Economie

«Il faut en finir avec l’absurdité du tout-gratuit à l’université»
Entretien avec Lahcen Daoudi, ministre de l’Enseignement supérieur

Par | Edition N°:3832 Le 23/07/2012 | Partager
La réforme sera présentée lors de la discussion du projet de loi de Finances
La médecine et les grandes écoles pour commencer
La promotion des professeurs ne se fera plus par ancienneté

Lahcen Daoudi: «La suppression des professeurs assistants dans les universités était une grande erreur pour laquelle il faut trouver une solution en urgence»

Le ministre de l’Enseignement supérieur s’attaque au tabou absolu de la gratuité de l’enseignement dans le public. Il faudra, dit-il, que les ménages qui ont les moyens contribuent à l’effort de financement de la formation. La réforme sera présentée dans la prochaine loi de Finances. Pour commencer, les facultés de médecine et les grandes écoles serviront de cobayes.

- L’Economiste: Vous négociez actuellement l’implantation de plusieurs établissements étrangers au Maroc. Avez-vous un échéancier précis à ce sujet?
- Lahcen Daoudi: Ce qui est sûr, c’est que ce ne sera pas pour la prochaine rentrée de septembre.  Par contre, je peux vous assurer que quelques établissements seront prêts à l’ouverture de l’année 2013/2014. Il faut du temps pour construire des bâtiments, nous avons mobilisé le foncier à Rabat et Casablanca. Dès que nous aurons finalisé l’accord lors de la venue de ma collègue française en septembre, nous démarrerons les travaux de construction des premiers établissements. L’objectif c’est d’en ouvrir quelques uns dans un an, au moins une école de commerce. Avec les Espagnols, nous travaillons sur la faculté de médecine de Tanger et une école supérieure de technologies à Sidi Ifni. Ils vont nous restituer un bâtiment à Tétouan que l’on pourrait affecter à une école d’architecture. Les Russes nous pressent, nous allons leur attribuer 20 hectares à Casablanca où ils implanteront une grande université. Les cours seront dispensés en anglais et en russe.

- Ces partenariats visent-ils à sortir le système public de l’immobilisme?
- Oui, c’est un peu cela aussi. L’objectif est de créer de l’émulation dans le système, de le faire bouger. Le public est ce qu’il est. Il a ses avantages et ses défauts. Aujourd’hui, nous avons un autre problème grave, celui du tout-gratuit des études supérieures dans notre pays. Nous ne pouvons plus continuer dans cette logique. Avec ses contraintes budgétaires, l’Etat n’a plus les moyens de financer indifféremment tout le monde. Tenez, la formation d’un spécialiste en médecine coûte un million de dirhams, un ingénieur, entre 400 et 600.000 dirhams et autant pour un architecte. Un lauréat de faculté des Lettres, 30.000 dirhams.
J’ai demandé à l’Ecole Mohammedia d’ingénieurs de m’indiquer la proportion des étudiants auxquels on pourrait demander une participation financière, j’ai été surpris d’apprendre que 60% seraient dans ce cas. On veut bien prendre en charge les pauvres, les étudiants issus des couches moyennes inférieures, mais il est temps que les ménages qui ont les moyens puissent apporter une contribution à l’effort de la collectivité. Après concertation, le gouvernement présentera une réforme dans le cadre de la prochaine loi de Finances devant le Parlement.

- Le problème que vous soulevez est aussi valable pour la politique de subventions que l’on n’arrive pas à infléchir malgré des discours…
- Mais le processus de ciblage des subventions des produits de base est lancé. Le gouvernement s’est engagé à l’accélérer. Nous allons dupliquer le même schéma dans un premier temps, dans certaines filières notamment les études de médecine et dans les grandes écoles d’ingénieurs et de commerce.

- Sur quelle base allez-vous identifier ces ménages qui devront payer? Pour le ciblage des subventions, la catégorisation a été plus que laborieuse.
- Ce n’est pas parce qu’on a eu du mal dans cette opération qu’il sera impossible  d’identifier les ménages qui devront contribuer à l’effort de financement de la formation de leurs enfants.  Nous procéderons d’abord par un diagnostic avant d’engager des discussions avec des partenaires.  Ce n’est qu’après ce processus, que viendra le temps de la décision.

- Vous touchez là à une question taboue, presque «sacrée». Avez-vous anticipé les contestations et les résistances qui risquent d’être virulentes?
- La décompensation était également taboue, voire sacrée. Pourtant, nous avons désacralisé la question de l’augmentation du prix du gasoil et de l’essence. Il faut continuer à décompenser les carburants mais sans créer des déséquilibres socio-économiques. La différence est qu’avant, on disait «on va faire » sans agir, mais nous, nous l’avons fait. Sur la question de la suppression de la gratuité pour tous dans l’enseignement supérieur, nous irons jusqu’au bout, mais en privilégiant la pédagogie et la concertation.

- A partir de quel niveau de revenu considérez-vous qu’un ménage est riche?
- Vous savez, être riche c’est très relatif. Il ne faut pas uniquement se contenter de critères liés au revenu mais prendre en compte la composition du ménage : le nombre d’enfants, les charges par personne, etc. Les situations seront traitées au cas par cas avec une possibilité de recours pour contester son statut. Il ne faut surtout pas s’enfermer dans des critères rigides.  

