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jeudi 23 mai 2013,
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Commerce mondial: Pas de protectionnisme sans groupes d’intérêt
Par le Pr. Mohammed GERMOUNI

Commerce mondial: Pas de protectionnisme sans groupes d’intérêt Par le Pr. Mohammed GERMOUNI

Mohammed Germouni est docteur en économie et diplômé de l’Institut d’études politiques, section économique et financière de l’Université de Grenoble. Ancien  directeur de banque, puis haut fonctionnaire de l’administration centrale, Mohammed Germouni est professeur et invité par des universités étrangères

   

Au lendemain de la Deuxième Guerre mondiale, on a observé une expansion et même une certaine aisance économique des populations des principaux pays alors avancés, augmentant les échanges et réduisant d’autant quelques verrous protectionnistes.
Dans plusieurs cas, prolongeant les anciens  rapports métropoles-colonies, des contingents hors droits de douane avaient été réservés aux exportations des pays nouvellement indépendants, comme dans le cas du Maroc avec la France, à partir de 1956, en lui appliquant ainsi un protectionnisme sélectif.
Des organisations internationales, le GATT d’abord, l’OMC ensuite, ont vu le jour pour faire face au phénomène protectionniste, un danger qui a fortement  menacé les échanges internationaux durant la période d’entre-deux guerres. Aussi en 1947, la signature d’un accord général sur les tarifs douaniers et le commerce devait favoriser une baisse des prix à la consommation permettant aux divers pays de participer aux échanges selon les avantages  dont chacun pourrait disposer en particulier.
Plusieurs cycles de négociations ont eu ainsi lieu, réduisant d’autant  les activités et les produits protégés, dont notamment les fameux Tokyo et Uruguay round qui ont vu le nombre de pays signataires augmenter et les champs  sectoriels non protégés s’élargir, pour enfin  déboucher en 1994, à Marrakech, sur l’acte fondateur de l’Organisation mondiale du commerce (OMC).
Cependant, aujourd’hui encore, le Japon taxerait les riz étrangers à 800%, dissuadant toute velléité d’importation et permettant ainsi le maintien d’une riziculture locale, tarif autrement plus élevé par exemple  que les 300% appliqués par le Maroc sur les céréales achetées à l’extérieur combiné avec la méthode des quotas, sans oublier la politique agricole commune de l’Union européenne avec des subventions à l’intérieur et un tarif extérieur commun portant sur les importations en provenance de pays non membres.  Il en est de même des aciers devant être importés aux USA. Sans parler des techniques chinoises usant du yuan. Autrement dit, c’est une sorte de règne de la panoplie des formules diversifiées de protection et du cas par cas. Le spectre du protectionnisme économique  guette une bonne partie des secteurs et des régions du monde, tant les conséquences sur les chutes des exportations des uns et des importations des autres sont immédiates et visibles, car derrière chaque barrière dressée ici ou là, il y a un ou des groupes d’intérêt.
Il n’y a pas de protectionnisme sans groupes et lobbies derrière. Ceux-ci ont pris la forme de groupes de pression, selon les régions et les époques, défendant les céréalistes, les producteurs de fruits, de légumes, de riz, de viande, d’acier, de textiles, de l’électronique ou ceux de la construction. La quasi-totalité des formes de protectionnismes se ressemble par les motivations à l’origine et les  objectifs qui leur sont assignés à court et à moyen terme, et les groupements économiques et douaniers ne sont en dernier ressort qu’un grand espace protégé par et pour les membres y participant.
En effet, une union économique et douanière accroît en général le niveau des échanges d’abord entre ses membres, cependant pour être réellement  performante, elle a besoin d’être surtout cohérente, en évitant les écarts flagrants comme dans le cas par exemple de l’Union européenne, entre la Grèce et l’Allemagne. Ne parlons pas de ces groupements fantomatiques, créés au gré des humeurs politiques et qui sont restés souvent lettre morte pour nombre d’entre eux.

 

Groupements fantomatiques,

créés au gré des humeurs politiques

 

Ainsi, la protection du marché local et le maintien du système des rentes en général, à travers des droits de douane et des taxes élevés, qui se sont poursuivis tout au long de trois à quatre décennies après l’indépendance du Maroc, étaient fondés sur les niveaux de profits jugés appropriés par celles des entreprises  qui en négociaient périodiquement les termes et les formes avec l’administration. Cependant, un tel constant soutien protecteur de la part de l’Etat pouvait être difficilement justifié, en l’absence de contraintes ou de nécessités aux fins d’innovation, contrairement au cas par exemple dans des expériences industrielles autrement audacieuses comme en Corée du Sud ou encore au niveau du plus grand atelier du monde que constitue la Chine.
Les services administratifs de ces deux pays avaient  favorisé sciemment et de façon permanente un cadre monopolistique permettant des rentes devant contribuer à la prise en charge des  coûts nécessaires à l’apparition de quelques innovations, à la réalisation de certains perfectionnements, puis à leur diffusion. Sous cet angle, la durée et la permanence des divers monopoles et situations de rentes protégés au Maroc n’auront que peu favorisé  une avancée technique notable chez les entreprises concernées, sachant que celles-ci étaient impliquées essentiellement dans des articles courants de consommation et technologiquement simples à confectionner. Les moyens de production et les équipements requis ont suivi et accompagné la tendance mais lentement sinon avec retard le rythme de la demande locale, tout en limitant les importations, comme tout monopole protégeant ses intérêts, maintenant ici ou là quelques pénuries toujours profitables pouvant concerner des biens de forte consommation genre  huile, sucre, lait, ou articles vestimentaires, de chaussures ou de biens d’ameublement. A cet  égard, le nombre de brevets d’invention déposés par ces entreprises et ces activités protégées, critère d’un éventuel  dynamisme d’une entreprise donnée, n’a enregistré aucune évolution significative durant la longue période concernée.  
Sur un plan plus général, relativement aussi controversé, les mécanismes et les caractéristiques de cette protection publique s’intégraient rarement dans une stratégie industrielle globale, tant les motivations purement financières de certaines entreprises semblaient le plus souvent  l’emporter sur les contraintes d’un développement industriel plus cohérent.
Dès lors, un tel système protectionniste ne s’était que peu modifié pour s’adapter au remplacement progressif des importations  par des productions locales, ou à  l’encouragement d’exportations de produits industriels sans réduction significative des avantages douaniers et fiscaux accordés, même durant les difficiles étapes du programme d’ajustement structurel puis de début de libéralisation économique, au cours des précédentes décennies.

