Chronique Militaire

La guerre contre l’Etat islamique: Frapper d’abord au portefeuille!
Par le colonel Jean-Louis Dufour

Par L'Economiste | Edition N°:4407 Le 26/11/2014 | Partager

Depuis le début de la guerre contre l’Etat islamique (EI), la coalition menée par les Etats-Unis se heurte à la rareté du

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renseignement dans le domaine opérationnel et financier. Les services occidentaux, Etats-Unis, Royaume-Uni, France… manquent sans doute de sources bien placées au cœur de Daech. L’observation aérienne et spatiale atteint ses limites, les écoutes aussi. L’adversaire a vite appris à se faire discret. Dès lors, savoir où se trouvent les bonnes cibles devient difficile, comprendre d’où vient l’argent dont dispose l’Etat islamique est encore plus compliqué.
Pourtant, l’EI contrôle désormais plusieurs zones pétrolières tant en Syrie qu’en Irak, ce qui en fait le groupe terroriste le plus riche jamais observé. On a également  une idée de cette richesse à lire le rapport sur les ressources que Daech tire du pétrole, tout juste publié par le cabinet américain de conseil IHS(1), qui les estime à  800 millions de dollars par an.
Mieux encore, le 17 novembre, le Secrétaire d’Etat américain, John Kerry, interrogé par la revue Foreign Policy(2), a déclaré savoir comment l’argent de ce pétrole est blanchi et d’où il vient, ce qui permet aux militaires de frapper là où il convient de le faire. Il s’est empressé d’ajouter que l’US Airforce continuait à pilonner et à détruire les infrastructures pétrolières de l’Etat islamique. John Kerry, sans doute mieux renseigné qu’imaginé, pourrait bien être dans le vrai!

Des ressources financières mal connues mais non pérennes

Les bombardements et les dernières opérations de l’armée irakienne, apparemment mieux instruite et conseillée par les forces spéciales US, obtiennent des résultats très supérieurs à ceux dus aux sanctions économiques et à tout ce qui a pu être entrepris pour limiter la contrebande dans la région. En dépit de leurs efforts, toutefois, les services et leurs agents chargés d’étrangler financièrement l’EI ne savent toujours pas très bien à quels résultats précis ils sont parvenus. Il en va de même à l’ONU. Le 14 novembre, dans un rapport au Conseil de sécurité, ses auteurs affirment ignorer quelles sont les sommes que l’EI dépense chaque jour pour faire la guerre, pas plus qu’ils ne peuvent décrire la façon dont l’organisation islamiste paie ses fournisseurs. On en est donc réduit, pour évaluer les capacités financières de l’EI, à des approximations.
Cet été, au plus fort de l’offensive de Daech et de sa prise de contrôle des champs pétroliers dans l’est de la Syrie et dans le nord de l’Irak, la production de brut à la disposition de l’Etat islamique était proche de 80.000 barils/jour.
A 50 dollars le baril, soit la moitié du prix officiel à l’époque, le revenu tiré par l’EI de la vente d’un pétrole sommairement raffiné devait atteindre quotidiennement 2 millions de dollars. Pas de quoi créer une nouvelle monnaie dont personne, au reste, ne voudrait!(3)
Or, ces derniers temps, les opérations pétrolières de l’EI - extraction, exportation, contrebande - semblent s’être réduites. Les raids aériens et les attaques menées par une armée irakienne et la force kurde, l’une et l’autre en net progrès, leur ont permis de reprendre plusieurs zones productrices de brut et de gaz, tandis que les techniciens chargés de l’exploitation se disaient soulagés de ne plus être soumis à la tyrannie islamiste. Jeudi dernier, des unités irakiennes ont chassé l’EI de la plus importante raffinerie du pays, près de Baiji. Il s’agit là d’un succès notable même s’il faudra encore plusieurs mois pour remettre les installations en état.
En octobre, l’Agence internationale pour l’énergie évaluait la production de l’EI à 20.000 barils/jour (soit 500.000 dollars quotidiens) tandis que l’ONU, exploitant les données fournies par les Etats concernés, en comptait le double. Cette diminution des ressources disponibles s’explique évidemment par les frappes aériennes. Celles-ci, pour éviter d’endommager les raffineries et les installations lourdes, se concentrent sur les réservoirs, les pompes et tout ce qui permet à la fois l’extraction, le stockage et le transport du pétrole. Si l’on en croit le Pentagone, des raids ont également détruit 22 raffineries mobiles lesquelles permettent à l’EI de produire un carburant certes rustique mais plus aisément commercialisable que le brut. Les destinations préférentielles pour cette contrebande sont la Turquie, suivie par le Kurdistan irakien et par le régime syrien de Bashar al-Assad.
Au Congrès, à Washington, il y a huit jours, David Cohen, en charge des sanctions au Département du Trésor, a déclaré que les ressources de l’EI sont désormais inférieures à 10 millions de dollars par semaine; un chiffre confirmé par l’ONU pour laquelle les recettes se situent à l’intérieur d’une fourchette entre 250.000 et 1 million de dollars quotidiens.
Et ces sommes risquent d’aller diminuant compte tenu de la destruction des camions citernes affrétés par l’Etat islamique pour livrer aux acquéreurs les produits pétroliers. Ces véhicules sont en effet très vulnérables. Deux cents auraient été atteints en moins de dix jours. Tant que les raids aériens dureront, ce procédé de livraison sera quasi impossible à employer. Les hommes de Daech vont jusqu’à utiliser des ânes pour exporter le précieux carburant non seulement en Turquie mais aussi en Iran et en Jordanie!
Comme la contrebande du pétrole devient de plus en plus problématique, les ressources de l’Etat islamique diminuent

