Tribune

Uber attaque-t-il le «Contrat social» et la démocratie?

Par Kemal DERVIŞ | Edition N°:4577 Le 28/07/2015 | Partager

UBER (l’appli qui permet de trouver une voiture avec chauffeur pour une course en ville… et qui a donné tant de

Kemal Dervis, qui anime régulièrement des chroniques dans L’Economiste, a dirigé des services de la Banque mondiale en relation directe avec des programmes de financement au Maroc. Cet ancien ministre turc, administrateur du Programme des Nations unies pour le développement (PNUD) et vice-président de la Banque mondiale, anime actuellement de nombreux cercles de réflexion sur les politiques économiques

manifestation en Europe et aux Etats-Unis) n’est qu’un exemple parmi d’autres d’innovations perturbatrices et créatrices de gains d’efficience considérables, ainsi que de réels défis sociaux et réglementaires. Uber représente sans doute l’une des innovations les moins problématiques, dans la mesure où ce service crée des emplois en termes nets.
Par opposition, l’apparition d’ordinateurs capables de remplacer les employés des centres d’appels engendre de nombreuses disparitions d’emplois, toujours en termes nets. Dans un système démocratique, les défis que soulèvent ces technologies perturbatrices doivent être appréhendés d’une manière qui garantisse l’équité, sans entraver la croissance.
La destruction créatrice ne peut et ne doit pas être stoppée. Pour autant, il serait pure folie de s’attendre à ce que les marchés corrigent seuls ce phénomène, comme l’a clairement démontré la dernière crise économique mondiale, qui puise sa source dans une innovation financière débridée. Nous avons désormais besoin de nouvelles règles sociales et réglementaires, qui soient globales dans leur nature, et qui permettent de fixer un nouveau contrat social pour le XXIe siècle

 

Tout n’est pas rose!

Un certain nombre de problèmes réels exigent néanmoins que l’on s’y intéresse.
Le premier problème est celui des perdants, les chauffeurs de taxi, qui sont bien souvent contraints de payer des frais de licence exorbitants, et qui par conséquent ne peuvent rivaliser avec les prix cassés que propose Uber. Bien que cette difficulté survienne systématiquement lorsque de nouvelles technologies apparaissent, les phénomènes d’innovation et d’adoption s’opèrent aujourd’hui plus rapidement que jamais auparavant. Ainsi les chauffeurs de taxi sont-ils contraints de s’adapter en quelques jours, et non comme autrefois en plusieurs années. Ceci laisse peu de temps aux systèmes démocratiques pour déterminer l’ampleur des compensations à leur concéder, ainsi que la manière de les distribuer.
Une autre difficulté réside dans l’équité de la réglementation. Les taxis génèrent non seulement des recettes fiscales, mais également des taxes de vente et taxes sur la valeur ajoutée. Or, le logiciel Uber, du moins à ce jour, ne permet aucune collecte de taxes sur la valeur ajoutée. Afin de rendre la partie plus équitable, il s’agirait pour les autorités locales ou nationales d’exiger de l’entreprise qu’elle intègre à son application un logiciel de collecte fiscale. Le fait que les conducteurs UberPOP ne soient pas contraints à une obligation d’assurance de leurs passagers, contrairement aux chauffeurs de taxi, produit également une concurrence déloyale à laquelle il convient de remédier.
Les chauffeurs de taxi sont soumis à des examens professionnels et de santé, dont les conducteurs Uber ne font nullement l’objet. Bien que tous les conducteurs Uber soient «évalués» par les utilisateurs, après chaque trajet, et bien qu’il s’agisse d’une innovation utile, celle-ci ne saurait remplacer valablement un examen ophtalmologique, par exemple.
Un dernier problème concerne les rendements financiers concentrés par les dirigeants. Dans  les entreprises innovantes de type Uber, les rémunérations vont vers la direction de l’entreprise; bien plus que vers le travailleur lui-même.

C’est parce qu’Uber menace des piliers du Contrat social que les réactions sont si violentes (et non pas seulement à cause d’une concurrence pour les clients des taxis). On ne peut arrêter le mouvement, mais il faut reconstruire ce Contrat.

Indépendamment de la légitimité et de la morale, ces entreprises contribuent au creusement des inégalités de revenus. Par conséquent elles acquièrent vite une emprise réglementaire, une partialité des médias et  une influence disproportionnée sur les élections. Pas encore réalisé, ce risque ne doit pas être sous-estimé.

 

Gains supérieurs aux pertes

IL ne sera pas facile de stopper le genre d’innovations. Le logiciel Uber effectue en quelque sorte le travail de plusieurs milliers de commissaires-priseurs au sens walrasien du terme, agissant dans l’espace et le temps jusqu’à produire une discrimination tarifaire quasi-parfaite.
Les compagnies aériennes recourent depuis bien longtemps à une telle discrimination des prix, proposant différents tarifs pour une même distance de vol, en fonction de la date et de l’heure. La fixation des prix version Uber se distingue néanmoins par son immédiateté, qualité que l’entreprise a pu atteindre en tirant pleinement parti des technologies modernes de communication.
Sur le plan du travail, Uber crée davantage d’emplois qu’elle n’en détruit. Ceci aboutit à une nette augmentation des gains d’efficience, et génère en fin de compte des revenus.
Même s’il s’agissait de dédommager intégralement les entreprises perdantes, la somme des gains générés – partagés entre l’entreprise, ses employés à temps principalement partiel, et ses clients – se révélerait bien supérieure aux pertes.

Traduit de l’anglais par Martin Morel
Copyright: Project Syndicate, 2015.

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