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jeudi 31 juillet 2014,
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Patrimoine préhistorique: Trop tard pour le sauver?
Concentration de sites exceptionnels dans la métropole
Plusieurs grottes sont détruites au lieu d’être valorisées
Exploitation de carrières, décharges sauvages, bidonvilles… les agressions

   
Patrimoine préhistorique: Trop tard pour le sauver?
Chaque jour, des sites exceptionnels à vocation archéologique subissent des agressions irréversibles: décharges à ciel ouvert, exploitation de carrières, extension des zones bâties… Le site de Sidi Abderrahmane est un exemple parmi d’autres. Il regroupe aujourd’hui près de 721 bidonvilles

Des flaques d’eau stagnante, des déchets pourris jonchant le sol et dégageant des odeurs nauséabondes et des débris en tout genre recouvrent le site de Sidi Abderrahmane à Casablanca, non loin de la carrière Schneider qui regroupe près de 721 baraques. Un tableau regrettable pour une métropole qui, au lieu de prendre soin de son patrimoine culturel pour attirer les visiteurs et les touristes, le laisse à l’abandon et en état de délabrement. Pourtant, ce site est à fort potentiel archéologique, compte tenu de ses occupations successives remontant vraisemblablement à un million d’années.
La région du Grand Casablanca jouit d’une concentration de sites exceptionnels, mais très peu connus des touristes et même des Casablancais. Il s’agit, entre autres, des carrières Thomas et Oulad Hamida. Les ossements trouvés dans ces endroits attestent d’une population humaine qui date de 200.000 à 700.000 ans, des vestiges d'habitat néolithique, ainsi que des vestiges d’une grande variété de la faune de l’époque: panthères, hyènes, antilopes, ours, rhinocéros, etc. Grâce à ces sites et bien d’autres, le Royaume offre un registre remarquable d’hominidés pléistocènes (pendant la préhistoire bien avant l’âge de pierre) dont la richesse est comparable à celui de l’Afrique orientale et n'a que très peu d'équivalents sur la planète. Le patrimoine archéologique du pays prouve que l’Afrique du Nord fut habitée depuis la haute Antiquité par de nombreuses civilisations préhistoriques, renforçant ainsi l’hypothèse des franchissements anciens du détroit de Gibraltar et leur rôle éventuel dans les premiers peuplements de l’Europe de l’Ouest. Bien que mondialement reconnu, ce patrimoine préhistorique reste très largement inexploité faute de protection adéquate (un seul site classé en 1951) et de moyens suffisants pour développer de grands chantiers de fouilles.

Sidi Abderrahmane: Le projet remonte à 1993
Le site de Sidi Abderrahmane fut le premier site préhistorique du Maroc à faire l'objet d'un arrêté de classement en 1951. En 1955 eut lieu la découverte révolutionnaire de restes d'un Homo erectus, l'Homme de Sidi Abderrhamane, daté à 0,35 -0,4 million d’années. Les fouilles reprirent en 1978 à l'initiative du service d'archéologie du ministère des Affaires culturelles du Royaume, puis sous la direction de l'Institut national des sciences de l'archéologie et du patrimoine. L'extension de la carrière mit au jour plusieurs cavités: grotte des ours, grotte des rhinocéros, grotte de l’éléphant, grotte de la gazelle, grotte du cheval et Cap Chatelier. Ce site vit sa conservation créée en 1993 avec le projet d’aménagement d’un parc touristique archéologique. Mais depuis, rien de concret n'a véritablement vu le jour. L’idée vient à peine de refaire surface, grâce au projet de Sindibad. L’objectif est de doter la ville d’un musée où pourraient être présentées les grandes étapes de l'aventure humaine et de la vie quotidienne des hommes préhistoriques depuis les origines, ainsi que l'évolution des climats et des paysages par un environnement végétal reconstitué

