Chronique

Syrie: Le sens du veto russe
Par le Pr. Zaki Laïdi

Par | Edition N°:3731 Le 01/03/2012 | Partager

Politologue, Zaki Laïdi est professeur à Sciences Po Paris. Ses travaux portent sur la transformation du système international (structure, idées) et tout particulièrement sur la place de l’Europe en son sein. Il a fondé le site Telos, a publié plus d’une centaine d’articles de presse parus notamment dans Le Monde, Libération et le Financial Times ainsi que plusieurs ouvrages, notamment Le monde selon Obama (Stock), Un monde privé de sens (Fayard), Le sacre du présent (Flammarion), Enquête sur la Banque mondiale (Fayard),  Europe as a Risk Averse Power. A hypothesis (Garnet Policy Brief), Norms over Force. The Enigma of European Power (Palgrave Macmillan)

Pourquoi la Russie et la Chine ont-ils bloqué la résolution des Nations unies condamnant le régime syrien? La Syrie est le dernier allié russe dans la région. La Turquie est trop indépendante et l’Iran, sulfureux, même si Moscou n’a pas renoncé à  jouer les intermédiaires entre Téhéran et l’Occident. Les liens tissés depuis près de quarante ans par les services de renseignement et les armées des deux pays sont très puissants. C’est d’ailleurs Vladimir Poutine en personne qui a fait le choix de bloquer par deux fois  les  résolutions contre la Syrie,  alors que le ministère des Affaires étrangères s’était résigné à la voter après avoir bataillé pour en amoindrir le contenu.
La Russie, qui n’en finit pas de décliner stratégiquement et économiquement, n’a de cesse de se comporter comme la vieille Union soviétique. Elle voit dans son opposition à l’Occident le seul moyen d’exister. L’engagement récent pris par Poutine de quadrupler les dépenses militaires russes confirme que Moscou ne compte que sur deux ressources: le pétrole et les armes. La diversification économique du pays qu’on attendait n’aura pas lieu.
La Russie est un Etat rentier et non une puissance émergente. Or les Etats rentiers sont irréformables. Moscou  craint que la chute du régime syrien ne la prive de son dernier point d’appui dans une région  où elle n’a guère d’alliés. Elle craint aussi de voir l’avènement de régimes islamistes dans le monde arabe influencer sa périphérie en Asie centrale.
Ainsi, après avoir perdu l’Europe centrale et orientale après 1989, après avoir clairement perdu à l’Est la partie au profit de la Chine, elle s’apprêterait à voir sa périphérie sud profiter à la Turquie, grand bénéficiaire géopolitique des révolutions arabes. Ce qui frappe chez les Russes c’est l’extrême rigidité de leur attitude. Ils persistent à voir le monde comme un jeu à somme nulle. Pour eux, la chute du régime de Damas  préfigure un affaiblissement de l’Iran, un renforcement de la Turquie et un renforcement des positions occidentales. Il n’y a que peu de débats sur les changements tectoniques dans la région et l’absence de véritables débats publics sur la politique internationale renforce ce conservatisme diplomatique. Ce conservatisme se payera pourtant assez cher. Le prochain régime syrien sera forcément anti-russe. Et il n’est pas exclu que Moscou cherche alors à compenser cet échec par un renforcement de ses liens avec Téhéran et accessoirement avec Bagdad qui craint par-dessus tout une victoire sunnite en Syrie.
La Chine n’a bien évidemment pas la même vision obsidionale que la Russie. Elle a définitivement pris le large et  ne considère Moscou que comme un acteur de second rang. Néanmoins et pour éviter d’apparaître isolés, ces deux Etats ont conclu un marché peu glorieux: ils ont décidé de se soutenir mutuellement aux Nations unies chaque fois que les intérêts essentiels de l’un ou de l’autre venaient à être remis en cause, notamment par les Occidentaux. Si demain les Occidentaux venaient à poser la question du Tibet aux Nations unies, Pékin saura compter sur le soutien de la Russie. Le veto russe est stratégique. Celui de Pékin n’est que tactique. La Chine, en effet, n’a pas d’intérêt majeur à soutenir le régime de Damas. Et à peine avait-elle voté contre la résolution marocaine qu’elle recevait une délégation de l’opposition syrienne. Mais, en votant contre la résolution des Nations unies, Pékin s’est déjugé. Car jusqu’à présent les Chinois avaient toujours justifié leur veto (Zimbabwe, Birmanie) par l’absence d’engagement des organisations régionales contre ces régimes. Et c’est le soutien de la Ligue arabe à une intervention en Libye qui les avait en quelque sorte forcés à ne pas s’opposer à la résolution 1973.
Or, dans le cas syrien, les Chinois ont bel et bien rompu leur engagement puisque la Ligue arabe s’est trouvée en première ligne pour faire voter cette résolution. Derrière le blocage de la Chine et de la Russie, il y a à l’évidence la solidarité de régimes autoritaires qui ne souhaitent pas se voir un jour condamnés par le Conseil de sécurité s’il était amené à conduire des politiques profondément répressives. Mais cette explication, si importante soit-elle, n’est pas du tout suffisante pour expliquer le comportement de ces deux Etats.
Le fond de l’affaire est que la Russie comme la Chine sont des Etats souverainistes partisans d’une realpolitik radicale et considérant les Etats comme de simples boules de billard. La responsabilité de protéger, qu’ils ont pourtant votée aux Nations unies, n’est à leurs yeux qu’un gadget entre les mains des Occidentaux.
Mais ce serait un profond contresens de croire que l’attachement à la souveraineté est le propre des régimes autoritaires. Jusqu’à ces dernières semaines, l’Inde a été par exemple un des plus ardents défenseurs du régime de Damas. Et le Brésil n’a pas brillé par sa grande lucidité depuis le printemps arabe. Tous les émergents représentés au Conseil de sécurité ont semblé regretter de ne pas avoir bloqué la résolution 1973 sur la Libye qui, à leurs yeux, a été détournée de son objectif alors qu’on voit bien, rétrospectivement, que seule l’intervention militaire de l’Otan a permis de déloger le régime du colonel Kadhafi. Cependant, face à la violence de la répression et à l’engagement des Etats de la Ligue arabe les Indiens et les Sud-Africains ont fini par changer d’avis. Le Brésil a profité de ces crises pour demander une redéfinition du concept de responsabilité de protéger. Il propose d’y ajouter le principe de responsabilité pendant que l’on protège. Cette dernière repose sur l’idée selon laquelle la responsabilité de protéger doit être soumise aux principes préalables de la proportionnalité, du recours à la force en dernier recours et de l’évaluation des conséquences de ce  recours à la force.
En soi l’idée d’aménager des principes pour éviter des dérives n’est pas forcément une mauvaise chose. Mais remettre sur le tapis la question de la responsabilité de protéger dans le seul but de prévenir en fait l’usage de sanctions ou de la force contre des régimes qui tirent sans relâche contre des manifestations pacifiques risque  de tuer ce principe.
Ce qui est sûr c’est que plus que jamais la question de la souveraineté demeure une question fondamentale de l’ordre international et que son dépassement demeure toujours problématique pour le meilleur comme pour le pire.

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