
«Les dysfonctionnements seront progressivement corrigés, tout en essayant que le changement de gouvernement n’enraye pas la machine », souligne le ministre de l’Habitat, de l’urbanisme et de la politique de la ville, Nabil Benabdallah
Pratique du noir, logements en location option achat, nouvelle offre pour la classe moyenne…Les chantiers du nouveau ministre de l’Habitat, de l’Urbanisme et de la politique de la ville, Nabil Benabdallah sont déjà identifiés. Il devra faire face rapidement aux grosses difficultés que rencontre le Fogarim, le fonds de garantie pour les ménages à revenus irréguliers. Entretien.
- L’Economiste: Vous êtes à la tête du ministère de l’Habitat depuis un peu plus d’un mois. Comment avez-vous trouvé la maison?
- Nabil Benabdallah: Comme disent les spécialistes de l’automobile, c’est une grosse cylindrée. C’est une direction générale, 9 directions centrales, 16 inspections régionales, 29 délégations provinciales et 25 agences urbaines. Je n’ai pas encore pris connaissance de l’ensemble de ces entités. La tradition veut que les agences urbaines tiennent leur CA en cette période de l’année. Je compte aller moi-même pour tenir ces réunions, ce qui me permettrait de faire du terrain et prendre connaissance de la situation réelle de chacune des agences. Nous avons énormément de partenaires comme les fédérations de la promotion immobilière, des BTP, les architectes, les ingénieurs.
. C’est un domaine qui nécessite beaucoup de concertation. Je suis dans la phase d’écoute, tout en essayant que le changement de gouvernement n’enraye pas la machine. C’est à dire que je veille à ce que les affaires courantes continuent. Car, il s’agit d’un secteur d’activité extrêmement important, probablement le premier du pays. C’est ce que nous avons essayé d’insérer dans la déclaration gouvernementale.
- Dans le programme gouvernemental, vous avez annoncé la réduction du déficit en logements de près de la moitié. Est-il réaliste de le faire en l’espace d’une législature?
- Un travail important a été fait ces dernières années. SM le Roi a accordé un intérêt particulier au logement social. Le secteur de l’habitat est devenu l’un des moteurs de croissance. Les politiques publiques ont donné des résultats visibles. Mais les objectifs affichés n’ont pas forcément été atteints. En attendant, le déficit est encore là.
Nous avons une pression sociale, une demande des couches défavorisées des bidonvilles, de l’habitat insalubre et clandestin, sans oublier le réservoir naturel qui découle de l’exode rural. A partir de là, nous voulons donner une impulsion plus importante pour arriver à 170.000 logements par an, à la fin de la législature.
Si nous progressons vers cet objectif, nous arriverons à réduire ce déficit de 400.000 logements contre 840.000 actuellement. Aujourd’hui, nous avons près de 800.000 unités en programmation, soit en phase initiale, soit en fin de parcours, pratiquement au terme de la livraison.
- Vous comptez également organiser le secteur de la location. Comment allez-vous vous y prendre?
- L’offre locative est une proposition qui devrait doper considérablement le secteur et agir de manière positive sur la situation du logement. Les seules possibilités qui existent sont celles du privé ou des propriétaires qui mettent leurs biens en location. Nous voulons une offre massive, reprise par des institutionnels et faite par des opérateurs publics et privés. Concrètement, on permettra à un opérateur qui réalise un projet de 500 logements par exemple, de réserver une partie au locatif, destinée aux banques et aux assurances. Cela agira de manière positive sur les montants des loyers, qui sont dans certaines villes prohibitifs. C’est ce qui pousse la classe moyenne à aller vers les périphéries des villes. Au bout de 5 ans, ces institutionnels pourront transformer ces logements, en location option achat. Nous allons mettre des textes dans le circuit législatif. Cela permettra à des personnes de devenir propriétaires après un passage par la phase locative.
- Ces institutionnels ne sont pas spécialisés dans le segment de location.
- C’est leur cœur de métier. Les institutionnels, que sont les banques et les assurances, agissent sur des produits financiers. Dans le cas d’espèce, il s’agit de produits financiers. Ces institutionnels se retrouvent avec un parc inscrit dans leur patrimoine et qui n’est pas inactif puisqu’ils le mettent en location. Ce parc produit des loyers et donc des intérêts. Et à terme, ils peuvent s’en séparer à travers la location option achat et en acquérir un plus récent.
- Le logement social est plombé par le financement. Le Fogarim ne marche pas. Certaines banques ne suivent pas à cause du nombre d’impayés qui ne cessent d’augmenter.
- C’est un problème sur lequel je vais discuter avec les promoteurs, les banques et les associations des acquéreurs. Le problème doit être pris à bras le corps, tout de suite, avant qu’il ne prenne des proportions plus importantes. Parfois ce sont des cités entières qui refusent de payer les traites pour des considérations politiques et électoralistes. J’ai eu à traiter des cas où il s’agissait de publicités mensongères qui ont induit en erreur des personnes. On a affiché des échéances de remboursement de 600 DH. Les personnes qui s’inscrivent dans la formule se sont retrouvées à payer le double, parfois plus. Et tout de suite, elles sont dans l’incapacité de rembourser. Donc, il y a une action urgente à mener. Si ce problème venait à se généraliser, il gripperait toute la machine. Le risque est de nous retrouver dans un problème sérieux d’écoulement de l’offre en logement social.
