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L'économiste, le premier quotidien économique au Maroc

dimanche 23 novembre 2014,
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«Il faut s’attaquer aux tabous de l’Université»
Houdaifa Ameziane, président de l’Université Abdelmalek Essaadi
Sélection à l’entrée et gratuité, les deux freins
La formation professionnalisante s’étoffe
Chômage des diplômés et adéquation formation-emploi, chantiers perpétuels

   
«Il faut s’attaquer aux tabous de l’Université» Houdaifa Ameziane, président de l’Université Abdelmalek Essaadi
«Un autre tabou, celui de la gratuité. Le moment est venu de s’y attaquer. Dans les autres pays, le citoyen est mis à contribution pour financer les études avec des mécanismes pour dispenser les familles à faible revenu», souligne le président de l’Université

Pour Houdaifa Ameziane, le président de l’Université Abdelmalek Essadi (UAE), la réforme de l’Université entamée en 2003 a été un chantier important dont à peine les premiers résultats se font sentir. Il reste par ailleurs à s’attaquer à l’épineuse question de la gratuité et de la sélection à l’entrée qui sont de véritables entraves au développement de l’Université.

- L’Economiste: L’intégration au niveau du marché du travail semble poser problème, comment expliquer le niveau élevé de chômage des lauréats de l’Université?
- Houdaifa Ameziane: Il y a lieu de distinguer deux périodes, l’avant et l’après-réforme. Avant la réforme, on dénotait une certaine inadéquation entre l’offre de formation et les besoins du marché du travail. Et ce, pour plusieurs raisons: rigidité de l’offre de formation, centralisation, faibles contacts entre le monde de l’Université et celui socioéconomique, etc.
Tout cela a donné lieu à l’apparition du chômage des diplômés à partir des années 80 qui s’est développé depuis. La responsabilité n’incombe pas seulement à l’Université. Cette problématique de chômage des diplômés est due aussi au tissu économique local. Ce dernier est formé en grande partie de petites et moyennes entreprises qui ne sont pas capables d’absorber l’ensemble des lauréats frais émoulus des différentes formations de l’Université. A partir de l’adoption de la réforme et de la loi donnant plus d’autonomie financière et pédagogique aux universités en 2003, une certaine souplesse a été introduite dans l’offre de formation de chaque université. Dans notre cas, cette autonomie nous a permis de professionnaliser davantage notre offre de formation.

- Comment s’est déclinée cette offre de formation depuis 2003?
- Les filières à caractère professionnalisant représentaient il y a six ans près de 30% du total.
Actuellement, elles sont passées à plus de 70%, soit 115 filières sur 180. En effectif, nous sommes passés de 4 à 30% du total des étudiants de l’Université. Si l’effectif n’est pas plus important, c’est parce que la formation commence à partir de la troisième année de licence ou du master.
Cette offre de formation professionnalisante, qui est devenue maintenant une des politiques soutenues de l’UAE, ne s’est pas faite sur les propositions des seuls enseignants. Nous avons été amenés à développer et à consolider notre collaboration avec le monde socio-économique qui est souvent consulté dans la confection des formations professionnalisantes offertes.

- Quelle évolution peut-on prévoir pour ces filières professionnalisantes au niveau de la région Tanger-Tétouan?
- L’évolution ira sans conteste vers de plus en plus de formations de ce type. Concrètement, nous nous attendons à une augmentation des effectifs de ces filières au fur et à mesure de leur multiplication. En 2011, nous avons proposé plus de 20 filières. Cette année, nous en proposerons treize autres supplémentaires, en plus des filières qui ont du succès et qui seront reconduites.

- Quelles filières correspondent le mieux à la demande des entreprises locales dans la région?
- Avec tout ce qui se passe dans la région, le besoin en nouveaux métiers et profils est apparu. C’est le cas par exemple avec l’installation de grandes structures comme Renault qui nous pousse à développer des filières d’ingénieurs dans des domaines pointus comme la mécatronique (NDLR, synergie entre mécanique et électronique). C’est le cas aussi de la faculté de droit qui propose une formation en logistique et transport maritime et la gestion des plateformes off-shore avec un master dédié. D’ailleurs, nous sommes en pourparlers avec l’Université de Barcelone pour monter des filières en génie civil, le marché de l’emploi semble très demandeur pour ces profils.

- Quelle approche est faite pour le suivi des lauréats?
- Au niveau de l’université, cette problématique de suivi est une préoccupation centrale. C’est pourquoi nous avons proposé, dans le cadre de la coopération internationale, deux projets Tempus qui sont financés par la Commission européenne. Ils sont axés sur les aspects d’insertion professionnelle et d’employabilité. Ces deux projets nous ont permis de procéder à l’installation d’un observatoire de l’insertion professionnelle qui reste une première au niveau des universités marocaines. Cet observatoire a commencé par faire ses premières enquêtes auprès des lauréats fraîchement diplômés pour connaître leurs intentions futures dès cette année.

- Comment qualifier la relation que vous avez avec l’entreprise?
- L’évolution en matière de formation n’a pas pu se faire sans la consultation et le développement des relations avec le monde socioéconomique. Nous tenons de plus en plus compte des besoins du marché du travail en consultant nos partenaires. Et en même temps, cette ouverture vers le monde de l’entreprise a permis à cette dernière de mieux connaître l’université et de mieux collaborer à l’avenir.

- Mais les opérateurs ne sont pas contents…
- L’Université a pour mission de former, mais aussi de contribuer au développement économique. Ce dernier passe par l’établissement de relations fortes et étroites avec le monde socioéconomique. Nous sommes certes critiqués, mais souvent ceux qui participent avec nous dans la proposition des formations, dans la proposition des modules de formation et même dans l’encadrement sont suffisamment optimistes pour dire que l’Université a complètement changé lors des dix dernières années. La réforme reste relativement récente, elle n’a commencé que depuis peu à donner ses fruits, il y a des dysfonctionnements, on ne peut le nier…

- Quelles en sont les causes?
- Il y a deux tabous qui freinent l’élan de l’Université auxquels on doit s’attaquer.
D’abord, la culture de la sélection qui n’est pas encore bien ancrée. On nous compare à d’autres universités plus performantes, mais il y a lieu de préciser que la sélection ailleurs est très bien acceptée et enracinée dans la culture universitaire. Quand on ouvre une formation pour laquelle on n’a pas la garantie d’avoir le public adéquat, il y a le risque de décrochage en cours de route et des inadaptations avec la demande en fin de parcours. Un autre tabou, celui de la gratuité. Le moment est venu de s’y attaquer. Dans les autres pays, le citoyen est mis à contribution pour financer les études avec des mécanismes pour dispenser les familles à faible revenu. A l’image de la réforme de la Caisse de compensation, dont les aides ne ciblent pas les personnes qui en ont besoin, l’enseignement supérieur ne pourrait pas continuer à se baser sur cette gratuité totale, quel que soit le public.


Propos recueillis par Ali ABJIOU