Culture

Prix littéraire La Mamounia
Chômage et crise économique sur le podium

Par L'Economiste | Edition N°:4364 Le 23/09/2014 | Partager
Le lauréat, un financier sauvé par sa plume
«L’actualité ne guide pas le choix du jury»
L’ADN du comité de lecture fait débat

Le trophée remis au lauréat du Prix littéraire La Mamounia est l’œuvre d’un artisan marrakchi du nom de Yahya, créé en 2010
 

Interpellé par L’Economiste sur les soupçons du politiquement correct qui pèseraient sur les choix du jury, sa présidente, Christine Orban, dresse la liste des anciennes thématiques gratifiées par le Prix littéraire de La Mamounia: attentat du 16 mai, homosexualité, diplômés incultes… Le lauréat 2014 fait le procès à un libéralisme boiteux tout en se lançant dans une quête de sens existentiel (voir infra). Ce n’est pas gagné d’avance dans ce Maroc économique qui fait les yeux doux aux investisseurs… Et qu’importe si l’ambiance feutrée et lisse du palace soit troublée par quelques questions acides lors de la cérémonie de remise du prix tenue le 20 septembre à Marrakech. L’essentiel est «de célébrer la francophonie et la littérature marocaine d’expression française», annonce d’emblée le DG du prestigieux établissement, Pierre Jochem. Créé en 2010 et remporté initialement par Mahi Binebine, ce Prix littéraire est jeune. Il doit préserver son identité pour ne pas se diluer. Ses organisateurs déclarent d’ailleurs une fin de non recevoir pour certaines propositions: distinguer aussi les auteurs marocains anglophones, la création d’un 2e et 3e prix. «Nous ne sommes pas dans les Jeux Olympiques avec des médaillés d’or, d’argent et de bronze», lance l’un des membres du jury, Alain Mabanckou. 
Là par contre où il va falloir tôt ou tard trancher, c’est de créer un comité de lecture de bonne et due forme. En aparté, des membres du jury rappellent que cette doléance a été faite dès le début pour consolider encore plus la crédibilité de ce prix. Pour l’heure, se sont des salariés éclairés de La Mamounia qui proposent les œuvres sélectionnées au jury. Rien n’interdit d’y voir aussi le signe distinctif de ce prix: «personne n’a le monopole du goût et du savoir, y compris littéraire», diront, à juste titre, certains. L’expertise peut avoir des inconvénients: rester scotcher sur des signatures bien établies. Car le Prix de La Mamounia, c’est aussi des critiques littéraires, des éditeurs et des médias venus des 4 coins du monde découvrir le temps d’un week-end des auteurs invisibles mais qui ont des choses à dire, à partager... Ce sont 8 romans publiés en principe entre mai 2013 et juin 2014 qui ont été en compétition lors de cette 5e édition: “La liste’’, “Au café des faits divers’’, “Tribulations d’un intérimaires’’, “Ordonnances et confidences’’, “31 février’’, “La Blanche’’, “Nos plus beaux jours’’ et “Le job’’. Un titre aux origines anglicistes pour l’œuvre primée. «Le monde de la finance est anglophone», plaide le lauréat, Réda Dalil. Et qui dédie son prix à ses confrères journalistes qui exercent «un métier incompris». Et dont beaucoup aurait souhaité partager aussi les 200.000 DH remis avec le magnifique trophée! La littérature n’a pas de prix. Qui peut prétendre en donner un pour la vie? Sa vie. C’est toute l’histoire du «job».

                                                                   

Plaidoyer pour un «job» à visage humain

SANS délit de faciès! Réda Dalil a un patronyme qui sonne très… artistique! Le lauréat 2014 du Prix littéraire de La Mamounia est un financier reconverti dans l’écriture. Son roman, «Le job», presse des mots incisifs sur une réalité impitoyable.
Nous sommes en 2009 lorsque le jeune cadre négocie un départ volontaire avec sa multinationale et entame la rédaction de son œuvre à Casablanca: «A l’époque, on avançait que notre économie est peu touchée par la crise puisqu’elle est pratiquement déconnectée des marchés financiers. En réalité, les firmes licenciaient à fond. Et ça personne n’en parlait», confit l’auteur formé à l’université Al Akhawayn.
La plume traque le grand mensonge politique. «Objectifs inatteignables, stress permanent… Je m’abrutissais à force de mouliner des chiffres à longueur de journée», poursuit ce grand gaillard qui grille cigarette après cigarette. Son récit de 244 pages publié par la maison d’édition Le Fennec est le témoignage in vivo d’un «espion» qui scrute ses pairs: «Je me suis mis dans la peau d’un type qui n’avait aucune perspective après avoir perdu son emploi. Ce n’est pas moi. Mais c’est un personnage composite». Un patchwork psychologique de ses collègues dont il a observé la déchéance. Faire carrière, avoir une belle épouse, une voiture et un appart clinquants. Tel est le totem des sales temps «modernes».
Le choix du jury a-t-il été dicté par la dictature de l’actualité dont nous sommes complices? Sa présidente, la romancière Christine Orban, rétorque que «choisir, c’est d’abord éliminer. L’auteur a mené son récit avec rigueur et beaucoup d’efficacité» par rapport aux 7 autres œuvres en lice. Alain Mabanckou, auteur franco-congolais, et son confrère marocain Mohammed Nedali, estiment «qu’au-delà du sujet, c’est la manière de l’écrire qui compte». Le lauréat, passionné par la littérature américaine contemporaine qui va droit au but, assure que «le chômage est une thématique intemporelle au Maroc». La 5e édition du Prix littéraire de La Mamounia plaide ainsi pour un job à visage humain. Pourvu «qu’on vous rappelle»! Titre initial du 3e opus de notre confrère, rédacteur en chef du magazine «Le Temps».
Faiçal FAQUIHI

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