dans de fortes proportions. Il lui reste les taxes de toute nature qu’il se plaît à multiplier et aussi les contributions que doivent acquitter aux barrages routiers en Irak et en Syrie tout camion s’aventurant dans ces parages. Variables, les sommes exigées vont de 400 dollars pour un camion de gros tonnage entrant dans la zone contrôlée, à 50 dollars pour les véhicules les plus modestes. Mais l’insécurité ne favorise pas les échanges commerciaux, les moyens financiers des uns et des autres sont en chute libre et le montant des taxes et impôts de toute nature, dont la régularité n’est pas garantie, ne saurait permettre la bonne marche de l’Etat islamique.
L’entreprise menée obstinément par l’état-major de la coalition pour amputer l’EI de l’essentiel de ses recettes, ne parviendra sans doute pas à le faire disparaître du champ de bataille. Pourtant, comme pressenti(4), l’organisation islamiste n’a plus le vent en poupe. C’en est fini, au moins pour le moment, de ses conquêtes et de son expansion triomphale. Tant critiquée, aux Etats-Unis surtout, la première phase de la guerre conduite sous la haute direction de Barack Obama est une incontestable réussite. Pour l’heure, l’absence de troupes américaines au sol autre que des conseillers, des instructeurs et quelques forces spéciales, n’a pas représenté un handicap. Ainsi, l’EI n’a-t-il pas réussi à emporter la ville de Kobané(5), donnée pourtant quasiment prise par ses hommes il y a moins de six semaines. Presque partout, Daech est tenu en échec. Ce sont là des résultats concrets même s’il demeure délicat de les quantifier avec précision. En revanche, le désordre causé dans une région où il était déjà grand n’est pas près de se calmer, les querelles religieuses et l’intolérance non plus. Faire de l’Irak et de la Syrie des Etats stables, pour ne pas parler de démocratie, est une tâche énorme(6). Ce rocher de Sisyphe n’a pas fini de retomber au pied de la montagne au sommet de laquelle certains s’évertuent courageusement à vouloir le placer.

Des ressources supplémentaires

«Jamais à court d’idées pour parvenir à une autorité financière, les djihadistes ont peu à peu diversifié leurs sources de financement. Dernière en date: le trafic des antiquités. Là, grâce à de peu scrupuleux courtiers, des tablettes assyriennes datant du IXe siècle avant notre ère, ont été revendues hors du pays - en Turquie le plus souvent – 20% moins chers que les prix généralement offerts. Daech a également transféré vers la Syrie des pièces antiques du musée de Mossoul et de nombreuses églises pillées. Pour alimenter son économie illicite, outre le trafic de femmes yazidies offertes en esclaves pour l’équivalent de 80 dollars et le pillage de la banque centrale à Mossoul qui lui a rapporté 480 millions de dollars, l’EI a  empoché cette année «au moins 20 millions de dollars de rançons», en échange de la libération de journalistes et otages de différents pays européens, regrettait récemment le sous-secrétaire d’Etat américain chargé de la lutte contre le terrorisme. Mais il y a surtout toutes ces taxes et ces extorsions de fonds imposées par une organisation qui se paie sur la bête, depuis que les fonds privés se sont taris en provenance d’Arabie saoudite et du Koweït, qui ont criminalisé le djihad. Une organisation devenue une gigantesque mafia qui revend du pétrole au gouvernement syrien lequel l’a longtemps épargné de ses bombardements…».
«L’hydre financière de Daech» (extrait), George Malbrunot, Le Figaro, 10 novembre 2014

(1) IHS ou Information Handling Service, cabinet américain d’étude et de conseil dans les domaines de l’énergie et l’ingénierie
(2) Voir Keith Johnson, « Putting the Islamic State Over a barrel », Foreign Policy, 18 novembre 2014
(3) Créer cette monnaie demeure pourtant une priorité pour Daech.  Selon un rapport très récent de McClatchy’s Mitchell Prothero, l’EI achète actuellement systématiquement  l’or, l’argent, le cuivre disponible à Mossoul, à Fallujah, même à Bagdad où ses représentants agissent clandestinement, afin de constituer une contrepartie à la future monnaie, le dinar islamique, dont les pièces en or, argent, bronze ont déjà été dessinées, ainsi que les futurs billets.
(4) Voir L’Economiste, « L’avenir incertain de l’Etat islamique », mercredi 27 août 2014
(5) Voir L’Economiste, « Kobané, une autre ville symbole du courage et de la résistance », mercredi 15 octobre 2014
(6) Sans compter la mise à bas du régime de Bachar al Assad dont la Maison-Blanche vient de déclarer qu’elle n’avait pas de plan pour en finir.

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