Chronique Militaire

Le «printemps arabe» ou le triomphe des monarchies
Par le colonel Jean-Louis Dufour

Par | Edition N°:4061 Le 26/06/2013 | Partager

Notre consultant militaire, Jean-Louis Dufour, est un ancien officier supérieur de l’armée française. Il a servi en qualité d’attaché militaire au Liban, commandé le 1er Régiment d’infanterie de marine et le bataillon français de la Finul. Chargé du suivi de la situation internationale à l’état-major des Armées (EMA-Paris), il s’est ensuite spécialisé dans l’étude des crises et des conflits armés. Ancien rédacteur en chef de la revue «Défense», professeur dans nombre d’universités et instituts francophones, il est l’auteur de plusieurs ouvrages, parmi lesquels «La guerre au 20ème siècle» (Hachette, 2003), «La guerre, la ville et le soldat» (Odile Jacob, 2006), «Un siècle de crises internationales» (André Versaille, 2009)

Le «printemps arabe» a suscité bien des commentaires; peu ont mentionné l’une de ses originalités: les peuples ont choisi d’abattre leurs tyrans, pas de renverser leurs monarques. En cette époque de soulèvements, les familles royales ont paru plus aptes à survivre que des autocrates séculiers, même prétendument révolutionnaires. Aucun roi n’a été contraint d’abdiquer. Certains d’entre eux ont procédé à des ajustements bienvenus, propres à calmer l’ire populaire. Ce comportement raisonnable est à comparer avec le destin des dictateurs, tous anciens officiers: l’un a été exécuté après avoir voulu réduire l’insurrection, un autre s’est enfui à l’étranger, un troisième est en prison pour avoir fait tirer sur son peuple.
Certains souverains moyen-orientaux, en Jordanie, à Bahreïn,… ont peut-être senti passer le vent du boulet; de puissants et parfois brutaux services de sécurité les ont aidés à conserver leurs trônes. Il n’empêche! Comparées aux autres régimes arabes, ces monarchies se sont révélées éclairées et machiavéliques, au meilleur sens du terme.
La stabilité du régime algérien, déjà gravement menacée par la guerre civile des années 1990, est loin d’être garantie au moment où le président Bouteflika paraît très malade. Ben Ali, cet ancien de Saint-Cyr, devenu «l’homme fort» de son pays, a été chassé du pouvoir par un soulèvement populaire. En Egypte, Hosni Moubarak, cet autre dictateur militaire, a connu un sort semblable. Quant au tyran libyen, Mouammar Kadhafi, ci-devant colonel, il est mort, exécuté dans des conditions sordides, après avoir férocement combattu ses insurgés. Ni Moubarak, dernier en date d’une lignée de pharaons militaires, ni Kadhafi, le radical auto-proclamé, adversaire déterminé des «monarchies réactionnaires», n’ont impressionné leurs peuples!
Un temps, une sorte de légitimité révolutionnaire a échu aux baasistes d’Irak et de Syrie. Bien que les Etats-Unis aient renversé Saddam Hussein lors d’une invasion contestable, la mort du maître de Bagdad n’a guère ému les Irakiens. Si cette opération n’avait pas eu lieu, peut-être Saddam aurait-il été, lui aussi, victime du fameux «printemps». Seul tient toujours Bachar Al Assad, avec ses cent mille tués et deux millions de réfugiés, victimes d’un conflit armé devenu inexpiable et dont il est largement responsable. Mais la situation du dictateur syrien est singulière pour être toujours soutenu par ses coreligionnaires, terrifiés à l’idée d’être massacrés le jour où le régime sera vaincu.
Dans le monde arabe, depuis l’éclosion de son «printemps», des officiers ont mordu la poussière du désert quand des dynasties ancestrales n’ont pas été contestées. Pourquoi? La légitimité bien sûr!
Les monarques arabes s’identifient avec les Etats sur lesquels ils règnent, ce qui n’est jamais le cas des officiers parvenus au pouvoir.

