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L'économiste, le premier quotidien économique au Maroc

dimanche 26 octobre 2014,
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Intelligence économique au Maroc
Quelle ambition pour un Etat stratège?
Par Abdelmalek Alaoui

   
Intelligence économique au Maroc Quelle ambition pour un Etat stratège? Par Abdelmalek Alaoui
Managing Partner de la société de conseil en veille stratégique Global Intelligence Partners (www.global-intel.com), Abdelmalek Alaoui est également auteur du livre à succès «Intelligence économique et guerres secrètes au Maroc» (Editions Alphée, Paris). Depuis avril 2012, il est président exécutif de l’Association Marocaine d’Intelligence Economique (AMIE)  

A l’heure où de nombreux pays européens, dont la France, envisagent de créer un haut-commissariat, voire un poste ministériel dédié à l’Intelligence économique, la question du dispositif de veille stratégique  au service du gouvernement et des acteurs privés se pose également avec acuité dans notre pays.
En effet, bien que le Maroc soit  plutôt considéré au Maghreb et en Afrique comme précurseur dans  l’adoption d’une démarche d’Intelligence économique, de nouveaux défis liés à un changement de notre environnement stratégique nous obligent à adapter notre réflexion pour la porter à un niveau supérieur.
Il y a trois ans, j’avais très modestement contribué au débat dans un ouvrage en souhaitant l’émergence du manager marocain «hybride», qui saurait concilier l’approche de surveillance chinoise, la rigueur analytique française, ainsi que l’audace américaine dans sa stratégie d’appréhension du marché. Cette doctrine d’intelligence économique marocaine était alors résumée dans le leitmotiv: «Surveiller comme les Chinois, analyser comme les Français, agir comme les Américains».
Cette approche doit être complétée.
Aujourd’hui, à l’aune des évolutions conjoncturelles mais également de mouvements de fond, ce triptyque fondamental doit devenir un quadriptyque dans lequel l’Etat a un rôle essentiel à jouer: celui de catalyseur et de disséminateur.
Fort de sa position d’acteur central d’une politique publique d’Intelligence économique, le gouvernement doit donc ajouter une quatrième dimension et compléter la formule qui doit ainsi devenir:  «Surveiller comme les Chinois, analyser comme les Français, agir comme les Américains, et partager comme les Arabes».
En effet, avec le recul dont l’on dispose désormais sur la pratique d’Intelligence économique au Maroc, et après avoir analysé les pratiques de nombreux acteurs publics et privés, l’on se rend compte que la coopération et le partage – bien que souvent évoquées lors de multiples réunions – sont des vertus inégalement réparties au Maroc. 
Ceci est dû notamment aux positions historiques de défiance mutuelle inter-administrations et à la difficulté à faire émerger un partenariat public-privé aux bénéfices mutuels, dans lequel chacun trouverait son compte à coopérer.

Trois axes à privilégier

C’est donc précisément à ce niveau que l’Etat a un rôle à jouer en permettant que l’Intelligence économique puisse devenir une cause commune au service d’une stratégie économique nationale qui allierait souplesse et agressivité.
Bien que de prime abord, ces deux notions puissent paraître antinomiques, elles correspondent en réalité à la traduction opérationnelle d’une démarche d’Intelligence économique nationale, que seul un dispositif logé au sein même du gouvernement serait en capacité de porter.
A cet égard, le débat sur la création d’une entité ou la création d’un maroquin n’est pas d’actualité, car il nous faut d’abord exploiter et optimiser les outils existants, et leur permettre de se déployer de manière  optimale.
Il est nécessaire en premier lieu de disposer au sein des départements ministériels concernés  de la meilleure plateforme technique et humaine de surveillance, d’analyse et de partage de l’information à caractère industriel et commercial, tout en veillant à ce que les axes de surveillance n’écartent pas les aspects politiques, sociétaux et les distorsions éventuelles du panorama informationnel.
En clair, bien que les objectifs premiers de la veille stratégique marocaine se doivent d’être économiques, il est nécessaire de na pas négliger l’analyse des faits politiques, notamment régionaux, au risque de rater une menace ou une opportunité. Pour cela, il est nécessaire que le Maroc soit à la fois en mesure de surveiller et d’analyser l’information normée, issue de sources clairement identifiées telles que la presse, les bases de données ou les sites internet.  Mais il lui faut également identifier les éléments de rupture issus de nouveaux acteurs tels que les réseaux sociaux ou les think-tanks et autres centres de recherches. Ces derniers impactent de manière très forte la perception de l’offre globale d’un pays, parfois bien au-delà des index et autres classements qui se sont multipliés ces dernières années, et dont le dernier avatar négatif pour le Maroc n’est autre que celui dévoilé il y a quelques jours par «Transparency International».

