Tribune

Origines et processus de l’essor économique turc
Par Ali AOUZAL

Par | Edition N°:4466 Le 19/02/2015 | Partager

Les réformes libérales amorcées par Turgut Özal, dans les années 80, ont permis aux chefs

Ali Aouzal est Export Manager dans le secteur de l’emballage

d’entreprises venus des zones rurales du centre de la Turquie de développer des entreprises très dynamiques, particulièrement sur les marchés extérieurs, et de dessiner les contours d’une nouvelle économie pour le pays. Après une décennie pénible dans les années 90, la Turquie a entamé, dès 2002, une montée de développement sans précédent. Deux acteurs se présentent comme étant les instigateurs de cette euphorie socioéconomique: l’émergence d’une nouvelle classe d’investisseurs nationaux (les tigres anatoliens) et les stratégies d’ouverture au monde initiées depuis les réformes libérales.

Les tigres d’Anatolie:
Les calvinistes islamiques

La libéralisation du marché et l’ouverture progressive de l’économie turque au monde a incité les entreprises anatoliennes du fond du pays, traditionnellement spécialisées en textile, à orienter leurs activités vers des industries à forte valeur ajoutée comme l’agroalimentaire, l’électroménager, les matériaux de construction et les produits électriques ouvrant la voie à l’installation d’une industrie nationale diversifiée, moderne et pragmatiquement ouverte sur le monde. Ces entreprises venues des villes anatoliennes de Konya, Kayseri ou Adana se sont organisées au sein de la Tuskon, et réussissent à s’imposer, progressivement, en tant que groupe économique hégémonique et influent en damant le pion au grand patronat stambouliote de la Tusiad, considéré comme étant trop occidentalisé, laïque et rentier. Réputée pour son conservatisme religieux et sa vision pragmatique des affaires, les spécialistes de l’économie appellent cette nouvelle classe d’hommes d’affaires les tigres anatoliens.
Or, après une florissante ascension tout au long du boom de l’économie turque dans les années 2000, cette nouvelle classe bourgeoise cherche actuellement de nouveaux horizons à son expansion. Elle entame, depuis quelque temps, une stratégie de partenariat avec les investisseurs étrangers basée essentiellement sur l’instauration de joint-ventures avec les multinationales étrangères disposant d’expertise avancée en matière de technologie et cherchant à mettre pied sur une économie émergente et prometteuse. Sadan Yavuz, entrepreneur de la nouvelle génération des tigres anatoliens, a confirmé cette perspective «nous avons vécu une expérience internationale réussie en matière de transformation industrielle et le business, notre prochain challenge est de développer une expertise dans des secteurs sélectifs comme le Software, l’industrie pharmaceutique et les nouvelles énergies».
Cette vocation pragmatique éprouvée trouve ses racines dans les écris de Said Nursi, le fondateur du mouvement NUR (lumière) dont l’objectif était d’éclairer le comportement et l’esprit de la religion. Un rapport réalisé en 2005 par The European Stability Initiative a qualifié cette nouvelle classe économique turque de «Calvinistes islamiques» à cause de la similitude entre leurs éthiques et valeurs avec celles des réformateurs calvinistes européens, les initiateurs de l’esprit capitaliste occidental. Ces entrepreneurs conservateurs ne considèrent pas l’islam comme une solution aux problèmes économiques, comme c’est le cas chez les fondamentalistes, mais davantage comme une ressource culturelle et une éthique de travail au service de l’activité économique. Adoptant les valeurs du libéralisme et une conception du travail imprégné par l’islam, les tigres de l’Anatolie, rationnels et pieux, ont su donner l’image d’un islam compatible avec l’économie de marché, le libéralisme et la modernité. Aujourd’hui, en s’appuyant notamment sur une stratégie de globalisation culturelle guidée par le business, les tigres anatoliens s’engagent dans un itinéraire d’expansion à travers le monde.

Fathullah Gulen et ses écoles:
Les voix d’expansion

Le parrain de la politique étrangère turque est l’actuel ministre des Affaires étrangères, Ahmet Davutoğlu. Il a publié en 2011 son manifeste «Profondeur stratégique: la position internationale de la Turquie»

Après une décennie pénible dans les années 90, la Turquie a entamé, dès 2002, une montée de développement sans précédent

dans lequel il détaille les axes de la stratégie mondiale turque et son objectif de placer le pays comme un acteur central du système international en adoptant une politique étrangère multifacettes». Deux acteurs ont joué un rôle prépondérant dans la réussite de cette stratégie dite «soft power»: le mouvement Gulen à travers son réseau d’écoles Fathullahci et la diplomatie économique de l’organisation Tuskon.
Il faut revenir au début des années 1990, qui a connu l’éclatement du bloc soviétique et l’émergence de peuples turcophones de l’Asie centrale, pour comprendre le processus d’implantation inclusive de cette coalition. La nouvelle classe montante d’hommes d’affaires turques voyait dans ces pays une opportunité d’élargir la sphère de leur business en investissant massivement les secteurs de l’éducation, de l’économie et des médias. Or, la réussite de cette expérience a encouragé ces mêmes acteurs à investir l’Europe occidentale, le Moyen-Orient, la Méditerranée et l’Afrique subsaharienne.
A travers le monde, le réseau d’écoles Fathullahci va rapidement s’imposer comme une force d’influence majeure tant par ses ramifications que par l’ampleur des activités proposées aux migrants turcs et aux communautés hôtes. En Afrique par exemple, la réussite remarquable des échanges commerciaux entrepris par les hommes d’affaires de Tuskon est due en grande partie aux réseaux d’écoles et associations ouverts sur plus de 40 pays africains. En créant des contextes favorables à l’échange et à la communication, la communauté Gulen permet à ses hommes d’affaires de nouer des relations et trouver des nouveaux marchés. De son côté, le pouvoir politique s'est servi des avancées réalisées par ces hommes d'affaires afin d’entamer un processus de rapprochement diplomatique avec le continent noir.
Loin de tout lien organique entre le mouvement Gulen et sa confédération patronale d’une part et le gouvernement d’autre part, il existe un intérêt commun, des valeurs partagées, aussi qu’une même perspective d'avenir qui les poussent à coordonner et à agir ensemble afin d’ouvrir la Turquie vers le monde. Mues par des intérêts économiques et préférant se focaliser sur l'écoulement de leurs marchandises, les entreprises turques se distinguent du fait qu'elles ne se lancent pas dans une course déchaînée aux hydrocarbures et aux ressources naturelles alors que l’Etat, en se proposant d’établir des relations ouvertes pour la promotion des intérêts économiques nationaux, se détache de toute intention de diffuser sa foi dans le monde.

Chiffres-clés

Depuis 2005, le produit intérieur brut (PIB) de la Turquie a été multiplié par 4, passant à 821,9 milliards de dollars en 2013 et plaçant le pays parmi les 20 plus grandes économies du monde. Les taux de croissance en 2010 et 2011 ont été impressionnants, soit 9,2 et 8,8% respectivement. Aujourd’hui, les indicateurs économiques sont de plus en plus favorables et encourageants: croissance économique durable, dynamique de l’investissement national, forte attractivité aux investissements étrangers et industrie mondialement compétitive. Les exportations, elles, constituent l’image la plus florissante de ce paysage avec un taux de croissance de 18% depuis 2008.

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