Chronique

Sarkozy et le monde arabe: Un bilan contrasté
Par le Pr. Zaki Laïdi

Par | Edition N°:3713 Le 03/02/2012 | Partager

Politologue, Zaki Laïdi est professeur à Sciences Po Paris. Ses travaux portent sur la transformation du système international (structure, idées) et tout particulièrement sur la place de l’Europe en son sein. Il a fondé le site Telos, a publié plus d’une centaine d’articles de presse parus notamment dans Le Monde, Libération et le Financial Times ainsi que plusieurs ouvrages, notamment Le monde selon Obama (Stock), Un monde privé de sens (Fayard), Le sacre du présent (Flammarion), Enquête sur la Banque mondiale (Fayard),  Europe as a Risk Averse Power. A hypothesis (Garnet Policy Brief), Norms over Force. The Enigma of European Power (Palgrave Macmillan)
 

En arrivant au pouvoir il y a de cela maintenant cinq ans, Nicolas Sarkozy avait pour maître mot: la rupture. Il voulait rompre avec la politique de Jacques Chirac et au-delà avec la politique suivie par ses prédécesseurs depuis 30 ans. On notera d’ailleurs que Nicolas Sarkozy est le premier président français à n’avoir pas personnellement connu le général De Gaulle. Cette politique de rupture il prétendait pouvoir l’étendre à la politique étrangère, ce qui était relativement nouveau. Parce que Jacques Chirac était réputé hostile à la politique américaine, Nicolas Sarkozy se voulait plus clairement atlantiste. Parce que Jacques Chirac était réputé pro-arabe, Nicolas Sarkozy revendiquait une grande proximité avec Israël. Parce que Jacques Chirac avait rompu avec Bachar El Assad, commanditaire avec le Hezbollah de la mort de Rafic Hariri, il s’empressa de renouer avec la Syrie. Bref, Nicolas Sarkozy a clairement voulu se construire une identité en matière de politique étrangère en cherchant à prendre ses distances avec celui qui avait tant gêné son ascension. Cinq années après, et alors que la défaite de M. Sarkozy paraît désormais probable, il est intéressant de voir si cette rupture était purement verbale ou si elle avait un contenu réel, notamment dans ses relations avec le monde arabe.
Pour la France, il faut tout d’abord bien voir  que ce que l’on appelle sa politique arabe comprend plusieurs volets relativement indépendants les uns des autres. Car en dehors de la question palestinienne, il y a presque autant de politiques arabes que de pays arabes. Parmi les priorités françaises  figurent naturellement le Maghreb et la recherche d’un équilibre subtil entre l’Algérie  et le Maroc. Globalement elle y est parvenue. Il y a ensuite la relation privilégiée de la France avec le Liban et par voie de conséquence avec la Syrie. Il y a enfin ses relations avec l’Arabie saoudite et les pays du Golfe qui sont relativement indépendantes des autres paramètres de la politique étrangère française. Cela se ressent également dans les perceptions de l’opinion publique arabe. Au Maghreb, il y a une très forte sensibilité vis-à-vis de la politique migratoire française alors que cette question n’intéresse pratiquement pas les Arabes du Golfe. Sur le conflit entre Israël et les Palestiniens, Nicolas Sarkozy a au début de son mandat cherché à améliorer les relations de la France avec Israël. Il a également évité d’afficher des positions trop critiques vis-à-vis d’Israël. Comme Mitterrand avant lui, il a cru qu’en se rapprochant d’Israël il obtiendrait davantage de lui. Mais, la venue au pouvoir de Benjamin Nétanyahou en 2009, a très vite anéanti les espérances françaises. Nicolas Sarkozy confiait d’ailleurs récemment à Barack Obama qu’il avait perdu toute confiance en M. Nétanyahou qu’il qualifia de menteur. On peut donc raisonnablement dire que la politique  proche-orientale de la France est revenue à son point d’équilibre. Ce dernier a été conforté par le retour au Quai d’Orsay d’Alain Juppé dont l’influence sur Sarkozy est réelle indépendamment des différences d’appréciation qu’ils peuvent avoir sur certains sujets. Alain Juppé a très clairement désapprouvé le soutien de Sarkozy à un récent projet de loi visant à criminaliser toute contestation des génocides. En fait ce projet de loi est destiné à satisfaire la communauté arménienne à quelques mois des élections. Or ce texte est totalement incongru  tant sur le fond que sur la forme. Sur le fond, parce que le Parlement français n’est pas une instance juridique à compétence universelle. Sur la forme, parce qu’il porte atteinte aux relations franco-turques au moment où les deux pays ont véritablement besoin l’un de l’autre en Syrie. En réalité, malgré son discours, Sarkozy s’est inscrit dans une tradition réaliste française avec tous les avantages que l’on peut lui reconnaître et tous les inconvénients qu’on lui connaît. Ses avantages reposent sur une prise en compte des intérêts du monde arabe sur  le règlement palestinien. La France a sur ce point considérablement aidé l’Union européenne à évoluer et à mieux prendre en compte la question palestinienne face à des États-Unis soutenant systématiquement  la position israélienne. Mais cette politique réaliste avait aussi ses inconvénients dont le plus sérieux fut le soutien peu scrupuleux apporté aux régimes arabes non démocratiques considérés comme des remparts contre l’islamisme. Or, dans ce domaine, Nicolas Sarkozy n’a nullement cherché à rompre avec son prédécesseur. Lui comme son prédécesseur ont beaucoup misé sur les rapports interpersonnels qu’ils pouvaient avoir avec les chefs d’Etat arabes. Jacques Chirac pensait qu’il suffisait d’avoir de bonnes relations avec les chefs d’Etat arabes pour avoir de bonnes relations avec le monde arabe. Nicolas Sarkozy n’était pas loin de penser la même chose. Jacques Chirac puis Nicolas Sarkozy ont voulu étendre au monde arabe le modèle des rapports franco-africains dont on ne peut pas dire qu’il ait été couronné de succès.

