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L'économiste, le premier quotidien économique au Maroc

mardi 16 septembre 2014,
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Les universités au bord de l’asphyxie
Les effectifs atteignent le double de la capacité dans plusieurs facs
Dans la recherche, on perd du terrain face à la concurrence
Un choc démographique attendu dans 3 ans avec des départs à la retraite des profs

   

Les jeunes bacheliers qui vont se pointer aux guichets des établissements de l’enseignement supérieur ont à faire un choix décisif pour leur avenir. Comme tous les ans, l’écrasante majorité ira dans les facultés de droit, des lettres et des sciences. Ces établissements dits à accès ouvert ne préparent pas assez leurs lauréats à affronter le marché de l’emploi. La difficulté des diplômés du supérieur (et pas seulement du public, quoi qu’ils soient plus visibles du fait de leur nombre) à s’intégrer sur le marché de l’emploi tient aussi au décalage entre l’offre et la demande du travail. On en arrive à ce paradoxe où d’un côté, des milliers de postes ne sont pas pourvus, et de l’autre, des milliers de jeunes diplômés qui se retrouvent sur la touche car «inadaptés». La méfiance frappe surtout ceux qui sortent des facs à forte densité démographique  (droit, économie, sciences, lettres). Ce n’est jamais le premier choix de l’employeur dans les entreprises structurées, relève Essaid Bellal, directeur général de Diorh, en commentant les résultats de l’édition 2012 de l’enquête sur la fonction RH. Dans bien des cas, ajoute-t-il,  lorsqu’ils sont recrutés, ces lauréats des facs sont placés dans des positions inférieures à celles auxquelles ils auraient potentiellement prétendu.
Pressées par la concurrence, les entreprises cherchent avant tout des candidats ayant des qualités intrinsèques pour s’adapter au poste de travail. Elles préfèrent souvent adapter leurs compétences techniques à leur métier.
Le péché originel du système actuel est d’être trop centré sur l’approche production et pas assez sur le client. Il en est arrivé à oublier le client en plaçant l’étudiant au second rang. Ce sont les responsables des facultés et écoles publiques qui font ce constat: les cursus sont souvent configurés à partir des thématiques qui correspondent aux spécialités du corps enseignant et très peu, aux besoins du marché.  En gros, c’est l’enseignant qui dispense son savoir, peu importe que ce dernier soit en phase ou pas avec la demande du marché de l’emploi.
Il y a plus qu’une nécessité à impliquer activement les opérateurs économiques à la réflexion initiale des cursus. Comme il est tout aussi impératif de les associer dans le processus d’accréditation des filières, car ce sont eux après tout, des futurs utilisateurs des ressources formées par le système éducatif. «On ne doit plus faire l’enseignement pour l’enseignement», met en garde Adnane Boukamel, directeur de l’Ecole Hassania des travaux publics.

Plus que les compétences techniques

Aujourd’hui on parle d’ingénieurs polyvalents, des gens dotés de compétences techniques capables de suivre l’évolution technologique. Les entreprises attendent  surtout de l’ingénieur qu’il crée de la valeur, cela implique que le système éducatif se rapproche le plus possible du monde économique.  Mais attention à ne pas succomber au phénomène de mode en chamboulant les programmes au gré du sens du vent, tempère, Adnane Boukamel, directeur de l’Ecole Hassania des travaux publics (EHTP). Actuellement, tout le monde ne jure que par l’environnement, le développement durable et la logistique. La question qui se pose est la suivante: les contenus pédagogiques doivent-ils suivre le sens du vent et changer continuellement au gré des opportunités économiques. «Ma réponse est non», tranche le directeur de «Hassania».  Il faut garder un socle solide en matière technique tout en travaillant à l’élargissement des spectres des compétences. L’Ecole Hassania des travaux publics est aujourd’hui ce qui se fait de mieux dans le paysage des écoles d’ingénieurs au Maroc. Grâce à une habile politique de partenariats avec ses consoeurs françaises, un rapprochement assumé avec le monde économique et une météo favorable des politiques publiques d’infrastructures, cette école produit des lauréats que s’arrachent les employeurs alors que se développe un phénomène nouveau, le chômage des ingénieurs. La filière de génie civil de cette école a une telle réputation qu’elle est prise d’assaut par les élèves les mieux classés au concours national d’accès aux grandes écoles. Cette  évolution est la preuve que l’enseignement supérieur public n’est pas condamné à être une fabrique à chômage. Même à une petite échelle, l’initiative et la mobilisation des équipes peuvent faire évoluer les choses.

