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L'économiste, le premier quotidien économique au Maroc

mercredi 22 mai 2013,
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Stratégie: Le trilemne économique du Maroc
Par Abdelmalek ALAOUI

Stratégie: Le trilemne économique du Maroc Par Abdelmalek ALAOUI

Managing Partner de la société de conseil en veille stratégique Global Intelligence Partners,, Abdelmalek Alaoui est également auteur du livre à succès «Intelligence économique et guerres secrètes au Maroc» (Editions Alphée, Paris). Depuis avril 2012, il est président exécutif de l’Association Marocaine d’Intelligence Economique (AMIE)

   

LES mauvaises nouvelles pour l’économie marocaine semblent se succéder depuis une quinzaine de jours: recul dans le classement «Doing Business» de la Banque Mondiale, mise sous surveillance négative des banques par les agences de notation et aggravation significative du déficit budgétaire en sont les manifestations les plus emblématiques.
En effet, l’accumulation de ces différentes données et leur mise en perspective avec les carences structurelles du tissu économique national fait apparaître le risque que le pays se trouve en état de précarité stratégique au niveau de sa politique économique.
Le Royaume, qui a pourtant su pendant dix ans formuler des stratégies sectorielles ambitieuses n’arrive toujours pas à passer au palier supérieur, c’est à dire à mettre en place la convergence intersectorielle afin de créer un «choc de compétitivité» qui lui permettrait de prétendre enfin à l’émergence.
Paradoxalement, le seul gouvernement qui ait donné le sentiment de vouloir introduire une dose de coordination aura été le plus impopulaire et celui au bilan le plus décrié des quinze dernières années, celui de Abbas El Fassi. Or, l’on ne peut que regretter que son successeur, doté pourtant de pouvoirs très substantiellement renforcés, ait abandonné les comités de vielle stratégique interministériels (CVS) qui permettaient au moins que les titulaires de maroquins impactant l’économie se retrouvent de manière périodique pour coordonner leur action.
Certains diront qu’avec la nouvelle Constitution, ce rôle de convergence est désormais dévolu au chef du gouvernement, et qu’il incombe donc à Abdelilah Benkirane d’organiser la mise en musique des départements sensibles afin de tenter de capter de la valeur ajoutée additionnelle, et surtout, d’éviter les gaspillages inévitables issus de la superposition de plans sectoriels aux objectifs parfois divergents.
Pour autant, les pouvoirs publics donnent l’impression de ne pas prendre la mesure du caractère particulièrement sérieux de la situation actuelle, dans la mesure où les différents responsables gouvernementaux , dans leur déclarations pour commenter la triple actualité citée au début de cette analyse,  ont fait appel à l’arsenal «classique» de riposte à ces différents sujets, attaquant tour à tour «la méthode de calcul» (désormais un grand classique), la « méthodologie» (en passe de devenir un classique), voire le «complot généralisé contre l’esprit de la réforme» (un néo-classique).

Trois dimensions capitales

Au delà de l’aspect folklorique de cette démarche de communication directement  inspirée de l’ère soviétique, l’on a le sentiment que les acteurs gouvernementaux souhaitent s’en prendre à l’arbitre qui vient de leur donner un carton jaune, tout en sachant pertinemment qu’il ne le retirera pas pour autant.
Le chef du gouvernement, qui avait fait comme promesse de campagne de rompre avec la langue de bois, serait donc bien inspiré d’informer les Marocains que les temps qui se présentent devant nous seront compliqués à gérer, et nécessiteront des sacrifices certains et une réponse adaptée à un trilemne(1)  économique.La première dimension de ce challenge à trois branches sera de conduire à très court terme l’abandon maintes fois programmé mais systématiquement  repoussé  de notre système actuel de compensation. Cette réforme aura comme résultat inévitable un renchérissement des prix des hydrocarbures pour le consommateur. Une première piste de transition douce peut être envisagée en introduisant un système de substitution de l’énergie fossile par les énergies renouvelables  à travers des incitations massives en faveur des équipements utilisant des énergies «vertes». Non seulement ceci permettrait plus d’intersectorialité entre la réforme de la compensation et le plan solaire marocain (PSM), mais cela devrait également favoriser l’émergence d’un tissu économique arrimé à une économie solidaire et durable.
Le second aspect de ce trilemne sera de faire maigrir intelligemment l’Etat afin de redistribuer la ressource aux acteurs régionaux et locaux – comme le prévoit la régionalisation avancée-  et de préparer ces derniers à ordonnancer la dépense publique dans une double contrainte  de transparence et d’efficience.
Peu préparés à cet exercice, mais souvent dotés d’une volonté de servir l’intérêt général, les acteurs locaux vont devoir faire leur «aggiornamento» pour pouvoir faire face à l’explosion des requêtes de la part de leurs communautés régionales, des lobbies et autres intérêts particuliers. Ce sera là un défi de taille, car passer d’un pays où la culture de la centralisation est très forte vers  une délégation de prérogatives aussi poussée comporte une dose de conduite du changement à laquelle nous sommes peu enclins culturellement.
Enfin, la troisième dimension porte sur le  changement d’état d’esprit du Maroc puisqu’elle consiste à tout mettre en œuvre pour la libération des initiatives privées, ce qui signifie la fin de la culpabilisation de l’entrepreneur et son appréhension systématique par les services de l’Etat comme étant un fraudeur potentiel. Ainsi, l’exigence de vérité veut que l’on dise ici à nos concitoyens que la majorité des opérateurs marocains sont dans une posture d’attentisme depuis l’hiver dernier et que quasiment l’ensemble du capital enthousiasme impulsé par la nouvelle Constitution s’est consommé à l’aune du manque d’esprit de réforme au niveau du gouvernement, et du manque de motivation de ce dernier à devenir compétent.
Le opérateurs attendent en effet  qu’un signal fort et global  leur soit donné afin d’amorcer à nouveau la pompe à investissement. Et ce ne sont pas les déclarations contradictoires, voire les tirades à l’emporte-pièce contre les touristes du ministre de la Justice, qui contribueront à créer ce climat de confiance que le monde de l’entreprise appelle de ses vœux.
En effet, dans un monde global mais inégal, la configuration de notre position économique est en train de changer à grande vitesse, et il est normal que les opérateurs économiques se posent la question de la vision stratégique de notre pays, d’autant plus que leurs opportunités d’investissement s’internationalisent, et que le patriotisme économique ne trouve pas encore de politiques pour le faire vivre.
Peut être faut-il voir dans la visite royale dans les pays du Golfe et en Jordanie le signal qu’une institution- la plus haute du pays- a pris la mesure de la prégnance de la situation économique du Maroc. Elle a ainsi souhaité, à sa manière, donner un signal fort quant à sa capacité à fixer le cap tout en permettant au gouvernement de jouer pleinement son rôle d’animation de l’Exécutif. Ceci prend tout son sens dans la mesure où le gouvernement a été étroitement associé au déplacement du roi, plusieurs ministres l’accompagnant.
Reste que le gouvernement doit désormais se montrer à la hauteur des alliances économiques stratégiques scellées lors de ce voyage, en permettant à l’arsenal juridique national et à toute la technostructure de se mettre au service de ce partenariat est-ouest rénové. Il lui faudra ainsi se départir de sa vision traditionnelle des investisseurs du Golfe –considérés malheureusement trop souvent comme uniquement des «pompes à cash»- et comprendre que le Moyen-Orient traverse également une mutation profonde.

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(1) Terme issu du terme anglais «Trilemna», utilisé notamment par les économistes pour qualifier un dilemme à trois dimensions