Société

Mohamed Mjid, poil à gratter jusqu’au bout

Par L'Economiste | Edition N°:4238 Le 21/03/2014 | Partager
Le Maroc perd l’un de ses plus grands militants
Il avait pris ses distances avec les partis pour se consacrer à l’humanitaire
Un engagement et un parcours exceptionnel

Lorsqu’on est né en 1917, c’est qu’il y a de fortes chances d’appartenir à des géants d’une autre époque. Mohamed Mjid, qui vient de s’éteindre des suites d’une longue maladie, fait partie de cette race de militants qui portent en eux les cicatrices des années de lutte pour l’indépendance, et des espoirs de l’après-indépendance. Quand on a été puni pour opinions politiques subversives, qu’on a goûté au confort d’Aghbalou N’kerdous – qui a vu défiler beaucoup de résistants – et à beaucoup d’autres pénitenciers sinistres, alors plus rien ne vous décourage. Les plaisirs de l’activisme, Mjid les découvrira dès ses années d’étudiants où il fera partie des deux agitateurs les plus célèbres du lycée Moulay Youssef avec un certain Ben Barka. Ce sera d’abord un militantisme politique au sein des nationalistes de l’Istiqlal puis bien plus tard au RNI d’Ahmed Osman. Au Maroc indépendant, l’histoire lui attribue d’autres opérations spectaculaires comme le rapprochement entre Fqih Basri et le régime. Un jour, il est pris de court quand il apprend que son parti lui  préfère la candidature électorale d’un outsider à Safi. Un affront impardonnable, qui plus est sur son fief natal. Ce sera la rupture...  Il décide désormais que l’engagement associatif est plus prioritaire que le politique.
Orphelinats, maisons de jeunes, logements pour étudiants, hôpitaux,  bibliothèques, écodéveloppement... il est de tous les fronts humanitaires et sociaux à travers sa fondation éponyme. Au point de devenir l’allégorie de la société civile,  avec d’autres figures de proue comme feu Abderrahim Harouchi ou Assia Ouadie notamment. Il continuera de parler pour ceux qu’on n’entend pas. Ou ceux qu’on entend parfois, sans pour autant cautionner leurs causes. Comme pour un 16 mai 2003, à Casablanca. Mjid fait bouger beaucoup de lignes. Il travaille énormément, suscite un agacement institutionnel parfois mais n’a aucun mal à lever des fonds. Sa caution, c’est sa crédibilité. L’ascension sociale ne l’a jamais éloigné de la misère du Maroc profond, ni de la détresse des périphéries des villes. Sa proximité avec le Roi, il ne s’en servira à aucun moment à des fins personnelles mais uniquement pour des causes justes. Son aura lui assure l’oreille de la plupart des grands patrons. Ses réseaux attireront tout naturellement beaucoup de profiteurs aussi. Là où quelques leaders politiques, pas toujours bien intentionnés, aiment venir briller... Via sa casquette de HCR (qui lui vaudra une candidature pour le prix Nobel de la paix au début des années 80), il arrivera à intéresser au sort des prisonniers marocains et des séquestrés de Tindouf.
Quant aux partis, il les fréquentera ensuite modérément pour pouvoir leur tenir tête. Ses batailles lui permettront de prendre le pouls des banlieues et surtout de réaliser le profond décalage entre les attentes des populations et les promesses des élus et hommes politiques. En royaliste convaincu, il n’arrêtera pas de marteler que «les jeunes dans les quartiers ne font confiance qu’à Sidna et à 60 hizbs». A aucun moment, son tempérament de fonceur ne lui fera défaut. Quand Hassan II, au début des années 80, lui propose de prendre en main l’organisation d’un grand tournoi de Tennis, il est partant... Ce sera la saga des grands prix: Marrakech, Agadir, Casablanca qui donneront un rayonnement inédit au Maroc et qui rendront verte de jalousie l’Algérie des pétrodollars. Ce sera aussi l’épopée mondiale des Trois Mousquetaires : Arazi, Aynaoui, Alami. Des exploits que le tennis décadent d’aujourd’hui ressasse comme des légendes de grands-mères...
Le côté poil à gratter ne le quittera jamais.  Mjid aimait raconter qu’on lui avait demandé en haut-lieu  de «continuer de râler dans l’intérêt de ce pays». Râler c’est ce qu’il continuera de faire.  Il râlera pour oser défier Driss Basri et s’opposer à la dérive d’un projet d’extension du Golf de Benslimane, qui allait détourner le cours d’une rivière et menacer des agriculteurs. Il râlera encore pour s’opposer à  la politique de l’ex-ministre de la Jeunesse et des Sports, Semlali, au point de provoquer une crise au gouvernement, ce dernier menaçant de démissionner s’il n’obtenait pas la peau de Mjid. Il râlera enfin bien des années plus tard pour dénoncer ce qu’il qualifiait de «combats de coqs» entre Benkirane et Chabat quand des chantiers beaucoup plus importants attendaient le pays. Avec l’âge,  il conserve sa bonhomie naturelle, une carrure à la général de Gaulle, un humour caustique pour faire passer des messages  et un franc-parler en bon Safiot qu’il est. Toujours avec ce souci de musique authentique. Celui de l’engagement. Puis un jour, il a su qu’il était temps d’y aller...

Mohamed Benabid

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