Analyse

Enquête: La crise de paiement s’amplifie

Par L'Economiste | Edition N°:4084 Le 29/07/2013 | Partager
La situation s’est aggravée depuis le début de l’année
Les entreprises du BTP au bord de la rupture
A court terme, la plupart affirment n’entrevoir aucune amélioration

La promulgation de la loi sur la modernisation de l’économie en France a permis de réduire les délais de paiement, mais ces derniers restent encore élevés par rapport à ceux enregistrés par les autres pays de l’UE. Ainsi, en moyenne, 32% des paiements s’effectuent sans retard. Au Maroc, tous les opérateurs sondés par L’Economiste affirment que les retards de paiement dépassent souvent les délais prévus par la loi

Dans le meilleur des cas, 120 jours, et pour des cas extrêmes, jusqu’à 210 jours, voire au-delà. L’enquête réalisée par L’Economiste confirme les difficultés récurrentes pour se faire payer. Pour la majorité des entreprises interrogées, la situation s’est détériorée depuis le début de l’année. Du transport-logistique au BTP, en passant par l’aviculture et le matériel électrique, pas un secteur n’échappe au problème des impayés. Sur le terrain, la loi n’a pas changé grand-chose.
Les plus mal en point sont des opérateurs qui sont dans l’écosystème du BTP. Non seulement leurs carnets de commandes ont fondu, ils doivent en plus composer avec une crise de cash qui menacent jusqu’à leur existence. Et quand, en plus, elles dépendent de l’Etat, la situation peut être dramatique, à l’instar de cette PME d’essais: «J’ai des marchés qui datent de 2002, dont les prestations ont été réalisées dans les règles de l’art, mais qui n’ont toujours pas été payées à cause des erreurs de l’Administration», tempête son président. Au total, l’Etat lui doit plus de 2,5 millions de dirhams.
Pour une grande entreprise, le montant peut paraître dérisoire, mais un impayé de cet ordre peut signer l’arrêt de mort d’une PME, surtout dans un contexte économique aussi difficile.
Les problèmes de paiement des marchés publics sont souvent remontés par les entreprises, mais cette année, les choses se corsent. «Depuis la création de notre bureau d’études il y a 15 ans, nous n’avons jamais vu une année aussi difficile que 2013 en matière de non-paiement des créances de l’Etat», ajoute le gérant du cabinet. Il faut compter aussi avec la bureaucratie: «Les administrations gèrent actuellement des appels d’offres adjugés, depuis plus de 2 ans pour certains, sans qu’ils ne soient approuvés».
Par ailleurs, de nombreux opérateurs se plaignent de l’excès de zèle de certains fonctionnaires pour reporter l’échéance. «Plusieurs entreprises voient leurs décomptes impayés pour non-continuité de service de l’administration», se plaint un chef d’entreprise qui décroche régulièrement des marchés publics.
Plusieurs entreprises éprouvent des difficultés pour décrocher de nouveaux marchés. Selon Sadet, société spécialisée dans la vente de matériaux de construction, «les délais de paiement moyens s’allongent pour atteindre 130 jours, voire 210 dans certains cas. Notre secteur est lié au BTP où les principaux clients accusent des retards sur leurs décomptes ou ont des méventes». L’allongement des délais de paiement entraîne un effet domino. «Chaque fois que je relance mes clients, ils me répondent systématiquement qu’ils ne peuvent pas payer leurs créances tant qu’eux-mêmes n’ont pas été réglés par l’Etat et cela devient un cercle vicieux», explique le propriétaire d’une carrière de gravettes.
L’entrée en vigueur de la loi sur les délais de paiement complique la tâche des opérateurs économiques. Ces derniers doivent jouer de l’équilibrisme pour garder leur clientèle et se conformer à la loi. Du coup, «certains propriétaires de carrière recourent à des artifices pour contourner la loi comme le fait de différer leur facturation pour ne pas être obligés d’effectuer une déclaration mensuelle sur des ventes impayées», ajoute l’exploitant de carrière. Rappelons que les cimentiers, les sidérurgistes et les exploitants de carrière sont soumis à une taxe spéciale, dont les déclarations doivent être effectuées tous les mois.
L’allongement des délais n’est pas spécifique au secteur du BTP. En fait, tous les secteurs sont concernés. «Certaines grosses sociétés financent la campagne agricole de leurs clients. Ce qui est impossible pour les petites structures. Malgré cela, elles doivent tout de même accepter des délais de paiement de 160 à 190 jours», explique Khadija Mezroub, responsable de Sophysud Agadir, une société spécialisée dans la commercialisation des engrais. A cause des impayés et la contraction du chiffre d’affaires, des entreprises sont acculées à changer d’activité.
Chez les prestataires de transport-logistique, la situation est plus que préoccupante. Moins d’activité économique implique moins de flux à traiter. A cela s’ajoutent des clients qui ne paient jamais dans les délais, «car eux-mêmes ne sont pas payés». La métastase est garantie. Les sociétés de transport sont astreintes à un délai de paiement de 30 jours auprès des fournisseurs de carburant. Toutefois, ce délai est difficile à faire appliquer aux clients. «L’activité du recouvrement occupe le quotidien des chefs d’entreprise car les difficultés sont plus ressenties du moment que l’on opère avec plusieurs clients de différents secteurs. Par conséquent, les délais dépassent les 120 jours», affirme la direction de SDTM.

