Chronique Militaire

L’Arabie saoudite demande au Pakistan de bien vouloir l’aider en Syrie
Par le colonel Jean-Louis Dufour

Par | Edition N°:4226 Le 05/03/2014 | Partager

Notre consultant militaire, Jean-Louis Dufour, est un ancien officier supérieur de l’armée française. Il a servi en qualité d’attaché militaire au Liban, commandé le 1er Régiment d’infanterie de marine et le bataillon français de la Finul. Chargé du suivi de la situation internationale à l’état-major des Armées (EMA-Paris), il s’est ensuite spécialisé dans l’étude des crises et des conflits armés. Ancien rédacteur en chef de la revue «Défense», professeur dans nombre d’universités et instituts francophones, il est l’auteur de plusieurs ouvrages, parmi lesquels «La guerre au 20ème siècle» (Hachette, 2003), «La guerre, la ville et le soldat» (Odile Jacob, 2006), «Un siècle de crises internationales» (André Versaille, 2009)

L’ARABIE saoudite reconsidère sa stratégie syrienne. Affaiblir l’Iran en appuyant les rebelles syriens lancés à l’assaut du régime de Bachar el Assad est plus facile à énoncer qu’à mettre en œuvre.
Surtout quand on est seul, «ou presque seul»! Riyad a entrepris de mener une politique étrangère indépendante depuis que Washington a renoncé à s’engager militairement en Syrie, préférant se rapprocher de l’Iran, l’adversaire multiséculaire des Arabes. Signe que les choses ne vont pas bien, Moscou a mis en garde l’Arabie saoudite, le 25 février, contre une fourniture aux rebelles syriens d’armes antiaériennes et antichars pakistanaises. Motif? Pareille livraison mettrait en péril la sécurité au Proche Orient! Sergeï Lavrov, ministre russe des Affaires étrangères, s’est dit «profondément préoccupé» à l’idée que cette fourniture d’armes pourrait modifier les rapports de force entre insurgés et loyalistes.
Avec des rebelles désunis, mal soutenus par l’étranger, une Syrie devenue la destination première pour djihadistes désireux d’en découdre, Riyad ressent douloureusement son impuissance.
Pour la Maison Blanche, destituer Bachar ne saurait passer par une quelconque assistance prodiguée à des islamistes forcenés. Comme Washington cherche, de surcroît, à renouer avec Téhéran, cette situation, vue de Riyad, n’est pas acceptable. Toutefois, avant que l’Arabie saoudite puisse espérer convaincre les Etats-Unis de revoir leur politique, il lui faut régler la question de ces islamistes aux prises avec les troupes syriennes mais qui sont souvent, en même temps, des adversaires du royaume. C’est d’ailleurs pour cette raison que les autorités saoudiennes soutiennent une coalition de djihadistes nationalistes, soi-disant modérés, regroupés au sein du «Front islamique».
Hélas, même ces gens-là, en principe alliés de Riyad et opposés à Al Qaïda, sont difficiles à gérer. Pour l’heure, l’Arabie espère profiter de leur combat contre le régime syrien mais redoute, à terme, le devenir de ces groupes à l’idéologie incertaine.
Aussi les Saoudiens veulent-ils renforcer l’Armée syrienne libre (ASL) tout en cherchant à accroître l’influence de la Coalition nationale syrienne, avec l’espoir qu’émergent une force politique responsable puis un gouvernement provisoire.
La diplomatie saoudienne cherche aussi à enrôler de nouveaux éléments, résolument modérés ceux-là, propres à rassurer des Occidentaux qui se refusent à livrer des armes au seul Front islamique. Riyad doit donc démontrer aux Etats-Unis et à leurs alliés que les rebelles sont en réalité une large coalition d’islamistes et de groupes séculiers.
On remarque cependant qu’Al Qaïda n’a pas réussi à contrôler l’ «Etat islamique d’Irak et du Levant», la grande force djihadiste transnationale sévissant dans la région. L’Arabie saoudite peut-elle faire mieux? Sans doute pas ! Non seulement ces islamistes opposés au régime syrien ne sont pas capables d’affaiblir l’Iran mais ils représentent, chaque jour davantage, une menace à l’encontre du royaume d’Arabie, voire du monde arabe, une menace à neutraliser avant que la situation ne s’aggrave encore un peu plus.

