Economie

Les céramistes malmenés par l'import

Les produits espagnols et chinois à prix défiant toute concurrence
La baisse de l'immobilier accentue les difficultés
Trois unités de production déjà fermées

Sale temps pour le secteur du carrelage et du sanitaire. Les stocks d’invendus atteignent actuellement six mois contre un à deux mois habituellement. «C’est énorme!», s’exclame Mohsine Lazrak, président de l’Association professionnelle des industries céramiques.
A l’origine de cette conjoncture, «les importations massives en provenance d’Espagne et de Chine». La profession prend les choses très au sérieux. «En s’appuyant sur les statistiques de l’Office des changes et de la Douane entre 2010 et 2014, l’on se rend compte que ces importations ont été multipliées par 5. Pour le premier semestre 2015, elles ont augmenté de 80% par rapport à la même période de 2014», s’inquiète Mohsine Lazrak. La profession affirme que les produits importés se vendent actuellement à 34 DH le m2 contre 50 DH HT pour la production locale. Devant ce différentiel, le choix des consommateurs est vite fait. D’où les grosses méventes dans le secteur.
Les céramistes marocains pointent du doigt les produits provenant d’Espagne, où le carrelage se négocie actuellement à 1 euro contre 6 à 7 euros avant la crise de l’immobilier. Une braderie qui suscite les appétits des importateurs.
Dans le secteur, l’on soupçonne également une triche sur les déclarations à l’import. «Le poids de ces produits est déclaré à 9kg/m2 contre 15 à 17 kg/m2 chez les producteurs locaux. Et le plus étonnant, c’est que certaines importations de Chine sont déclarées à 1 kg/m2», accuse le président. La situation est telle que trois sociétés (Facemag,  Arko Cérame et Ghorghiz Cérame) ont déjà fermé trois unités de production.
Pour faire face à la mauvaise passe du secteur, l’association a alerté l’Administration des douanes et des impôts indirects. Celle-ci serait en train de mener sa propre enquête pour déterminer s’il y a effectivement minoration du poids. Les résultats devraient être bientôt rendus publics.
L’association compte introduire une requête antidumping auprès du ministère de l’Industrie et du Commerce. «Nous sommes en train de finaliser le dossier conformément au canevas réglementaire avant de déposer une demande de mesures antidumping dans deux semaines», annonce Lazrak.
La production locale serait-elle peu compétitive par rapport aux importations? «Le produit marocain est conforme aux normes définies ISO 9002 et à celles du Maroc qui sont encore plus dures», affirme Lazrak. Ce dernier reconnaît toutefois que les industriels ne peuvent pas couvrir toutes les niches, principalement dans le haut standing pour qui le marché local ne justifierait pas une telle production. D’où l’intérêt de l’import.
Outre le dumping, le marché local de l’industrie céramique et du sanitaire fait état d’une «distorsion» entre producteurs. Pour s’être implanté dans la région du Gharb, «un opérateur s’approvisionne en gaz naturel à un prix estimé entre 2.000 et 3.000 DH la tonne». Alors que les autres industriels doivent payer le gaz de pétrole liquéfié (GPL) à 12.000 DH. Ce qui constitue aux yeux de ces producteurs une «concurrence déloyale». Par conséquent, ils demandent au gouvernement de pouvoir accéder eux aussi au gaz naturel dans les mêmes conditions.
«Nous avons déjà réalisé des investissements en 2011. Mais à l’époque, il n’était pas encore question de gisement de gaz. Nous sommes disposés à relocaliser nos unités dans la région», propose l’association des céramistes. Dans le cas où l’énergie ne serait pas disponible en quantité suffisante, ils suggèrent que le ministère de l’Energie instaure une «formule de péréquation entre les deux types de gaz pour en réduire l’écart de prix de l’énergie qui représente 40% de nos charges». L’association a déjà tenté à plusieurs reprises d’obtenir une réponse du ministère de l’Energie. A ce jour, les producteurs n’ont toujours pas obtenu gain de cause. C’est la raison pour laquelle ils menacent de fermer leurs unités de production pendant au moins une semaine. L’objectif étant «d’attirer l’attention des pouvoirs publics sur la situation catastrophique du secteur».

70% des capacités de production

L’industrie de la céramique a bénéficié à deux reprises de clauses de sauvegarde, qui ont pris fin en 2011. A l’époque, les importations constituaient plus de 30% du marché. Un contrat-programme a permis au secteur de porter sa capacité de production à 100 millions de m2, soit pratiquement le double d’il y a six ans. La production effective varie autour de 70 millions de m2 par an. Le secteur est représenté par une douzaine d’unités industrielles. Il emploie directement 6.000 personnes et réalise un chiffre d’affaires de plus de 3,5 milliards de DH. Selon l’association, les investissements s’élèvent en moyenne à 200 millions de DH par an.

Hassan EL ARIF