Des outils préhistoriques à la carrière Thomas
La plus ancienne occupation préhistorique du Maroc a été découverte à la carrière Thomas-1, tout près de la fourrière de Hay Hassani. Taillés dans la pierre, les objets découverts, appelés bifaces, ont une forme de hache. Ils présentent des parties latérales tranchantes concaves et une extrémité pointue. Ils étaient utilisés pour le dépeçage, la grosse boucherie, la fracturation d'ossements. Fabriqué il y a près d’un million d’années, cet attirail minéral est le plus ancien témoignage d’activité humaine retrouvé au Maroc. La faune associée est dominée par l'hippopotame et comprend, en outre, des éléphants, des zèbres et des gazelles. «L'homme charognait derrière les grands prédateurs et leur disputait parfois quelques carcasses. Aucune trace de feu n'a été découverte et les activités quotidiennes de ces lointains ancêtres restent encore bien mystérieuses», est-il indiqué auprès de l’Institut national des sciences de l’archéologie et du patrimoine.

Des rhinocéros à la carrière Oulad Hamida
La grotte des rhinocéros de la carrière Oulad Hamida-1 fut occupée il y a environ 600.000 ans. Cette première datation de l'Acheuléen (stade du paléolithique où les outils étaient taillés sur les deux faces) marocain a été obtenue grâce à la physique nucléaire, par application de la méthode de Résonance paramagnétique électronique (RPE) à l'émail de dents de rhinocéros blanc. Cette espèce a été découverte en abondance, à un point tel que l'on imagine ici une véritable stratégie de chasse mise en œuvre par les hominidés. Près de cinquante autres espèces de vertébrés ont été découvertes, indiquant un climat sensiblement plus aride qu'aujourd'hui. Les outils de pierre utilisés étaient aussi des bifaces utilisés pour le dépeçage, la boucherie et la fracturation d'ossements. Le feu ne semble toujours pas connu.

Une faune surprenante à la carrière Ahl Loghlam
A ce jour, les scientifiques n’ont retrouvé aucune trace de feu dans les sites datant de plus de 500.000 ans. Ils supposent que les humains de l’époque ne le maîtrisaient pas encore.
Dans la carrière Ahl Loghlam, par exemple, les archéologues n’ont pas retrouvé de restes humains. Le gisement, datant de 2,5 millions d’années, contient plus de 4.000 fossiles, dont 80 espèces de vertébrés. Les chercheurs pensent que l’homme ne s’était pas encore installé à Casablanca. En tout cas, la faune retrouvée à Ahl Loghlam est elle-même surprenante. Les archéologues y ont reconnu un guépard, un tigre à canines en sabre, un rhinocéros, un hipparion (ancêtre du cheval à trois doigts par patte), une autruche, un morse et un pingouin aussi.

Les Hommes de Casablanca

ES premiers représentants du genre homo sont connus au Maghreb par plusieurs restes rapportés à Atlanthropus mauritanicus, terme qui signifie Homo erectus évolué (homme érigé, c’est-à-dire qui se tient parfaitement debout) ou Homo sapiens archaïque (homme savant, c'est-à-dire l’homme moderne, apparu il y a environ 200.000 ans). A l'exception du célèbre site algérien de Tighenif, tous les restes connus ont été découverts au Maroc, à El Hajeb près de Meknès, à Salé et principalement à Casablanca. L'Homme de Sidi Abderrahmane, représenté par un fragment mandibulaire, fut le premier découvert, en 1955, dans la grotte des Littorines aujourd'hui détruite.
L'Homme de la carrière Thomas-1 est représenté par une hémi-mandibule découverte en 1969. Trois nouveaux restes dentaires ont été exhumés lors de fouilles récentes, en 1994, 1995 et 1996. Quant à l'Homme de la carrière Oulad Hamida-1(ex-Thomas 3), il est représenté par une partie de la face, du maxillaire supérieur et plusieurs dents isolées, découverts en 1972 dans une grotte également détruite.

 

Bouchra SABIB