Enquête

Peut-on changer de sexe au Maroc?

Par L'Economiste | Edition N°:3796 Le 01/06/2012 | Partager
Officiellement, les opérations ne se pratiquent plus
Sur les traces d’une communauté secrète

13 rue du Capitaine de Frégate Lapébie à Casablanca. L’avant dernier immeuble abritait la clinique du Parc où l’on opérait les transsexuels

LORSQUE L’Economiste s’est mis a enquêté sur le transsexualisme, certaines sources ont jugé le sujet «déplacé», d’autres «sensible» ou «gênant». Est-il périphérique aux attentes d’une société engluée dans l’illettrisme, l’indigence, le chômage, les bidonvilles, la corruption… ? C’est certain. «Le transsexualisme n’est pas un phénomène. Il ne touche pas une grande partie de notre société», déclare la sociologue Soumaya Naamane Guessouss, auteur de «Grosse de la honte» et du «Printemps et automne sexuel». Mais en tapant «transsexualité Maroc» sur Google, c’est tout un Maroc hybride -sans insinuation péjorative- qui vous saute à la figure: une réalité dans la réalité.

C’est quoi finalement un transsexuel?

C’est une personne dont l’identité sexuelle est scindée: mâle biologiquement, femelle psychologiquement. Et inversement. Dr Abderrazak Moussaid, président de l’Association Marocaine de Sexologie, le résume en ces termes: «Une femme dans un corps d’homme». 
Ce sexologue casablancais, également expert assermenté auprès des tribunaux, nuance. Contrairement au transsexuel, «un homosexuel fait face à un problème d’orientation sexuelle. Les limites entre les deux profils sont pourtant floues. Avant de procéder à une opération de transsexualité, la personne doit faire l’objet d’un suivi psychiatrique de 3 ans…». Car certaines personnes, y compris des homosexuels, peuvent faire le pas juste par pur «fantasme, délire…». Il ne faut donc pas «sous estimer les répercussions psychologiques d’une telle opération», avertit le Dr Moussaid. Et qui, durant 20 ans de carrière, n’a vu défiler dans son cabinet qu’un seul cas. C’était en 2011, lorsqu’une femme a voulu se faire accompagner psychologiquement durant son traitement hormonal en vu «de se faire opérer au Canada». Etait-il gêné de traiter ce type de cas? Négatif. Déontologiquement, «c’est une question de procédure médicale. Il faut s’orienter vers un psychiatre. Mais ce type de structure de prise en charge n’existe pas», explique le Dr Moussaid, également membre fondateur de la Société Francophone des Médecines Sexuelles.

Rue des transsexuels!

