte ouverte à Daech…
- C’est très compliqué. Je pense qu’il faut hiérarchiser les priorités. Je ne m’exprime pas au nom du gouvernement français. Je suis un homme politique indépendant…
-  Mais vous avez tout de même une opinion sur le sujet?
- Bien sûr que j’ai mon opinion. Je pense que la France doit joueur un rôle de médiateur et pas un rôle de surenchère. Les pays arabes dans toutes leurs diversités attendent ce rôle d’une France médiatrice.
- Les flux migratoires de la Syrie vers l’Europe sont un drame humanitaire à multiples enjeux. Etes-vous pour une régularisation massive? L’Europe a-t-elle opté pour la bonne solution via les quotas…?
- Je connais bien tous ces problèmes. Je me suis consacré à ces questions quand j’étais ministre de l’Intérieur. Je pense qu’il faut distinguer plusieurs choses. D’abord, il y a le droit d’asile au sens strict. Il s’agit de gens qui luttent contre un régime tyrannique. Cela concerne très peu de gens. Ensuite, il y a les réfugiés politiques qui fuient un conflit, une guerre par procuration comme celle de la Syrie. Et puis il y a les migrants économiques dont le flux va croissant étant donné les inégalités de conditions rendues plus possibles par l’instantanéité et la mondialisation de la communication. Je pense qu’il faut traiter ces problèmes différemment. Pour ce qui est de l’asile, cela ne se discute pas. C’est une vieille règle qui remonte à la Révolution française. On ne peut pas y déroger. Quant aux réfugiés politiques, je pense que la meilleure solution  est de tarir le problème à sa source. Il faut faire en sorte que la guerre cesse en Syrie. Pour cela, il faut trouver des solutions politiques. Mais quand les gens se noient, il faut leur tendre la main et les sauver. Et quand ils arrivent, il faut les accueillir. Ce sont des dispositions pragmatiques mais par essence temporaires. Quant aux flux migratoires liés aux inégalités économiques, la vraie solution réside dans le développement des pays d’origine. C’est le problème des pays sahéliens. Cela concerne aussi bien le Maroc que la France. L’une des solutions est d’aider les pays émetteurs à se développer, en commençant par l’éducation en premier lieu, l’agriculture, la santé, l’emploi… Il faut absolument que les Européens prennent la mesure de ce problème et le désamorcent à temps.  Sinon, demain, nous aurons une Afrique bien plus compliquée que le Moyen-Orient ne l’est aujourd’hui.
- La montée en puissance du terrorisme dicte un nouvel ordre mondial sur le plan sécuritaire. Une approche globale sans verser dans la stigmatisation. Comment gérer l’équilibre…?
- Il faut distinguer des parcours effrayants, comme ceux de  radicalisation qui conduisent de jeunes gens élevés à l’école française à commettre des actes monstrueux (ndlr : Affaire Charlie Hebdo). Mais en même temps, ne pas généraliser, essayer de prendre du recul et de voir les choses à long terme. Le terrorisme n’a jamais été une menace mortelle pour la démocratie. La démocratie peut en venir à bout. Il faut désamorcer les conflits qui existent dans le monde arabo-musulman et résoudre les tensions dans nos sociétés. Ces tensions, ce sont le chômage, la précarité, l’exclusion, la désespérance de l’avenir… Cela concerne tous les jeunes quelle que soit leur religion. C’est une réaction par rapport à un propre parcours jugé détestable. Il faut essayer de comprendre ces phénomènes. La priorité est à la compréhension, au dialogue, à l’échange. En même temps, il faut s’interroger sur les responsabilités de chacun. Chacun a une part de responsabilité. En France, nous avons une bataille à mener pour éviter le glissement vers l’extrémisme. Dans le monde musulman, il faut que les voix autorisées se fassent entendre pour expliquer ce qu’est l’islam.

Printemps arabe

- Quels enseignements peut-on tirer de l’après-printemps arabe?
- Il y a un enseignement qui me paraît assez simple. Il ne suffit pas de faire des élections pour que la démocratie se manifeste. Rien ne remplace l’éducation, la citoyenneté, la dignité. Je pense que si un travail culturel de fond n’est pas fait au préalable, on ne peut pas attendre des élections qu’elles résolvent les problèmes d’un pays qui doit s’en saisir. Je trouve qu’au Maroc, il y a un débat, une liberté d’expression, des possibilités données à chacun d’exprimer ses points de vue… C’est vous dire que nous pouvons trouver des solutions dynamiques, en anticipant les problèmes. Ensemble, la France et le Maroc peuvent apporter des solutions pour aider le continent africain, la zone sahélienne, avec des  formules de coopération triangulaire.

Propos recueillis par
Amin RBOUB

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