Enquête

Querelle de genèse autour de la blouza oujdie

Par L'Economiste | Edition N°:4502 Le 10/04/2015 | Partager
L'Histoire inscrit sa naissance dans l'oriental avec l'arrivée des familles arabo-andalouses
Boudée pour des considérations religieuses, la blouza ressuscite de ses cendres et se réadapte
Le match Caftan-blouza fait redoubler d'ingéniosité les stylistes de la région de l'Oriental

LA blouza oujdia, qui a failli être rangée dans les armoires des grand-mères est en train de récupérer son prestige. Cet

Filles de bonne famille en blouza à Oujda dans les années quarante. Voilà à quoi ressemblaient les blouzas à cette époque. Un vêtement traditionnel que les femmes ne portaient que lors de rencontres entre elles

habit d'apparat traditionnel, aujourd'hui revisité de mille et une façons, en fonction des goûts et des bourses, est une véritable icône de la mode dans l'oriental. Elle occupe une place de choix dans les garde-robes féminines, des deux côtés des frontières et un peu comme les plats traditionnels, chacune des régions en revendique la paternité. Une attitude qui alimente depuis des années la querelle de genèse entre Oujdis (Oriental marocain) et Tlemcenais (ouest algérien). Pourtant, des documents historiques précisent qu’elle était confectionnée à Oujda depuis des siècles (voir entretien). Tous les flux migratoires de l’Andalousie vers les pays du Maghreb ont d'ailleurs laissé des traces à Oujda et

Classe de formation à la couture pour jeunes filles qui portent des blouzas (1950)

à Debdou.
La blouza qui a été boudée durant trois décennies pour des considérations religieuses et la prédominance du caftan, la Takchita et les robes de Jbala, Souss, Rif et le Sud marocain est en train de regagner ses lettres de noblesses. Ce signe vestimentaire distinctif, a failli subir les aléas du temps, si ce n’est l’attachement de certaines femmes à leurs coutumes. La majorité des femmes qui ont délaissé la blouza par pudeur à cause de son aspect décolleté et bras découverts sont en train de costumiser de nouveaux modèles. C’est grâce à des couturières qui ont su adapter l’offre à la demande et apporter les touches pudiques exigées que la blouza a été ressuscitée.
La fabrication industrielle conjuguée aux préjugés qui accablent toute femme laissant apparaître des parties de son

Blouza pour mariée, modèle des années 60 en feuillets avec cape incrustée de sequins et «zozo» (strass cousus)

corps ont failli, pour de bon, reléguer cet habit aux oubliettes. Mais à quelque chose malheur est bon dit-on, et l’intérêt pour la blouza oujdia a gagné en allure de mode et les couturières locales ont compris que l’innovation est mère des vertus. «Il a fallu revoir deux choses pour faire revivre la blouza: le décolleté et les manches courtes pour que les préjugés tombent à l’eau», explique Rachid Jha, le styliste qui a remporté le prix de la meilleure blouza 2015. Le Caftan traditionnel est pudique alors que la blouza est plus «légère». Un paradoxe qui a failli porter un coup de massue à une originalité vestimentaire.

Ancienne blouza avec une taille cintrée élastique incrustée de sequins  et fronces superposées au niveau de la poitrine. Il s’agit là d’un modèle des années 50

La blouza classique est une robe de soirée ou d’intérieur. Elle est légèrement décolletée au niveau de la poitrine et du dos avec une broderie ornée de galons perlés de couleurs vives et de formes différentes. Souvent, ornementée de strass, de paillettes, de pompons de perles ou de sequins de différentes formes. Un énième trait distinctif qui ancre cette robe

Des années plus tard, la blouza a subi bien des modifications depuis son modèle de base. Une diversité de coupes qui répond à tous les goûts et qui s’inscrit en amont avec les nouvelles tendances de modes et les exigences du marché

