Tribune

Après le massacre de Peshawar, le Pakistan va-t-il s’acheter une conduite?
Par Brahma CHELLANEY

Par | Edition N°:4430 Le 29/12/2014 | Partager

En tant que secrétaire d’Etat américaine, Hillary Clinton s’est adressée sans détour

Brahma CHELLANEY, Professeur en études stratégiques au centre de New Delhi pour la Recherche politique

au Pakistan en 2011 en disant: «Vous ne pouvez pas garder des serpents dans votre arrière-cour et vous attendre à ce qu’ils ne mordent que vos voisins». Mais son avertissement («ces serpents vont finir par se retourner contre leur gardien»), comme ceux des autres fonctionnaires américains au cours des années, y compris les présidents et chefs de la CIA, sont restés lettre morte.
Les ennuis de plus en plus graves de ce gardien de serpents ont été illustrés par le récent massacre de 132 écoliers à Peshawar par des militants qui n’étaient plus sous le contrôle des généraux du Pakistan. Cette horreur est le résultat direct de la manière systématique dont l’état-major pakistanais a recruté des militants djihadistes depuis les années 1980, comme instrument de la politique de l’État contre l’Inde et l’Afghanistan. En continuant de recruter des mercenaires terroristes, l’armée pakistanaise a permis à d’autres militants de s’enraciner dans le pays, ce qui rend omniprésente la culture du jihad.
Le massacre de Peshawar n’est pas la première fois où le principal État connu pour son soutien au terrorisme est devenu une victime de la terreur. Mais l’attaque a souligné à quel point la contradiction entre le fait de lutter contre un ensemble de groupes terroristes, tout en protégeant d’autres pour des menées transfrontalières, a entravé l’État pakistanais.
En conséquence, la question que beaucoup de gens se posent est de savoir si à la suite des meurtres de Peshawar, l’armée pakistanaise, y compris sa direction pour le renseignement inter-services (Inter-Services Intelligence ou ISI), une organisation criminelle, sera prête à rompre ses liens avec des groupes militants et à démanteler l’infrastructure terroriste dirigée par l’État. Malheureusement, les développements de ces derniers mois, en particulier après l’attaque de Peshawar, laissent peu d’espoir.
Au contraire, avec l’armée de retour au pouvoir de facto, le gouvernement civil dirigé par le Premier ministre Nawaz Sharif n’est pas en mesure de susciter le changement. Et malgré le retour de bâton croissant du militantisme financé par l’État, les généraux restent trop attachés à soutenir les groupes terroristes qui sont sous les sanctions des Nations unies (y compris Lashkar-e-Toiba (LeT) et le réseau Haqqani) pour renverser la situation.
Le recours au terrorisme djihadiste fait à présent partie de l’ADN des généraux. Qui peut oublier leur refus répété de dire qu’ils savaient où se trouvait Oussama ben Laden avant qu’il ne soit tué par les commandos de marine des États-Unis, dans un raid en 2011 sur sa maison protégée dans la ville de garnison pakistanaise d’Abbottabad? Récemment dans une courte déclaration révélatrice, le haut fonctionnaire civil Sartaj Aziz, conseiller à la sécurité nationale de Sharif, a dit que le Pakistan ne devait rien faire pour arrêter les militants qui n’ont pas l’intention de nuire au Pakistan.
La liaison entre les officiers militaires, les djihadistes et les nationalistes extrémistes a créé une arme nucléaire «Terroristan» qui va très probablement continuer à menacer la sécurité régionale et mondiale. Les groupes terroristes créés par l’État, ainsi que leurs groupuscules dissidents, certains fonctionnant désormais en autonomie, se sont transformés en hydre. En effet, alors que les institutions politiques civiles du pays se pervertissent, son arsenal nucléaire inquiétant est de plus en plus dangereux.

«Le massacre de Peshawar n’est pas la première fois où le principal État connu pour son soutien au terrorisme est devenu une victime de la terreur»

Le Pakistan est déjà un État en quasi échec. Son identité anti-indienne ne suffit plus à endiguer ses contradictions de plus en plus fortes, perceptibles dans les deux incarnations des Talibans: les Talibans afghans, ou l’armée pakistanaise de substitution et les Talibans pakistanais, officiellement connus sous le nom de Tehreek-e-Taliban Pakistan (TTP), l’ennemi juré de l’armée. Le Pakistan donne également asile au chef des Talibans afghans, le mollah Mohammad Omar (et abrite aussi un fugitif international bien connu Dawood Ibrahim, le patron indien du crime organisé).
Pendant ce temps, Hafiz Saeed, le fondateur de LeT, la plus grande organisation terroriste de mercenaires de l’ISI, reste le chouchou des généraux, en menant une vie publique qui se moque de la prime de 10 millions de dollars mise sur sa tête par les États-Unis, ainsi que de son inscription par l’ONU sur une liste de terroristes. Plus tôt ce mois-ci, les autorités pakistanaises ont soutenu un grand rassemblement public organisé par Saeed à Lahore, notamment en affrétant des trains spéciaux pour acheminer les participants, afin que l’architecte de l’attaque terroriste de Bombay de novembre 2008 (parmi beaucoup d’autres) puisse se présenter en une sorte de messie du peuple pakistanais.
Pourtant rien de tout cela n’a empêché le chef d’état-major de l’Armée du Pakistan Raheel Sharif et le directeur général de l’ISI Rizwan Akhter de se précipiter à Kaboul après l’attaque de Peshawar pour exiger l’extradition par Ashraf Ghani du Mollah Fazlullah (chef du TTP) par la coalition militaire menée par les États-Unis, ou de permettre à l’armée pakistanaise de le poursuivre. En d’autres termes, ils cherchent l’aide de l’Afghanistan et des États-Unis pour lutter contre les Talibans pakistanais tout en aidant sans broncher les Talibans afghans, qui tuent des soldats des troupes afghanes et de l’OTAN.
Telle est l’approche bicéphale des généraux du terrorisme dont six ans après les attentats de Bombay, le Pakistan doit encore juger les sept auteurs pakistanais sous sa garde. En effet, sous couvert d’indignation devant l’attaque de Peshawar, le principal suspect dans cette affaire (le terroriste désigné par les Nations unies sous le nom de Zaki-ur-Rehman Lakhvi, qui a servi comme chef des opérations du LeT) a obtenu sa libération sous caution. L’indignation internationale a rapidement obligé le Pakistan à le placer en détention préventive pendant trois mois.
Ceux qui croient que le massacre de Peshawar pourrait servir de coup de semonce à l’armée pakistanaise devraient se demander pourquoi les généraux ont ignoré des centaines de coups de semonce auparavant. En dépit du retour de bâton qui met en péril l’avenir du Pakistan, les généraux ne montrent aucun signe de fatigue à courir avec les lièvres et à chasser avec la meute.
La communauté internationale doit cesser de placer son espoir dans un brusque revirement de la part des généraux. Créer un Pakistan modéré en paix avec lui-même ne peut être qu’un projet à long terme, parce qu’il implique de donner le pouvoir à une société civile faible et en fin de compte à limiter le rôle de l’armée par le pouvoir politique. Tant que l’armée, les services secrets et les agences nucléaires n’auront aucun compte à rendre aux pouvoirs publics, le Pakistan, la région et le monde continueront d’être menacés par cette fosse aux serpents djihadiste en quoi ce pays s’est transformé.

  • SUIVEZ-NOUS:

  • Assabah
  • Atlantic Radio
  • Eco-Medias
  • Ecoprint
  • Esjc