Enquête

Haut-Atlas: Les femmes, ces «vrais hommes» de la montagne

Par | Edition N°:4442 Le 16/01/2015 | Partager
Chefs de famille, sages-femmes, institutrices… Elles se battent pour survivre
A la rencontre des habitants oubliés
Contraints de vivre comme au siècle dernier

Il a fallu grimper. Très haut, au sommet d’une montagne rocheuse,

Dans la région d’Al Haouz, près d’Imlil, la route est périlleuse jusqu’aux habitants des douars isolés, perchés dans les montagnes. Une vie difficile toute l’année, qui devient un véritable défi pendant l’hiver

traversée de coulées d’eau et enneigée en ce mois d’hiver. Le soleil accompagnait notre montée, ouverte par un tout jeune habitant, si familier de ce milieu qui, pour des citadins, est à la fois majestueux et périlleux. La maison de La Kaltouma domine la vallée de cette région d’Al Haouz, près d’Imlil. La plus haute, perchée sur les rochers. Une belle maison qui dénote entre toutes les autres ressemblant plutôt à des grottes. Car ici, les habitants semblent se terrer. Construisant leurs abris dans la roche. Il y fait froid, la lumière y rentre à peine et une forte odeur nous saisit puisque, auprès des familles, y vivent leurs animaux. Des vaches surtout, pour leur apport en lait, considérées ici comme le bien le plus précieux et souvent la seule source de revenus. La Kaltouma a eu la chance dans son malheur de croiser la route de membres associatifs déterminés à panser ses maux. C’est par elle, par sa condition de veuve, mère de huit enfants, dont quatre sont handicapés, que le programme de soutien à ces habitants oubliés a démarré.
Il s’agissait alors de reloger cette famille en construisant une maison digne de ce nom. Bâtie au-dessus de leur ancienne grotte, elle domine fièrement le douar et fait d’elle la “notable” du village. Sa simplicité et son courage à ne jamais s’éloigner de ses enfants sont une véritable leçon de vie. Les doigts déformés par le déficit en iode, un goitre caché par son foulard, qui touche presque toutes les femmes de cette montagne, elle résiste pourtant, le sourire aux lèvres. Elle sait qu’un peu plus loin, une autre veuve a été obligée de confier certains de ses cinq enfants à des voisins pour qu’ils puissent survivre à la faim. Inimaginable. Tout au long de l’année, il faut se battre, pour manger, se soigner, s’éduquer… Mais l’hiver est leur défi. Quand le froid tue encore, quand la neige coupe les accès, les routes, quand la nourriture se fait rare. Près de six cents familles bénéficient depuis dix ans d’une distribution alimentaire qui leur permet de tenir pendant six mois. Un miracle. Il fallait encore s’atteler à lutter contre la déscolarisation. L’éducation n’est-elle pas le plus court chemin vers la liberté? Continuant notre route, nous rencontrons deux institutrices, originaires de Marrakech, qui assurent les cours de base en arabe et en français aux enfants du village. Deux classes, sombres elles aussi, qui accueillent les plus jeunes comme les plus grands. Si, à leur arrivée, s’acclimater à ces conditions de vie difficiles ne s’est pas fait sans douleur, elles sont aujourd’hui attachées à cette région et à ses habitants, conscientes que leur rôle revêt, tout particulièrement ici, un caractère essentiel, vital.

■ Des naissances à haut risque
Tout reste encore à faire. A commencer par la santé. Car, si les villageois restent reconnaissants du travail associatif et des dons qu’ils reçoivent, ils attendent avant tout des infrastructures qui fonctionnent. Un hôpital, un dispensaire, équipé, et des médecins, des sages-femmes, formés, présents. A défaut, les familles vont jusqu’à organiser leurs accouchements pour qu’ils coïncident avec l’été ou le printemps.

Dans la région d’Al Haouz, près d’Imlil, la route est périlleuse jusqu’aux habitants des douars isolés, perchés dans les montagnes. Une vie difficile toute l’année, qui devient un véritable défi pendant l’hiver

Tout tient du miracle. Les femmes mettent au monde leurs enfants chez elles, assistées par des accoucheuses traditionnelles, qui peuvent encore couper le cordon ombilical à la lame de rasoir et cautériser avec du khôl! Véritable poison. Malheur à celles pour qui la grossesse se complique. Faute de soins appropriés, leur mort ou celle de leur enfant est au tournant, si elles ne sont pas acheminées à temps vers le premier hôpital, à Imlil ou Asni, bien trop éloigné. La morbidité maternelle est un révélateur important de la condition féminine, de l’accès aux soins et de l’inégalité des femmes.   

■ A mulet ou à pied!
Une région coupée du monde dès les premières neiges, où chaque jour, pour se chauffer, c’est à la sueur de son front. Partir ramasser du bois, le couper, déblayer la neige devant les maisons, amener les animaux paître le peu d’herbe encore visible, grimper, redescendre sur ces chemins escarpés et glissants. Et comme tout ceci ne suffisait pas, il leur a fallu affronter les fortes pluies qui se sont abattues sur le pays en cette fin d’année. Bientôt, la neige aura bloqué la route. C’est à pied ou à mulet que l’on pourra alors se déplacer. De nombreux enfants n’iront plus à l’école et toutes les familles vont ainsi vivre terrer attendant le retour des beaux jours.  Ces zones montagneuses marocaines, qui se cachent à une centaine de kilomètres seulement de Marrakech, prisées par quelques touristes férus de randonnées, offrent à la fois des paysages de carte postale et de tristes records. Une pauvreté extrême, des conditions géographiques et climatiques difficiles, une fécondité encore élevée, la rareté d’accès aux soins de santé et une hygiène générale défectueuse. Toutes ces injustices réunies participent au niveau élevé de la mortalité et de la morbidité dans la population. Si difficile à accepter en 2015…

Stéphanie JACOB

Télécharger l'Enquête en Pdf

  • SUIVEZ-NOUS:

  • Assabah
  • Atlantic Radio
  • Eco-Medias
  • Ecoprint
  • Esjc