Competences & rh

«Pas de réforme du système éducatif sans justice scolaire»

Par | Edition N°:4299 Le 17/06/2014 | Partager
Une condition sine qua non pour augmenter l’espérance de vie à l’école
Notamment pour les enfants de familles pauvres et les filles du monde rural
Al Hoceima, Taza, Taounate enregistrent un retard de plus de 40 ans par rapport à Casablanca

Il ne suffit pas de généraliser l’accès au système scolaire pour faire progresser le système éducatif. Encore faut-il retenir les élèves et améliorer leur «espérance de vie scolaire», souligne à juste titre, Saïd Hanchane, professeur à l’EGE et directeur du Laboratoire international associé du CNRS (Inégalité, Développement et Equilibres politiques-IDE).

- L’Economiste: Dans votre intervention vous avez évoqué l’effet négatif d’une inégalité de l’éducation sur la croissance et le développement économique. Pouvez-vous nous éclairer sur cette causalité?
- Saïd Hanchane
: Il est utile de rappeler que nombre de travaux internationaux montrent que l’éducation contribue à la croissance d’un pays ainsi qu’à son développement à travers deux conditions minimales. Ces deux dernières étant fortement articulées. Il s’agit en premier lieu d’améliorer le niveau général de l’éducation de la population tout en accompagnant cet effort d’une réduction progressive des inégalités. Ces mêmes travaux sont unanimes quant aux effets négatifs d’un régime d’éducation fortement inégalitaire sur la croissance et le développement. Donc, une réforme d’un système d’éducation au service du développement ne peut réussir si elle oriente les efforts vers la seule formation d’une élite.

- L’expérience marocaine a prouvé ses limites?
- Juste avant l’indépendance, la situation était extrêmement problématique. En effet, en matière de scolarisation, l’indice de Gini(1) pour la population âgée de 15 ans et plus, en 1950, était autour de 0,97%. Il s’agissait donc d’une inégalité presque totale au niveau de la population. Cela donnait un niveau moyen de scolarisation de la population âgée de 15 et plus autour de 0,28 an c’est-à-dire un analphabétisme total. En dépit des efforts déployés par la suite, il me semble que les résultats restent insuffisants tels qu’on peut les observer aujourd’hui.
- Quelles seraient vos suggestions pour améliorer le système de l’éducation?
- Aujourd’hui, je ne vois pas comment améliorer le système de l’éducation si l’on ne place pas la problématique de la justice scolaire au cœur de toute réforme. Tout d’abord, il faudrait prendre au sérieux la question de l’abandon scolaire, à tous les niveaux et à toutes les sous-composantes du système. L’accès généralisé des enfants à l’école ne peut suffire, encore faut-il les retenir pour améliorer leur «espérance de vie scolaire». En outre, le système d’orientation mérite d’être revu en profondeur. Il s’agit de se donner tous les moyens pour mettre en place un système d’orientation équitable et au service de l’épanouissement et de la vocation des élèves, indépendamment de leur origine sociale et/ou territoriale.
La problématique de l’orientation est au cœur des débats autour des modèles de la justice scolaire. Il faut, à cet égard, souligner que sur la dernière décennie, pour le moins, une génération d’une centaine d’élèves rentrent au primaire quand environ seulement trois d’entre eux arrivent à décrocher leur baccalauréat sans avoir redoublé. Ceux qui ont la chance d’accéder à l’université sont victimes d’une forte déperdition pendant les trois premières années, notamment dans les filières ouvertes. Sans vouloir être défaitiste, il faudrait reconnaître que notre modèle éducatif est pervers. Il sanctionne tous les efforts ainsi que les réformes déployés par le pays. Le succès réalisé en matière de généralisation au primaire est sacrifié au niveau du collège et du lycée avec au moins trois grands perdants: le monde rural, les filles et les couches sociales modestes dans les milieux urbains. Plus particulièrement, si l’on arrive à retenir les filles après le primaire, elles donneraient de bons résultats par la suite. Il y a par conséquent un coût économique direct lié à la non-scolarisation de celles-ci.

- L’inégalité scolaire a aussi un impact sévère sur la cohésion sociale ?
- Il est maintenant bien établi qu’un développement inégalitaire de l’éducation présente un danger sur l’avenir d’un pays au niveau de sa cohésion sociale et de ses valeurs communes. A ce titre, il faut malheureusement rappeler que les risques sont réels pour une stratification et une segmentation inquiétantes de la société marocaine, étant donné le régime fortement inégalitaire de son système éducatif. Soulignons que la région d’Al Hoceima, Taza, Taounate enregistre un retard de plus de 40 ans par rapport à celle du Grand Casablanca. Alors que dans la ville de Rabat, deux systèmes complètement opposés cohabitent. Un modèle proche de celui du Yémen dans les zones populaires avec un taux de scolarisation très bas et un autre comparable à celui du Japon dans les quartiers huppés comme celui de l’Agdal, Hay Riad; avec une durée moyenne de scolarisation qui peut atteindre 11 ans.
Propos recueillis par N. E. A.

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