Mohamed Filali Chahad, PDG Moroccan Iron Steel

«Le délai de paiement moyen dans notre entreprise varie entre 90 et 120 jours. La situation s’est aggravée depuis janvier. Les délais de paiement clients se sont significativement rallongés. Ils étaient à 60 jours auparavant. On constate un manque de liquidité important sur le marché, conjugué à une aggravation du risque des impayés. Plusieurs grands chantiers sont à l’arrêt à défaut de financement. De plus, nous relevons une forte réticence des banques les conduisant à une réduction de leurs lignes de crédit, voire même l’arrêt des financements.
Nous escomptons un court terme très dur. Mais nous continuons à croire en l’avenir, les fondamentaux de notre secteur sont bons et le besoin à venir en constructions et infrastructures est énorme. De notre côté chez MIS, la conjoncture n’a pas pénalisé notre programme d’investissement. Nous continuons à nous développer. Ainsi, une aciérie sera mise en marche dans les prochains mois nous permettant de développer notre compétitivité et d’améliorer nos marges».

Les retards de paiement impactent lourdement la trésorerie des entreprises, principalement les plus petites d’entre elles. «La situation est très critique. C’est la raison pour laquelle nous essayons de renégocier avec nos fournisseurs pour reporter l’échéance. Par ailleurs, les banques sont devenues plus frileuses», explique-t-on auprès de Sadet.
La situation a commencé à se dégrader depuis le dernier trimestre 2012. Les opérateurs attendent maintenant un signe du gouvernement. «La situation risque de perdurer jusqu’en 2014 faute d’un plan de relance de la part du gouvernement», prévient un responsable de SDTM.
Même constat chez M&M dont l’activité est tournée à l’international. «Les clients sont de plus en plus réticents à régler. Ceux qui ont l’habitude de régler font un peu plus de rétention et rallongent les délais de peur peut-être d’être touchés par la crise et en anticipation d’éventuelles défaillances de leur client, relève la direction générale. La société subit de plein fouet l’effet de la baisse de la demande européenne. Les exportateurs ont du mal à honorer leur échéance.
Le délai moyen de règlement à l’import est relativement satisfaisant, en moyenne 60 jours, à l’export, il se situe autour de 90, voire 120 jours.

Mohamed Houbachi, PDG de Polymedic

Le délai moyen de paiement de notre entreprise est de 120 jours pour le marché privé et 180 jours pour le public. Le recouvrement est devenu plus difficile depuis le 1er trimestre 2013.
Pour limiter les dégâts, la société recourt au découvert bancaire, ce qui se traduit par l’augmentation de ses charges financières. Le court terme s’annonce difficile.

K. M., H. E. & A. S.

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