Competences & rh

La«darija», arme de défense

Par | Edition N°:4129 Le 08/10/2013 | Partager
L’éducation au préscolaire doit se faire dans le dialecte de l’enfant
Une seconde langue ne s’apprend pas sur les ruines de la première
Passage de l’arabe au français à l’université, «de la folie»

Alain Bentolila, professeur de linguistique à l’université de Paris Descartes, insiste sur l’importance d’arrêter les faux-semblants. Il n’est pas question de choisir entre les langues mais de permettre à l’enfant d’apprendre dans sa langue maternelle

- L’Economiste: Quelle langue faut-il adopter pour l’éducation de nos enfants, une fois au préscolaire?
- Alain Bentolila: Il n’est pas question d’un choix de langue. Il s’agit de chercher à répondre à l’intérêt de l’enfant. Il faut apprendre à déchiffrer pour interroger le lexique qui existe déjà chez l’enfant. Si celui-ci n’existe pas, il ne s’agit plus d’une langue mais d’un bruit. Apprendre à lire et à écrire, c’est d’abord savoir parler et après pouvoir décrypter les lettres pour former des mots et les transmettre au dictionnaire mental.  Au Maroc, il existe un écart entre la «darija» et la langue d’apprentissage. L’enfant apprend à déchiffrer mais il se retrouve sans dictionnaire pour l’interroger. Cette situation pose problème, c’est le drame du système de l’éducation. L’enfant a de moins en moins de chance d’assimiler ce qu’il lit et ce qu’il écrit. Ainsi, il faut d’abord donner une base solide à l’enfant dans sa langue maternelle et après lui permettre d’appliquer ce qu’il a appris pour d’autres langues. Il est ainsi impossible d’imaginer de pouvoir maîtriser une langue seconde sur les ruines de sa langue première.

- Pouvons-nous inverser la pyramide, et chercher à éduquer l’enfant dès son jeune âge dans une langue en adéquation avec le marché de travail?
- Il est vrai que l’enfant doit maîtriser les langues qui leur serviront dans l’avenir. Toutefois, il faut adopter un principe de base. C’est-à-dire on n’oblige pas l’enfant à lire et à concevoir dans  une langue qu’il ne comprend pas. Dans ce cas, on le condamne à l’analphabétisme. Pour raison, celui-ci soit il va apprendre par cœur ou il ne va rien comprendre. Alors, pour mieux servir les jeunes de demain, il faut les accueillir à l’école dans la langue qu’ils parlent et plus tard leur permettre d’apprendre d’autres langues qui améliorent leurs compétences pour le marché de l’emploi.

- Que pensez-vous du passage de la langue arabe pour étudier les matières scientifiques dans le secondaire au français au cours de l’enseignement supérieur? 
- C’est de la folie. On empêche des jeunes qui ont fait le parcours du combattant de poursuivre leur cursus. Ayant passé leur baccalauréat en arabe, ils se retrouvent à étudier plus tard en français. Il faut absolument changer de vision. L’intérêt de l’enfant passe en premier lieu, quelle que soit la langue d’apprentissage. Ce type d’inadéquation est une cause parmi d’autres qui fait que les lauréats ne sont pas prêts au marché du travail. Ils font face à une entrave de communication. La plus-value d’une entreprise repose sur les talents dont elle dispose. Si le jeune candidat ne maîtrise pas d’abord sa langue, comment va-t-il pouvoir communiquer dans une autre langue?


Propos recueillis par R. D. A.

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