Les Cahiers de l'Émergence

La lourde facture de l’arabisation: Des milliers de postes non pourvus

Par L'Economiste | Edition N°:4018 Le 25/04/2013 | Partager
Le tourisme et l’offshoring manquent de bons francophones
Les entreprises se rabattent sur les bacs+5
Pour le patronat, on a politisé l’enseignement du français

APRÈS plus de trois décennies d’arabisation de l’enseignement primaire et secondaire, la facture est lourde. Les compétences linguistiques de la plupart des élèves sont réduites au strict minimum. Des experts pédagogues n’hésitent pas à parler de «nilinguisme», c’est-à-dire que les lauréats ne maîtrisent plus ni l’arabe ni le français.
D’ailleurs bien qu’ils détiennent un baccalauréat scientifique, des centaines de bacheliers se tournent vers des filières littéraires ou de sciences sociales. En cause, l’incapacité de suivre des études scientifiques en langue française. Faute d’être de bons francophones, les étudiants tâtonnent à la recherche de la filière dans laquelle ils pourront continuer leurs études. «Les étudiants s’inscrivent en première année dans une première filière. Après un premier échec, ils optent pour des études en arabe», explique Mohamed Darif, professeur universitaire. Plusieurs étudiants perdent ainsi leur temps avant d’abandonner définitivement leurs études et partir  renflouer les rangs des chômeurs non-diplômés. Pour atténuer le handicap de la langue française chez ses stagiaires, l’Office de la formation professionnelle et de la promotion du travail (Ofppt) a créé un Centre de développement des compétences (CDC). Une structure pédagogique transverse, chargée de former aussi bien les formateurs que les stagiaires de niveau technicien, technicien spécialisé et qualifié. Le système a été inspiré des instituts français, qui offre des modules de communication en français comme langue étrangère. «Au lieu que la langue française devienne un outil d’enseignement et de travail pour les stagiaires, elle redevient une matière comme une autre», explique-t-on auprès de l’Office, qui est devenu confronté aux mêmes problèmes que les établissements d’enseignement supérieur.
La non-maîtrise de la langue française, aussi bien à l’oral qu’à l’écrit, reste aussi un handicap au moment de la recherche d’un premier emploi. Or, la maîtrise de la langue de Molière reste un sésame pour s’intégrer dans la vie professionnelle. Du coup, bon nombre de filières manquent actuellement de bons francophones, principalement celles tournées vers l’export telles que les centres d’appels, l’industrie aéronautique, automobile ou encore touristique. Plusieurs grands opérateurs du tourisme ont créé leur propre académie pour améliorer la formation de leurs ressources humaines. Mais jusqu’à présent, aucune structure n’est spécialisée dans le renforcement des compétences linguistiques des nouvelles recrues. De plus, la réforme des CSF, qui restent le seul dispositif de formation continue en milieu professionnel est en stand by depuis plusieurs années. «Pour contourner le handicap linguistique, les entreprises de tourisme sont obligées de recruter des lauréats de type bac+5 car la majorité des titulaires d’un bac+2 ont un niveau de langue très basique et ne maîtrisent ni l’arabe ni le français», signale Othman Cherif Alami, administrateur du groupe Atlas Voyages. Le professionnel explique que pour le secteur du tourisme, les employeurs ont besoin de profils maîtrisant les principales langues étrangères des principaux marchés émetteurs de touristes vers le Maroc. Les centres d’appels, spécialisés dans le marché français, déplorent également la rareté des bons profils francophones.
Jamal Belahrach, président de la Commission Emploi et Relations Sociales de la CGEM refuse de cantonner la question de la langue française aux besoins d’une filière donnée plutôt qu’une autre. «Le français est d’abord un outil de travail dans l’économie nationale, avec nos principaux partenaires, notamment l’Europe et la France, qui est notre premier partenaire commercial», précise-t-il.
L’arabisation de l’enseignement est un choix politique. Un choix qui a eu de lourdes répercussions sur la qualité de la formation des jeunes. «La politisation qui est actuellement faite autour de l’enseignement de la langue française est un faux problème. Cette politisation handicape sérieusement les jeunes en termes d’aptitudes professionnelles», dénonce Belahrach.

Un handicap à l’attractivité

COMME beaucoup de secteurs, les centres d’appels souffrent beaucoup de la rareté des profils maîtrisant la langue française. Youssef Chraïbi, président de l’Association Marocaine de la Relation Client et président du groupe Outsourcia, estime que la faiblesse du niveau de maîtrise de la langue française représente un manque à gagner énorme en termes de créations d’emplois : «Ces dernières années, le manque de ressources francophones qualifiées a constitué le principal frein à une croissance plus massive de notre secteur. Alors que notre bassin de l’emploi a été initialement présenté comme un des atouts de la destination Maroc, il est actuellement réputé pour la pénurie du vivier de ressources francophones, poussant ainsi certains donneurs d’ordres à envisager d’autres destinations pour l’extension de leurs activité. La maitrise de la langue est devenue le principal critère de recrutement, ayant un poids plus important que le niveau de diplôme. Ainsi, une personne ayant un bon niveau de français a pratiquement 100% de chances d’intégrer le secteur de la relation client, et de toutes façons beaucoup plus de chances qu’un Bac+5 ayant un niveau de français moyen. L’offshoring emploie plus de 50.000 personnes et apporte plus de 7 milliards de dirhams de revenus à l’export. Le manque à gagner lié à l’arabisation se chiffre à plusieurs milliers d’emplois et à plusieurs centaines de millions de dirhams chaque année»

Hassan EL ARIF

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