C’est pourtant dans les environs de son cabinet que s’est faite, en 1958, la première opération de transsexualisme: «Jacques Dufresnoy est devenu par la suite Coccinelle, vedette du music hall parisien», rapporte le site Diane du Sexe des Anges. Sa fondatrice Peggy Guex, nous déclare «avoir rencontré le Dr George Burou en 1974. Pour une affaire de gros sous, j’ai décliné le rendez-vous qui avait été prévu pour mon opération».
Notre enquête nous plongera ainsi dans les entrailles de l’histoire d’une ville, d’un homme et d’un métier. Casablanca, 13 rue du Capitaine de frégate Lapébie s’est muée en rue Melouia.
Au détour de cette ruelle de Mers sultan, l’ancien siège de la clinique du Parc a changé d’identité…  Pour devenir commerciale. L’immeuble de 3 étages abrite le local du distributeur exclusif de Xerox. Le fantôme du Dr George Burou est toujours dans les parages. Apostrophé, un gardien de voiture moustachu rétorque que les propriétaires «ont dû vendre l’immeuble et déplacer la clinique» quelque part entre Mâarif et Ain Diab. Difficile de savoir s’il s’agit d’héritiers ou d’ayants-droit.
Quoiqu’il en soit, le parcours du Dr Burou, diplômé en gynécologie-obstétrique de l’université d’Oran, l’entraine, bistouri à la main, vers Casablanca. «Après un passage à la clinique du Val d’Anfa, il pose ses pénates à la clinique du Parc. Son cabinet était par excellence celui de la bourgeoisie franco-marocaine. Au 1er et 2e étage, il y avait les futures mamans. Au 3e, les ‘Coccs’, comme on les appelait du nom du premier patient du Dr Burou…», selon Diane du Sexe des Anges. Pionnier ou savant fou? C’est selon. Le Dr Burou meurt en 1987, noyé à Mohammedia sous son bateau. Il avait plus de 80 ans.
Des décennies plus tard, la mémoire casablancaise se souvient encore d’un médecin-défricheur.  «Au Maroc, la chirurgie esthétique a un passé prestigieux… Elle a connu de grands noms de chirurgiens dont le renom dépassait les frontières… On peut citer le Dr Bureau (à ne pas confondre avec Burou), Le Dr Lentillhac, le Dr Cochain, Le Dr Bouchta, le Dr Burou… Une nouvelle génération de chirurgiens esthétiques ont repris le flambeau», relève-t-on sur le site de Guess Clinique à Casablanca.
Est-ce dire que des personnes se font toujours changer de sexe sur notre territoire?
Guess Clinique ne propose pas ce genre d’opération. Elle pratique exclusivement de la chirurgie esthétique. Dr Farouk Iraki, président de l’Association nationale des cliniques privées, est pour sa part catégorique: «Je peux vous certifier que des opérations de ce type ne se font pas chez nous. De plus, c’est très difficile techniquement. Ce serait fou de le faire». D’autant plus que «dans un pays islamique, cela équivaut à se porter candidat à la potence».
Une jurisprudence de la Cour européenne des droits de l’Homme (X c/France arrêt du 25 mars 1992) cite le cas d’une personne opérée au Maroc en 1972 et a demandé à la justice française un changement d’état civil en avril 1978. 
Tous les praticiens que nous avons consultés sont de l’avis de l’Association nationale des cliniques privées. Après 20 ans d’exercice en urologie, le Dr Aziz Smires Bennani affirme «n’avoir jamais reçu un patient de ce genre. Ni avoir eu connaissance qu’une opération de changement de sexe a été réalisée». Pour le faire, «3 niveaux de suivi médical s’impose: psychologique, hormonal et chirurgical. C’est une chirurgie hyperspécialisée. Il faut une équipe de pointe et pluridisciplinaire. Je ne suis pas sûr qu’elle existe». Le ferait-il si un cas se présente? Dr Smires Bennani rétorque qu’un «chirurgien est un être humain ayant aussi des considérations culturelles. J’ai 55 ans et je préfère dormir tranquille». Ce cas de conscience, qui n’exclut pas pour autant la réflexion sur la sexualité comme liberté individuelle, fait sursauter le monde judiciaire (voir encadré). Tout en prenant la précaution de n’émettre aucun jugement de valeur, Me Rachid Diouri, fin pénaliste, a «passé sa vie dans les tribunaux» en plaidant dans des affaires telles que Lâfoura & Slimani: «Même pour tout l’or du monde, je n’initierai jamais une procédure de changement d’identité pour le compte d’un transsexuel».  
Car il y a bien eu un précédent marocain: un Il devenu un Elle. Et que la sociologue Soumaya Naamane Guessouss qualifie «d’emblème» social. «Nour assume sa personnalité, se défend face à l’opinion publique et arrache une place dans l’espace public» (voir p. encadré). Nour n’a pas souhaité s’exprimer sur ce sujet et nous a même menacé de poursuite judiciaire. Avis aux journalistes: En tant que personnalité publique, «elle regrette qu’on ne s’intéresse pas à son art».
La visibilité, relativement récurrente, d’une sexualité ‘’marginale’’ (homosexuel, travesti, transsexuel…) n’est-elle pas aussi l’expression d’un individualisme de plus en plus fort? Culturellement, «tout dépend où l’on s’affiche. Les hommes le font beaucoup plus facilement que les femmes…», estime la sociologue. Il existe une communauté secrète exilée dans un univers virtuel.
Les sites d’annonces sont des hébergeurs de pulsions refoulées, de désirs interdits… LGBT Maroc ou Olx.ma sont des exemples. Et tenez-vous bien, il y a surtout des hommes qui «cherchent shemale». C’est-à-dire des transsexuels. Comment l’expliquer? Aucune réponse à nos demandes de témoignages anonymes. Qui sont ses chasseurs de «soirées fiévreuses», de «relations discrètes», voire «sérieuses»? Sur une quarantaine de demandes, ils ont pour la quasi-majorité une moyenne d’âge de 30 ans, généralement actifs et habitent Tanger, Oujda, Rabat, Agadir…  Quoi de plus simple qu’un compte internet pour entrer en contact. L’un d’eux se présente via une annonce publiée le 23 juillet 2011: «je suis un jeune mec normal qui cherche de la science fiction en trouvant une jeune demoiselle qui est shemal». Il laisse une adresse: [email protected]. Est-ce un redoutable hameçon électronique? Possible. Car internet est également un lieu où rode violeurs en veille ou maquereaux- recruteurs.
L’enquête de mai 2012 sur la collecte des indicateurs TIC donne quelques éclairages. Réalisée annuellement par le régulateur télécom (Anrt), elle relève les freins et craintes liés à internet. A part le facteur étude des enfants, l’atteinte à la vie privée revient en force. Une crainte où les sites dits «adultes» sont potentiellement dangereux pour les mineurs.