dans un espace socioculturel spécifique. Au fil du temps, la blouza a été soumise à de multiples influences locale, judéo-amazighe et arabo-andalouse qui lui ont permis de se diversifier en termes de confection et de choix des matières. Elle se caractérise par la variété de ses couleurs qui oscillent entre bleu-violet et pastèque brillant. Des couleurs vives au look très girly et parfois même flashy. Les manches peuvent être en éventails fermées ou ouvertes. Confectionnée en nid d’abeilles, en dentelles ou à rubans enchevêtrés pour qu’elle provoque des doublures en vagues saccadées. Comme elle peut être cintrée au niveau du buste sans effet de corsage. Astuce qui lui confère un charme supplémentaire grâce à des smocks, ces fronces plus ou moins serrées cousues avec des fils élastiques. Une coupe qui répond à un souci d’esthétique féminin qui fait du ventre plat et ferme un atout de beauté. Pour les rondes, la blouza est réalisée en dentelle avec motifs et doublures en soie bordée au niveau de la poitrine et du dos. Elle est portée avec sa «Tahtiya ou Jaltita» qui est une sorte de doublure en tissu fin et doux. Cette dernière peut être totalement

indépendante de la blouza comme elle peut renforcer l’une de ses composantes. Le cas de la jupe adossée à la partie inférieure assure une structure ferme au look superposé et graduel. Concernant sa couture, elle peut être réalisée à la machine ou faite à la main et ornée de «Fetlates» qui l’ancrent dans un registre proprement marocain vu ses similitudes avec la Takchita.
Pour assurer la pérennité de la blouza, plusieurs couturières de l’Oriental emboîtent le pas à la dynamique enclenchée autour du caftan. «Il fallait modifier et innover certaines caractéristiques au niveau de la cape tout en customisant des modèles. Pour réaliser cela, on a dû s’inspirer de la broderie tangéroise, le «tarze Alfassi, le Majboude orné de perles de toutes les dimensions sans pour autant modifier la spécificité locale qui reste la constante de toutes les nouveautés introduites», explique Jamila Gharbi une couturière qui ne cesse d’inventer des versions pour répondre aux exigences de la modernité. Et d’ajouter: «Ce travail sur la forme m’a permis de réaliser une dizaine de modèles qui s’inspirent de la haute couture marocaine mais avec un cachet à 100 % oujdi».
Pérenniser la mode certes, mais répondre aussi à des exigences financières, tel est aussi l'enjeu de la reconversion.

Autour de ce vêtement, plusieurs associations, coopératives, clubs de fans, organisation de défilés de mode, festivals dédiés et concours professionnels ont vu le jour. Des moyens pour assurer des revenus stables et juteux aux artisans tout en démontrant que la blouza oujdie est en parfaite harmonie avec les attentes des femmes en quête de nouveautés et de mode. «La couture est devenue à la fois une expression de créativité personnelle et source de revenus il fallait réajuster quelques coupes et éviter les encolures basses pour relancer une couture aux goûts de l’époque», rapporte Mimouna Tahiri, une couturière qui confirme que la couture de ces robes est de plus en plus rentable.

 

Les jeunes filles de bonne famille, des ambassadrices de mode

 

Sara Benamar étudiante en couture et en stylisme explique à L’Économiste que les filles qui participent à des défilés de mode pour Blouza ne sont pas des mannequins professionnels. Leur but est de mieux faire connaître cet habit traditionnel et de concurrencer le caftan et la Takchita qui sont devenus des robes mondialement reconnues. «En l’absence de mannequins, c’est aux jeunes filles de bonne famille d’assumer une part de responsabilité en devenant des ambassadrices des robes de leurs grand-mères», explique-t-elle.
Exposer devant un parterre composé de connaisseurs, de clients potentiels nécessite un savoir-faire. Malheureusement il n’y a pas plus d’une dizaine de filles qui peuvent présenter leurs robes lors d’un défilé de mode à Oujda. Un tel constat réduit la marge de concurrence créative. Pour résoudre cette équation ces filles optent pour des formations en couture (dans des écoles privées ou dans les centres de formation pilotés par l’OFPPT). «Il nous arrive aussi de tailler la blouza nous-mêmes, de mutualiser nos connaissances car il est temps que la blouza soit vendue au même prix qu’un caftan de qualité», ajoute Benamar. Pour le moment le prix d’une Blouza de qualité ne dépasse pas 2.000 DH. Or la créativité a un prix et la valorisation du travail artisanal est indispensable et doit être rentable. Toutes ces espérances passent impérativement par la prédisposition de jeunes filles à participer à des défilés de mode ainsi que par l’organisation de ce métier. Pour le moment ce sont les stylistes et les couturières qui sont récompensés. Celles qui valorisent en partie ces créations ne sont pas reconnues. Une autre attente à résoudre.

Ali KHARROUBI

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