- Comment stopper la dégradation continue de la formation à l’université?
- Oui, il y a une dégradation continue de la qualité de la formation. Le Maroc a fait un effort au niveau quantitatif, maintenant, il faut s’attaquer au qualitatif. Il était peut-être difficile d’agir sur les deux tableaux à la fois. Il faut aussi souligner que le nombre de bacheliers dépasse largement les capacités d’accueil. Dans certaines universités, nous avons 280 étudiants pour 100 places. Il est indispensable d’augmenter les capacités et en finir avec le système de promotion des enseignants sur le critère de l’ancienneté et le substituer par un système d’avancement basé sur la production de la recherche. Les nouveaux critères vont comprendre le nombre de publications dans les revues spécialisées. Nous allons créer un nouveau statut « D »pour les professeurs dans lequel la progression se fera uniquement sur la base de la recherche. La notion d’ancienneté devra progressivement disparaitre.

- Etes-vous prêt à aller à la bagarre avec les syndicats qui se sont toujours opposés à toute modification des règles de promotion?
- Sur ce plan, les lignes sont en train de bouger et les mentalités aussi. La preuve ? La promotion des enseignants titulaires de doctorats français de 1997 qui réclamaient à juste titre, un reclassement au grade supérieur sur la base de leur ancienneté, ont accepté que l’on applique le critère de la recherche. Croyez-moi, c’est un pas de géant dans l’université marocaine.
La progression se fera en fonction du nombre de publications dans des revues spécialisées. Nous allons créer un nouveau grade, le statut D. N’y accéderont que les professeurs qui auront rempli les conditions de publications.

- Et pour le reste, qu’est-ce qui va changer?
- Dorénavant, les professeurs d’universités ne pourront plus dépasser les 20 heures mensuelles dans le privé. Les écoles privées qui n’auront pas l’autorisation de dépassement de la part des présidents d’universités seront sanctionnées. Une circulaire sera émise dans les prochains jours. Nous allons également mettre un terme à la confusion entre les masters et les diplômes d’universités. Le master spécialisé ne donnera plus droit au doctorat parce qu’il fait intervenir plusieurs départements et spécialités. Par ailleurs, il en sera fini avec l’inflation actuelle des masters. Il s’est avéré que nombre de ces programmes n’avaient pas les moyens de fonctionner normalement et d’assurer un minimum de qualité de formation. Il n’y avait pas d’enseignants en nombre pour assurer leur animation.
A partir de la rentrée prochaine, tous les masters dans les facultés devront être obligatoirement validés par les départements et passeront sous leur pilotage. Plus question de laisser proliférer des principautés dans les facs. Jusqu’à présent,  c’était un peu la foire pour la création des masters. Un ou deux profs pouvaient en créer un sans disposer des ressources humaines pour assurer son fonctionnement.
Il faudra enfin tirer les enseignements de l’échec du système actuel basé sur les semestres. Celui-ci a créé une confusion totale dans les établissements à accès ouvert, voire, un chaos faute de contrôle. On ne peut pas maintenir le statu-quo. C’est l’objet de réflexions que nous avons engagées avec les doyens des facultés de droit et des sciences.

- Il y a des rumeurs selon lesquelles les inscriptions en master seraient monnayées, de même que des diplômes de doctorat en droit section arabe.
- Les inscriptions dans les masters se feront dorénavant sur sélection de dossiers et un examen écrit sur des feuilles anonymes. Il sera introduit également le système de double correction. Tout cela c’est du passé, je préfère regarder l’avenir. Pour le reste, je vous confirme par contre que plusieurs dossiers ont été transmis au tribunal.

Les alliances stratégiques

Entourés de responsables d’universités et de grandes écoles, le ministre recevait jeudi dernier une délégation française du ministère de l’Enseignement supérieur pour discuter des modalités d’implantation des universités et des grandes écoles françaises au Maroc (voir notre édition du 20 juillet 2012). Le gouvernement français appuie cette initiative. Après le rendez-vous de Rabat, une commission paritaire sera constituée pour affiner techniquement les dossiers de manière à ce que la décision politique se concrétise lorsque la ministre française de l’Enseignement supérieur arrivera en septembre. L’objectif étant que les premiers établissements ouvrent à la rentrée 2013.
Par ailleurs, 14  universités russes se sont regroupées afin de créer une grande université pluridisciplinaire à Casablanca. Il est presque certain qu’une école d’architecture française s’installera au Maroc et une autre espagnole. « On essaie d’élargir la palette de l’offre et de créer une dynamique pour insuffler plus d’émulation dans le système. Mon souhait est de voir des étudiants français ou espagnols venir poursuivre leurs études au Maroc», assure Lahcen Daoudi. Ils auront une double diplomation effective, un titre français et un diplôme marocain reconnu et publié dans le Journal Officiel en France. Ce qui n’est pas le cas aujourd’hui de ces double diplomations que proposent des établissements privés, révèle le ministre. Ceux-là ne sont pas publiés dans le Journal Officiel français, ils ne sont donc pas reconnus.
La présence au Maroc de ces établissements prestigieux est aussi un moyen pour nous intégrer dans la mondialisation de la recherche scientifique. Les entreprises françaises installées au Maroc nous soutiennent: Alstom va créer avec l’université de Valenciennes une école de logistique.
Pour le ministre, «l’ambition est de faire du Maroc un hub universitaire». A ce jour, en plus des Français et des Russes, il y a un accord de principe avec la faculté de médecine de Grenade, Polytechnique Barcelone et Polytechnique Turin pour ouvrir des annexes au Maroc.

 

Propos recueillis par Ilham BOUMNADE et Abashi SHAMAMBA

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