- Avec tous les arriérés, des banques refusent de traiter les dossiers du Fogarim.
- Nous n’avons que deux banques qui continuent de suivre. C’est pour cela que dans les prochains jours, je compte discuter avec nos partenaires, le GPBM, les promoteurs et le ministère des Finances pour corriger le tir avant que les choses ne prennent des proportions plus délicates.
- Y a t-il une offre particulière pour la classe moyenne et quel est le calendrier pour son démarrage?
- Des dispositions à préciser dans la loi de Finances permettraient d’élargir cette offre. S’il ne tenait qu’au ministère de l’Habitat pour le décider, on le ferait dès cette année. Dans le cadre de ce qui est fait aujourd’hui dans le logement social, nous pourrons réserver, via des conventions, 20% à la classe moyenne. Ainsi, les promoteurs auront la possibilité d’aller vers des surfaces plus grandes, de 80 à 100 mètres. En contrepartie, ils pourront bénéficier d’une partie des avantages fiscaux comme l’IS, l’IR et d’autres taxes qui sont accordés dans le cadre du logement social. Les opérateurs sont favorables à cette option. Dans cette opération, il serait bon de faire intervenir ces dispositions sur la base du mètre carré construit et non le nombre d’unités. Cette disposition est en discussion.
- Les acquéreurs et l’Administration fiscale se plaignent que les promoteurs recourent au noir. Qu’en pensez-vous?
- C’est une pratique qui gangrène le secteur de l’immobilier. Nous allons faire adhérer les grands et les moyens promoteurs à une action citoyenne. Certains gros promoteurs sont dans la transparence totale et ne pratiquent pas de noir. C’est déjà un premier pas. D’autant que les dysfonctionnements sont tels que l’Etat en fait une base de départ de son attitude fiscale par rapport aux transactions immobilières, avec pratiquement des redressements systématiques. Dans certains cas, il n’y a pas de noir ou une infime partie. Il s’agit d’agir contre ce problème. C’est une concertation que nous devons mener avec les promoteurs.
- A part la concertation?
- Je n’ai pas de baguette magique. Même si nous allons vers d’autres incitations fiscales, cela n’empêchera pas le noir. D’ailleurs, il y a énormément d’exonérations dans le secteur de l’immobilier. Nous sommes dans une société en phase d’apprentissage démocratique. Nous avons, institutionnellement, fait des avancées majeures. Nous avons une nouvelle Constitution très avancée, y compris dans l’amélioration de la gouvernance et de la transparence.
Le noir est un acte frauduleux qui porte atteinte à la citoyenneté et à l’intérêt public.
Les millions du ciment
CINQ centimes de plus sur le kg de ciment iront au Fonds spécial habitat. Cette mesure permet de renflouer le Fonds de 700 à 800 millions de DH. «Il est important de réintroduire cette mesure dans la prochaine loi de Finances pour 2012. Nous espérons ouvrir la réflexion sur la contribution d’autres matériaux qui interviennent dans la construction», explique Nabil Benabdallah. C’est le cas notamment de l’acier et le bois. «Il faut juste trouver le mécanisme. Mais nous ne pourrons le faire que si les corps de métiers acceptent. En tout cas, cela se fera dans la concertation», souligne le ministre.
Procédures transparentes pour Al Omrane
AL Omrane gère 5 milliards de DH. Le groupe, venu redresser la situation d’autres outils d’intervention publique, a permis de combattre les bidonvilles, l’habitat insalubre et clandestin. C’est beaucoup de succès dans certaines villes, avec des milliers de logements sociaux mis en œuvre durant ces dernières années.
«Le travail n’est pas fini. Des imperfections et des points négatifs subsistent comme le recours à la corruption. Aujourd’hui, nous souhaitons donner un nouvel élan à l’action publique d’Al Omrane», souligne le ministre. Et dans ce cadre, il y a lieu de corriger ces dysfonctionnements qui ne peuvent l’être qu’à travers l’instauration de procédures de transparence qui soient plus perfectionnées. «Nous sommes en discussion avec la direction du groupe pour faire en sorte que nous puissions assainir au maximum et se doter d’un système d’information transparent qui permettra à un citoyen lambda ou à n’importe quel intervenant d’accéder à l’information sur le stock de logements de chaque programme», indique t-il. L’objectif est que le processus de commercialisation soit transparent. D’ailleurs, le ministre compte mettre en œuvre la Convention signée avec l’Instance de prévention de la corruption. «Après, il faut avoir une attitude sévère par rapport à toute infraction à ces procédures», rappelle Benabdallah.
Propos recueillis par Mohamed CHAOUI