                                                                     

L’on ne saurait plaquer un quelconque manuel
et l’adapter aux réalités marocaines, il faut au contraire
effectuer l’effort d’adaptation

                                                                      


Or, pour pouvoir se mettre en capacité de débusquer les agendas cachés des acteurs et de repérer les fameux «signaux faibles», annonciateurs d’une poche crisogène, les outils technologiques – bien qu’absolument nécessaires – se révèlent souvent insuffisants. En effet, comment un logiciel pourrait-il débusquer une vidéo sur «Youtube» contenant de l’humour et qui porte atteinte à notre pays? Comment pourrait-il traduire un mouvement de fond sur «Facebook» s’il ne connaît pas les motivations des groupes qui constituent ce réseau social? Enfin, comment une machine peut-elle faire ressortir des scenarii commerciaux au lendemain d’une crispation de l’opinion d’un pays client du Maroc?
C’est pourquoi le second chantier à ouvrir dans une démarche d’intelligence économique d’Etat rénovée est sans conteste celui de la formation. Si des initiatives existent déjà – souvent du fait de professionnels aguerris et fortement motivés – le temps est désormais venu de normer les processus de formation en Intelligence Economique et de les adapter aux réalités tangibles de notre pays, en gardant à l’esprit que la transmission de ces savoir-faire et de ces «savoir-être» constitue en soi une démarche de patriotisme économique.
Cette dernière doit nécessairement guider tout professionnel marocain de l’Intelligence économique, au-delà de toute autre considération.
En effet, l’on ne saurait plaquer un quelconque manuel et l’adapter aux réalités marocaines, il faut au contraire effectuer l’effort d’adaptation et aller au contact des écoles – souvent nationales – qui ont développé des modules d’Intelligence économique.
Enfin, au risque d’être provocateur, il est tout aussi important d’encourager la « transhumance » des cadres de l’administration et du privé, afin de s’interpénétrer des logiques de chacun. Car s’il est un fait qui frappe l’observateur, c’est combien l’Etat dispose en son sein de compétences et d’expertises, souvent «mal aimées», mais dont il convient de souligner le rôle central en termes de promotion et d’implémentation de  la démarche d’Intelligence économique au sein des pouvoirs publics.

Passer du rayonnement à l’influence

La troisième dimension de cette nouvelle approche serait de favoriser l’émergence d’une dynamique de coopération internationale en matière de veille à travers le réseau diplomatique et commercial marocain.
Pour cela, il faudrait y  inclure les entreprises marocaines présentes notamment en Afrique subsaharienne qui pourraient être d’un concours précieux si elles venaient à mutualiser avec l’Etat leur expertise et leurs ressources en Intelligence économique. Elles partageraient ainsi les fruits de leur expérience et éviteraient aux pouvoirs publics d’avoir à payer le coût de l’apprentissage, qui peut s’avérer exorbitant. L’enjeu de ce nouveau maillage international en matière d’Intelligence Economique, ne nous y trompons pas, est bien de faire passer notre pays du rayonnement à l’influence. Ceci veut dire permettre à l’Etat  à terme de se mettre en capacité de peser sur les événements, de réduire les crises, et de dessiner son futur.
L’accès à l’émergence, que nous appelons tous de nos voeux, est au prix de cette triple exigence.