Changer de sexe mais pas d’identité!

LES transsexuels sont un casse-tête chinois pour les juges. Un homme devenu femme peut-il (ou elle?) changer d’état civil, se marier, adopter…? Une question qui surprend mais à laquelle la Cour européenne des droits de l’Homme (CEDH) a dû être confrontée le 17 octobre 1986 puis le 27 septembre 1990. Il s’agit respectivement des arrêts Mark Rees et Cossey1.
L’Etat britannique «en ne prenant pas les mesures pour mettre l’identité des transsexuels en rapport avec l’apparence n’avait pas violé l’article 8 de la Convention européenne des droits de l’Homme. Celui-ci porte sur l’atteinte à l’intimité et à la vie familiale. Revirement historique avec l’arrêt X c/ France du 25 mars 1992. Un transsexuel, opéré au Maroc, pour qui l’Etat français a refusé le mariage a fini par gagner son procès. «L’insertion sociale de l’intéressé était conforme au sexe dont il avait l’apparence». Du coup, «la Cour de cassation française a abandonné son hostilité première suite à une assemblée plénière du 11 décembre 1992», note Pr François Boulanger. L’article 8 a triomphé. Mais pas pour longtemps. L’arrêt Sheffield et Horshman c/ Royaume Uni (30 juin 1998) a énoncé qu’ «on ne peut reprocher à un Etat de se référer aux critères biologiques pour déterminer le sexe d’une personne aux fins de mariage». Il n’y a donc aucune violation de la Convention européenne. L’homosexualité comme le transsexualisme «ne saurait être créateurs d’une vie familiale». Tel a été le verdict rendu le 22 avril 1997 dans l’affaire XYZ c/ Royaume Uni.
La législation marocaine est évidemment loin de ce débat. Le code de la famille définit le mariage comme «une union légale et durable entre un homme et une femme». Prétendre à un changement d’identité relève donc de la science-fiction. Mais rien ne garantit qu’une telle question puisse se poser dans l’avenir au juge marocain. «S’il y a vide juridique, il est compensé par une position théologique claire.
Concernant le changement d’état civil formulé par un transsexuel, je rejoins la position de loi. Il faut préserver l’ordre public», estime Me Rachid Diouri, avocat pénaliste. Il faut noter le cas très particulier sur lequel se sont penchés les théologiens. Celui des hermaphrodites. Solutions? On demande à la personne mi-femme mi-homme de pisser pour déterminer son sexe. La sociologue Soumaya Naamane Guessouss revient sur des a priori sociaux: Homosexualité ou transsexualisme est perçue comme un choix. Sa condamnation est nourrie d’un référentiel religieux. «Or l’Iran a gére le transsexualisme comme une maladie: il faut donc réparer le désordre trans-génital», selon la sociologue. Les répercussions juridiques sont certaines et compliquées surtout. «Sachant que la sexologie n’est pas répertoriée dans le registre judiciaire des spécialités», note Dr Abderrazak Moussaid, président de l’Association Marocaine de Sexologie et expert assermenté auprès des tribunaux.
1 Libertés et droits fondamentaux, 9ème édition 2003, p.190
 

Faiçal FAQUIHI

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