La dynamique engagée par la multiplication des partenariats avec un certain nombre de fédérations métiers dans le cadre des plans sectoriels n’est pas encore assez forte pour qu’elle produise un impact décisif sur l’ensemble. «Si l’on veut faire évoluer le système, c’est cette équation qu’il va falloir inverser», relève un directeur d’établissement.  Se pose inévitablement la question sensible de la mise à jour des connaissances et de la formation continue des profs. Mais aussi, celle de la révision de fond en comble des méthodes pédagogiques. Or, sur ces deux points, il y a beaucoup de conservatisme, voire un immobilisme alimenté par  la consanguinité entre ceux qui assurent la régulation  et les enseignants. Résultat, lorsqu’on parle de réforme, le confort du corps enseignant semble prendre le pas sur la future employabilité des étudiants. Et ne venez surtout pas parler de l’évaluation des enseignants, un processus auquel aucun ministre n’a osé s’attaquer de front. Néanmoins, le pensionnaire actuel du ministère de l’Enseignement supérieur, Lahcen Daoudi, dit entrevoir une certaine évolution de l’état d’esprit sur cette question.  Mais  il faudra surveiller la déclinaison sur le terrain de ce processus pour corroborer l’optimisme du ministre. Cette incapacité de l’université à se renouveler tranche avec les espoirs qu’avait suscités la réforme du début des années 2000 et la loi sur l’autonomie de l’université.
La menace imminente est le choc démographique qui arrive à moyen terme. Qu’ils soient des facultés ou des écoles, tous les responsables interrogés par L’Economiste le confirment: dans 3-5 ans, l’enseignement supérieur public sera confronté à des départs massifs à la retraite. Selon les projections les plus pessimistes, dans 8 ans, la moitié des enseignants-chercheurs partira à la retraite  Or, il va se poser et c’est déjà le cas dans plusieurs établissements, un énorme problème de relève. Rien ne semble avoir été planifié ni anticipé sur ce point, s’étonnent  nos interlocuteurs.
La relève ne tombera pas du ciel, il faut la former à travers la recherche. Dans une belle unanimité, les responsables concèdent que  «pendant des années, la recherche a été le parent pauvre de l’enseignement supérieur».  La preuve? Le nombre de publications internationales est de 0,1 article par an par enseignant-chercheur alors que la norme internationale est de 2 articles. C’est certes un problème de moyens, mais sans doute aussi, celui de l’optimisation de ressources existantes. Résultat, malgré un réel potentiel, le Maroc perd chaque année un peu plus de terrain par rapport à la concurrence.
Le classement 2012 des universités maghrébines publié en exclusivité dans ce dossier confirme la tendance. Trois fois plus petite, la Tunisie produit plus de deux fois et demi de publications que le Maroc. L’explication est à chercher dans la forte mobilisation des chercheurs dans les programmes de coopération, leur statut qui serait plus «sécurisant» et une certaine dynamique intrinsèque lancée depuis plus de cinq ans. La première université marocaine la mieux placée, Mohammed V-Agdal, est au pied du podium, à la quatrième position sur un échantillon de 49 universités, toutes du Maghreb (Algérie, Tunisie, Maroc). Elle recule d’un rang par rapport au classement 2011. Cadi Ayyad (Marrakech) connue pour son «école» mathématique de réputation internationale, est 8e et perd deux positions. Ce vivier de chercheurs de haut niveau en sciences mathématiques serait peut-être l’arbre qui cache la forêt de cet établissement soumis à une pression démographique sans précédent et cela impacte sa productivité. Globalement, les universités marocaines marquent plus que des progrès dans cette édition 2012 en plaçant un 9e établissement parmi les 20 premiers.

Système «D»

Le ministre de tutelle annonce plusieurs initiatives pour redynamiser la recherche. Le plus sensible est la création de deux pôles d’ingénierie à Rabat et Casablanca par le regroupement (on ne sait pas encore sous quelle forme) ainsi que la mutualisation des ressources des écoles d’ingénieurs. Le projet est à haut risque car il faudra contourner et gérer plusieurs obstacles. L’idée fait déjà grincer des dents dans les ministères qui possèdent depuis des années des établissements prestigieux sous tutelle. Et l’on peut compter sur eux pour pilonner ce projet. Ensuite, il va falloir réussir une petite révolution dans la mesure où dans  ces écoles, et même à l’intérieur, la culture du «chacun pour soi» est très ancrée. Le travail en réseau y est presque une inconnue. L’observation est aussi valable pour les autres établissements. Enfin, certains craignent que cette fusion forcée ne débouche sur un schéma dans lequel les meilleurs seraient tirés vers le bas.
A la décharge des autorités, l’afflux des étudiants aux guichets des facs les a poussées à parer au plus urgent. C’est-à-dire, trouver une place à chaque bachelier. Confrontées à une pression démographique sans précédent, les universités, en réalité, les facs, sont au bord de l’asphyxie. Certaines filières, droit, lettres et sciences, vont devoir fonctionner avec deux fois plus d’étudiants au-dessus de leur capacité d’accueil. De Casablanca à  Agadir, les présidents d’université s’arrachent les cheveux. Certains ont dû précipitamment procéder à une réallocation des locaux, voire à recourir au système «D».

 

Abashi SHAMAMBA