Un évident contraste avec les royaumes

La Tunisie est l’héritière d’une très vieille histoire; son identité n’avait pas besoin d’un Ben Ali pour être sublimée. L’Egypte est extraordinairement riche d’une civilisation plusieurs fois millénaire; chasser Moubarak ne signifiait pas la fin d’un pays aussi historiquement prestigieux. Et il y a ces leaders révolutionnaires parvenus à la tête d’Etats qui n’en sont pas. La Libye n’est pas une nation, seulement une zone géographique, unie un temps par la volonté d’un Kadhafi, tellement excessif, qu’il a semé lui-même les germes de sa propre destruction. La Syrie et l’Irak, aussi, sont des Etats artificiels. Leurs éphémères leaders n’ont pas d’autre légitimité que leur éventuelle reconnaissance par les membres de la communauté minoritaire dont ils sont issus, les alaouites syriens pour Bachar, les sunnites irakiens pour Saddam.
En termes d’identité, les monarques et leurs Etats sont, eux, profondément imbriqués. La dynastie alaouite règne sur le Maroc depuis 1659. L’Arabie saoudite est gouvernée depuis 1744 par les al-Saoud, sans lesquels cet âpre désert ne serait peut-être pas devenu un Etat. La Jordanie, à la géographie artificielle, où se côtoient malaisément des tribus du désert et des Palestiniens urbanisés, n’existe en qualité d’Etat qu’en vertu de la force unificatrice d’un monarque, issu de cette famille hachémite, descendante en droite ligne du Prophète, dont l’histoire est liée à celle de la Jordanie moderne, fondée au milieu du siècle dernier. Pour créer son Etat, le sultan d’Oman a su réunir deux mondes très différents, celui du désert, à l’intérieur, celui des rivages cosmopolites de l’océan Indien. Même chose avec ces émirats, initiés par le colonisateur britannique (voir encadré), aux populations clairsemées, heureusement dotées de réserves pétrolières. Seule la famille bahreïnie paraît handicapée par l’antagonisme virulent chiites-sunnites qui fait rage au sein de sa population, comme c’est également le cas en Irak.
C’est bien parce qu’elles sont historiquement légitimes que les familles régnantes du monde arabe n’ont pas été amenées à gouverner brutalement, comme un Kadhafi, un Assad, un Hussein. Se comportant de façon modérée, ces monarques ont été acceptés par leurs sujets jusqu’à être souvent populaires. Leur légitimité leur confère une certaine garantie de durer et leur épargne, du même coup, la tentation de la corruption. Rois et sultans peuvent vivre de façon somptueuse, ils ne sont pas marqués, au contraire d’un Moubarak ou d’un Ben Ali, par cette volonté compulsive d’accumuler des biens et des richesses. Parce qu’elle est ancienne, la fortune des rois est acceptée par leurs peuples!
D’autres facteurs favorisent les royaumes.  Parce que les souverains sont au centre des cérémonies et de la pompe qui entoure leurs personnes, ils peuvent déléguer les tâches de gestion à des ministres, qu’il leur est aisé de réprimander, voire de renvoyer, quand leurs résultats sont jugés insuffisants. Gouverner ainsi est courant. Les rois jordaniens sont réputés sévères avec leurs premiers ministres dès lors que l’économie bat de l’aile. Le problème, en revanche, avec un Kadhafi ou un Moubarak, est que ces personnages sans légitimité s’attribuent tous les pouvoirs comme une assurance contre le risque de coup de force. Mais comme ces tyrans sont responsables de tout, le peuple a beau jeu, alors, de leur reprocher leur incurie. Les familles royales arabes sont légitimes quand les autres gouvernants ne le sont que trop rarement, faute d’avoir été élus par le peuple. Pourtant, devoir préserver une tradition familiale de pouvoir d’Etat des siècles durant est une responsabilité considérable. Aucune comparaison n’est possible avec l’industrie quand la direction d’une entreprise est transmise de père en fils, décennies après décennies. Dans une monarchie, l’homme qui règne n’entend pas être le dernier de la famille à le faire. Non seulement, il lui faut être fin politique mais il doit aussi faire du bon travail. Conserver le trône se mérite, un mérite qui, plus que tout, permet de demeurer à la tête d’un royaume et de transmettre la tâche à l’aîné de ses enfants, pourvu, du moins, que cet aîné soit de sexe masculin…

Le golfe Persique et ses souverains sous protectorat britannique

«Au XIXe siècle, la «Pax Britannica» fait du Golfe persique un protectorat informel. Londres renforce sa mainmise sur la région au moyen d’une série d’accords bilatéraux conclus avec chacun des souverains locaux. En 1880, le cheikh de Bahreïn signe un traité par lequel il transfère de fait toutes les décisions concernant la politique étrangère aux Britanniques. Il s’engage à s’abstenir d’ouvrir des négociations ou de signer des traités avec tout Etat ou gouvernement autre que la Grande-Bretagne… Des accords de même nature suivent avec les autres royaumes du Golfe… La Grande-Bretagne se garantit contre les ambitions de l’Empire ottoman qui, depuis les années 1870, cherche à étendre sa souveraineté au golfe Persique et contre d’éventuelles visées de ses rivaux européens susceptibles de menacer son contrôle, jugé essentiel, de la route stratégique de l’empire des Indes. Le Koweït et le Qatar cherchent à leur tour à obtenir la protection de la Grande-Bretagne contre l’expansionnisme ottoman et intègrent le «protectorat» du Golfe, en 1899 pour le premier, en 1916 pour le second. Au XXe siècle, la dépendance de la Grande-Bretagne à l’égard du pétrole confère une importance nouvelle au golfe Persique. Les Emirats arabes du Golfe acquièrent une place stratégique dans la réflexion impériale britannique quand le pétrole est progressivement substitué au charbon dans la Royal Navy, à partir de 1907».
Eugene Rogan, «Histoire des Arabes, de 1500 à nos jours», Paris, Perrin, avril 2013, pp 238-239

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