 

De la protection à la rente,

dans certains cas,  il n’y a qu’un pas

 

Par ailleurs, certaines mesures de restructuration industrielle, même tardives, ont rencontré des difficultés quant à  leur mise en œuvre, les oppositions entrepreneuriales au changement de la politique protectionniste existante demeuraient encore manifestes jusqu’à la fin des années 1990.
De telles pratiques protectionnistes locales se rapprochaient en fait de l’attitude  entretenue par quelques pays d’Amérique du Sud par exemple, déjà en cours  dans les années 1970, prenant souvent la forme d’un laisser-faire sélectif des entreprises bénéficiaires  subventionné  par les prix élevés payés par la masse des consommateurs, et surtout ne requérant en contrepartie  que de rares  évaluations de ses avantages et de ses coûts.
En somme, un protectionnisme de forte accumulation de ressources financières  privilégiant exclusivement les marges de profits d’entreprises industrielles et commerciales.     
Enfin, à l’échelle internationale, les contextes électoraux et de surenchère, devenus nombreux de nos jours avec l’élargissement du processus de démocratisation des institutions un peu partout à travers le monde, sont autant  de moments privilégiés pour l’expression de comportements protectionnistes, comme certains pays européens ou nord-américains en offrent fréquemment l’exemple.
Le protectionnisme officiel tel qu’il transparaît dans le discours présidentiel sur l’Etat de l’Union aux USA, depuis janvier 2012, consiste en une exonération fiscale multipliée par deux en faveur des sociétés qui fabriqueraient leurs biens aux USA et créant des emplois. Pas d’exonérations pour les productions délocalisées, autrement dit les entreprises investissant à l’extérieur, comme Apple. Celle-ci est actuellement la première grande société nord-américaine par sa valeur boursière, qui n’emploie que 43.000 personnes aux USA sur les 700.000 personnes employées à travers le  monde, soit un effectif  à peine de l’ordre du dixième de celui du nombre d’employés américains de General Motors en comparaison. En fait, Apple doit son succès au fait d’être devenue un industriel représentant ce qu’on entend par un agent de l’économie globale au sens plein, ses principaux fournisseurs étant implantés dans différentes parties du monde.
Les travailleurs chinois confectionnant actuellement un i
Pad ou un  i
Phone, selon des pratiques qui seraient jugées abusives aux USA, mais à des conditions de forte rentabilité. C’est ainsi qu’Apple a enregistré l’année dernière des profits de 13 milliards d’US dollars, pour un chiffre d’affaires de 46 milliards de dollars. Mais ce n’est pas un cas unique, car toutes les grandes entreprises engagées,  par exemple, dans le secteur de l’électronique comme Microsoft, Dell, Sony Motorola, Toshiba, HP et autres agissent hors frontières de la même manière. La semaine de travail est constamment de sept jours pleins et souvent debout, et les ouvriers logés à côté de l’usine.
D’aucuns signalent  des décès et des empoisonnements de travailleurs  par des produits chimiques de nettoyage, voire  aussi un possible travail de mineurs. En d’autres termes, ce qui est moralement refusé aux USA devient un élément encourageant les affaires ailleurs à travers le monde pour ces productions délocalisées. Ce ne sont pas les rapports internes d’évaluation critique de telles conditions, effectués par exemple  par un géant comme Apple qui réduiront la délocalisation des sites de production, tant ses centres d’intérêt demeureront l’amélioration de la qualité et l’abaissement des coûts.
Ainsi, le rapatriement protectionniste au Kentucky, aux USA, de certaines productions réalisées jusque-là en Chine ou au Mexique, doit s’effectuer moyennant une importante baisse de salaire horaire, passant  de 24 à 13 dollars.
Dans un autre cas, à l’autre extrême, principale puissance européenne économique et exportatrice, l’Allemagne distribue les salaires les plus élevés d’Europe, en raison d’un important tissu de PME solidement organisées et d’une productivité élevée du travail.  Mais, ailleurs, c’est compter sans les politiciens et les groupes de pression.