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L'économiste, le premier quotidien économique au Maroc

mercredi 16 mai 2012,
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«Tanger, c’est 800 euros par voiture pour la France»
Entretien avec Carlos Ghosn, PDG de Renault-Nissan
C’est 600 millions d’euros en année pleine
L’usine de Melloussa au cœur de la stratégie industrielle du groupe
«Plus de travail dans nos ingénieries, usines à moteur, fournisseurs…»

«Tanger, c’est 800 euros par voiture pour la France» Entretien avec Carlos Ghosn, PDG de Renault-Nissan

Carlos Ghosn, PDG de Renault-Nissan, justifie le choix du Maroc parce qu’il y a d’un côté une main d’œuvre abondante, qualifiée, et aussi, des coûts extrêmement compétitifs

   

- L’Economiste: Pour des raisons diamétralement opposées, l’usine de Renault à Tanger suscite beaucoup de réactions des deux côtés de la Méditerranée. Pourquoi ce choix?
- Carlos Ghosn: Le premier élément du choix de ce site, c’est le port de Tanger, qui était déterminant dès la conception du projet. La seconde explication, c’est l’existence d’une main d’œuvre abondante dans le nord du pays, et la troisième, c’est la volonté de l’Etat marocain de favoriser un pôle de développement dans cette partie du Royaume. Tous ces éléments, et bien d’autres, ont fait que Tanger est devenu très vite un endroit naturel pour cet investissement.

- Comment allez-vous réagir face à la controverse politique en France qu’a suscitée l’inauguration de ce site ? On vous accuse de détruire des emplois dans l’Hexagone.
- Quand on investit dans une usine de cette envergure, plus de 1 milliard d’euros, pour fabriquer des voitures jamais produites auparavant, puisqu’il s’agit à Tanger de lancer de nouveaux modèles de notre entrée de gamme, cela va au-delà de la politique partisane. Je ne vois pas de place pour une polémique et je m’inscris en faux contre ceux qui voient quelque chose de négatif dans notre démarche. Car il est plutôt question de développement, d’emplois et de complémentarité.
De même, l’idée qui veut que le groupe se détourne de la France est totalement fausse. Plus de 40% des investissements industriels de Renault sont faits en France. Il n’y a pas longtemps, nous avons annoncé des investissements massifs sur plusieurs sites. Nous sommes en train de concentrer en France notre production haut de gamme, nos véhicules utilitaires, mais on ne peut tout y faire. Il  y a une répartition de la production qui doit se faire, et Tanger fait partie de notre stratégie industrielle. On en est très fier.
- Pour des raisons économiques, cette usine n’aurait jamais pu être créée en France…
- La question d’une installation en France ne se posait même pas. Il s’agit de produire des voitures low-cost destinées essentiellement aux pays émergents et dont le principal attribut est d’être extrêmement abordables. Il faut donc aller dans des pays où la main d’œuvre est abondante, qualifiée et où les coûts sont compétitifs. Nous avons démarré notre entrée de gamme en Roumanie. C’est au moment où notre usine là-bas a atteint ses limites, que la question de savoir si nous doublions sa capacité ou si nous créions un autre site ailleurs s’est posée. Nous avons décidé de venir au Maroc. Et je m’en félicite. Mais il n’a jamais été  question de produire du low cost non pas uniquement en France, mais non plus en Europe de l’ouest, au Japon et en Amérique du Nord, parce que c’est économiquement impossible.
Je ne pense pas qu’il y ait de perte pour la France au travers de cet investissement. Chaque véhicule fabriqué dans cette usine rapportera 800 euros à la France parce qu’il y a 400 euros de pièces livrées depuis l’Hexagone et 400 euros d’ingénierie. Nous estimons d’ailleurs que pour chaque voiture Renault assemblée à l’international, nous créons l’équivalent de 800 euros de travail par véhicule en France. Soit plus de 600 millions d’euros sur une année pleine que l’usine de Tanger offre en travail à la France. L’usine vient, au contraire, ajouter à la charge de travail en France, dans nos ingénieries, dans nos usines moteur, au niveau de nos fournisseurs. C’est du gagnant-gagnant à tous les coups.
- On parle d’un projet Renault en Algérie, qu’en est-il?
- Oui, nous sommes en discussion avec les autorités algériennes sur un projet d’implantation industrielle. Malheureusement,  pour l’instant je ne peux pas en dire plus. 

- Délocalisation, relocalisation, colocalisation… Quelle est la bonne formule?    
- Il n’y a pas de bonne formule, nous avons juste à être très pragmatiques. Nous sommes sur un marché qui est en train d’évoluer fortement. Quelques statistiques pour illustrer: 70% du marché mondial de l’automobile en  2000, étaient dans les pays développés et 30%, dans les pays dits émergents. Dans 10 ans, selon notre estimation, ça sera l’inverse.
Ce ratio est déjà aujourd’hui à 50/50. C’est dire que le marché est en train de se développer dans les pays émergents. En tant que constructeur, avec un marché qui est en train d’évoluer aussi fortement, il n’est pas possible de continuer à faire la même chose. Nous devons nous adapter. Vous allez voir, qu’il y aura beaucoup de changements d’organisation chez les constructeurs pour pouvoir contribuer à ce développement dont l’essentiellement se fera dans les pays émergents, qui sont d’ores et déjà le moteur de l’économie mondiale. L’année dernière, 75 millions de voitures étaient vendues dans le monde. Nos prévisions pour cette année estiment ce nombre à 78 millions. Ces trois millions additionnels viendront à parts égales de la Chine, des Etats-Unis et des autres pays émergents. Rien ne viendra pratiquement du Japon ni de l’Europe. Cette tendance va s’installer pour très longtemps. Nous ne pouvons rester sans rien faire si nous voulons perdurer.


Propos recueillis par Amine Boushaba (Atlantic Radio) et Bachir THIAM