Se ménager des appuis internationaux

Tout ceci a lieu alors que les Etats-Unis se rapprochent de l’Iran. Téhéran voudrait détourner Washington de l’idée d’un renversement par la force du pouvoir en Syrie au profit d’un règlement négocié. Ce à quoi les Saoudiens s’opposent, convaincus que l’Iran et ses alliés arabes chiites ne manqueront pas d’en profiter au moment où l’opposition sunnite paraît affaiblie.
Autant dire que l’Arabie saoudite ne peut espérer l’emporter sur Bachar el Assad et son protecteur iranien sans une reprise de l’aide des Etats-Unis aux rebelles syriens. Ce sujet – du moins peut-on l’imaginer –  sera peut-être au centre des entretiens que devraient avoir bientôt, à Riyad, Barack Obama et le souverain saoudien. Il serait vain, pourtant, de compter sur un retournement américain tant que les rebelles seront en majorité des extrémistes. A charge pour l’Arabie saoudite de changer sa politique syrienne.
Un premier pas dans cette direction(1)  a été franchi avec le transfert du dossier syrien, jusqu’alors confié au prince Bandar ben Sultan, au prince Mohamed ben Nayef, ministre de l’Intérieur. Le premier s’est révélé imprudent. Il a échoué en Syrie. Le choix du second s’imposait. Ce ministre actif et déterminé a réussi à neutraliser Al Qaeda dans le royaume via une action anti-terroriste très dure, fruit d’une coopération étroite avec la CIA. Ce changement de titulaire signifie que l’Arabie saoudite a choisi l’ennemi à frapper en priorité. Pas moyen d’atteindre le but recherché en Syrie sans réduction préalable de la menace Al Qaeda, ni sans l’avènement d’une armée rebelle quasi régulière, avec le concours du Pakistan.

Une aide pakistanaise essentielle

A ce pays, les Saoudiens ont demandé de les aider à former des rebelles syriens en Jordanie et en Turquie puis à constituer une force crédible capable d’affronter le régime de Damas. Cette force, placée sous l’autorité d’un gouvernement issu de la Coalition nationale syrienne, regrouperait le Front islamique et l’ASL, inclurait aussi divers éléments djihadistes. L’amalgame entre des gens aussi différents apparaît d’ores et déjà singulièrement difficile.
Il y a huit jours, les Saoudiens ont obtenu du Pakistan son plein appui pour créer une autorité politique issue de l’insurrection syrienne.
Les échanges de visites entre ministres et généraux des deux pays se sont multipliés depuis novembre. Cela n’est pas surprenant. Ces Etats sont complémentaires. L’un est riche d’argent mais pauvre en hommes, l’autre a une population nombreuse mais il est dépourvu de moyens financiers. Déjà, il y a vingt ans, le Pakistan avait «prêté» à Riyad une division d’infanterie pour renforcer la défense du royaume.
Aujourd’hui, Islamabad peut vendre des armes à l’Arabie saoudite et instruire en son nom les rebelles syriens. A trois conditions toutefois : que les relations du Pakistan avec les Etats-Unis n’en souffrent pas trop, que l’Iran ne profite pas de l’occasion pour répliquer durement aux harcèlements menés sur son sol par des djihadistes pakistanais, que le Pays des purs conserve par-devers lui les moyens militaires suffisants pour lutter contre ses propres insurgés et les militants extrémistes venus d’Afghanistan.
Sans doute faudra-t-il attendre plusieurs mois avant de savoir si la nouvelle politique saoudienne en Syrie a des chances d’aboutir, ce dont il est, pour l’heure, permis de douter.

«Les satellites de la “guerre froide” irano-saoudienne»

«UN exemple fréquemment cité pour illustrer la lutte entre l’Iran chiite et l’Arabie saoudite sunnite est Bahreïn, petit Etat de 700 km2, peuplé aux trois quarts de chiites, mais dirigé depuis plus de deux siècles par une dynastie sunnite. Ce pays a été l’un des premiers à être secoué par les «printemps arabes», le 14 février 2011, juste après la Tunisie et l’Egypte. Trois ans plus tard, l’opposition est généralement décrite comme un rassemblement de mouvements chiites qui protestent contre l’accaparement du pouvoir par des dignitaires sunnites, soutenus par l’Arabie saoudite. Cette lecture simpliste de l’affrontement confessionnel entre les deux camps ne semble pas tenir compte des origines de la contestation. Pour Reza Aslan, un analyste irano-américain, auteur d’un article intitulé «L’imposture de la guerre sectaire à Bahreïn» (Foreign Affairs, été 2013), si le conflit permanent à Bahreïn est aujourd’hui un affrontement confessionnel, c’est parce que la minorité sunnite au pouvoir en a ainsi décidé. Aslan cite le cas d’opposants sunnites manifestant au début de 2011 aux côtés de chiites, avec pour revendication l’ouverture du pays vers plus de transparence et de justice sociale. Ce sont les craintes du gouvernement de Manama ainsi que de leur allié saoudien face à l’émergence de revendications démocratiques dans les monarchies du Golfe, menaçantes pour leur exercice autoritaire du pouvoir, qui ont poussé la dynastie bahreïnie à enfermer les contestataires dans un affrontement religieux…».

D’après Ivan Sand, in Relations Internationales, diploweb.com, La Revue géopolitique on line, 26 février 2014.

(1) Voir à cet égard l’article de Mustapha Tossa, «Et si l’Arabie saoudite lâchait les radicaux de l’opposition syrienne?»,  L’Economiste, 26 février 2014.

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