Légitimité populaire

Tout le monde se souvient des paroles élogieuses vis-à-vis de Ben Ali lors de sa visite à Tunis. Tout le monde se souvient aussi du fait qu’il avait choisi comme co-présidents du projet de l’Union pour la Méditerranée les présidents Ben Ali et Moubarak. Jusqu’au printemps arabe, la France n’a jamais sérieusement pris en compte la question démocratique dans le monde arabe.
Avec le printemps arabe cette dimension des rapports franco-arabes va nécessairement se modifier. Les  gouvernements dominés par les islamistes qui  prennent presque partout le pouvoir par les urnes n’entretiennent plus forcément le même rapport à la France que les anciennes élites. Beaucoup de dirigeants islamistes ont été socialisés dans les pays du Golfe ou dans les universités anglo-saxonnes à l’image du nouveau chef de la diplomatie tunisienne. Beaucoup d’entre eux nourrissent aussi une certaine hostilité à l’égard du modèle de la laïcité française qu’ils  ne comprennent en réalité pas très bien et qu’ils considèrent à tort comme hostile à l’Islam. Il est donc tout à fait probable que dans la mesure où elles se sentiront investies d’une plus grande légitimité populaire, ces nouvelles élites auront tendance à se montrer plus exigeantes vis-à-vis de leurs partenaires étrangers. Ce  qui ne veut nullement dire que les relations des différents pays arabes avec la France vont fondamentalement changer. Car si la France a besoin du monde arabe, le monde arabe a aussi  besoin de la France. Celle-ci a d’ailleurs réussi à travers son engagement en Libye à montrer qu’elle pouvait se situer du bon côté de l’histoire.  Ceci étant, et notamment au Maghreb, la politique de Nicolas Sarkozy vis-à-vis du monde arabe est souvent vécue et perçue au travers de sa politique migratoire qui, à tort ou à raison, paraît répressive comme en témoigne la fameuse circulaire Guéant destinée à empêcher que des diplômés étrangers puissent trouver un emploi en France au terme de leurs études. Naturellement, une telle circulaire peut sembler guidée par le souci de lutter contre la fuite des cerveaux. La réalité est naturellement fort différente:  elle vise à envoyer aux électeurs du Front national en période électorale un signal destiné à montrer que la France lutte contre l’immigration. Le bilan de Nicolas Sarkozy dans le monde arabe est donc contrasté.

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