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mercredi 16 mai 2012,
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Forum de Paris - Casablanca Round
Dans les crises et les conflits: Penser le changement, penser la valeur
Par le Pr. Ali Benmakhlouf

Forum de Paris - Casablanca Round Dans les crises et les conflits: Penser le changement, penser la valeur Par le Pr. Ali Benmakhlouf

Le philosophe Ali Benmakhlouf est professeur des universités, directeur de programme au Collège international de philosophie; il enseigne maintenant à l’université de Paris Est Val-de-Marne, après avoir longtemps tenu sa chaire à Nice. Il anime régulièrement des cycles de conférences philosophiques au Maroc. On notera que cette année 2011-2012, avec le soutien du ministère des Habous et des Affaires religieuses,  il entame un cycle à la médiathèque de la grande mosquée Hassan II où il  conviera des chercheurs qu’on n’a pas l’habitude d’entendre au Maroc

   

En prenant acte de la pluralité des valeurs, il convient de distinguer entre elles, selon le domaine d’application: la valeur de l’artiste n’est pas celle du savant,  celle du politique est autre encore. Et pourtant tous visent une forme d’unité, concentrant les efforts de l’homme en vue de la «construction progressive d’une personnalité responsable» (Canguilhem, Traité de logique et de morale, 2011). L’illusion majeure est de penser que cette construction progressive s’achève. L’homme reste un être esquissé, un être qui n’est pas parfaitement adapté puisqu’il «souffre et meurt» (idem), et que la société où il vit connaît des crises et des conflits.

Le juste et le bien
Penser le changement dans l’ordre socio-économique et dans l’ordre politique suppose alors la prise en compte des conflits, des tensions, des rivalités sans lesquels il n’y a pas société. Celle-ci n’est pas un organisme homogène ayant ses normes intérieures d’adaptation au milieu comme l’est un organisme vital sanctionné par la maladie ou par la mort. Les métaphores organiques pour parler des sociétés humaines sont fréquentes: les révolutions sont apparentées à des fièvres, la corruption à une tumeur ou à une gangrène. Mais ces images ne devraient pas nous tromper: les sociétés ont des normes qui ne sont pas internes comme le sont celles de l’organisme. La cohésion des sociétés est problématique, ses éléments ne tiennent pas en équilibre comme dans un organisme sain caractérisé par le silence dans la vie des organes.
De ce fait, les changements qui adviennent dans une société se font selon des projets, des calculs, des planifications. La question de la valeur se pose donc et avec elle, celles de la hiérarchie des valeurs, de la priorité donnée à telle ou telle action publique: désenclaver le monde rural en y apportant l’eau et l’électricité, puis, dans un second temps, construire des écoles, ou l’inverse ? Comment penser la hiérarchie entre les choix politiques qui permettent de faciliter la vie des gens, de leur assurer les fonctionnements élémentaires (eau, électricité, logement) sans compromettre les fonctionnements comme l’éducation dont la complexité ne signifie pas une non priorité?
On peut, comme le fait le philosophe John Rawls, mettre en avant la valeur de justice et neutraliser les autres valeurs relatives aux conceptions que les hommes se font du bien. Il y aurait ainsi une valeur première, la justice, et les autres valeurs dont la diversité ne menacerait pas la cohésion sociale: le bien selon tel groupe n’est pas le bien selon tel autre groupe et la confrontation de ces conceptions ne porte pas préjudice à la société car celle-ci serait unifiée par la réalisation de la valeur de justice.
L’intérêt d’une neutralisation des conceptions du bien pour mettre en avant la justice est celui de pacifier les relations humaines. Cela permet de dénoncer celui qui pense, selon telle ou telle conception du bien qui est la sienne, incarner la valeur des valeurs, ou encore l’unicité des valeurs. Parvenir à faire sa place à chacune des valeurs selon une hiérarchie à construire, une hiérarchie qui n’est pas donnée relève d’une responsabilité et publique et privée.
Etre acteur du changement, c’est la demande du citoyen qui veut promouvoir l’homme en lui et c’est la demande de l’homme qui veut promouvoir le citoyen en lui. Ce va et vient entre l’homme et le citoyen  c’est la construction d’une action dans l’intervalle de deux valeurs: citoyenneté et humanisme. Dans ce cas, approuver telle norme ou telle valeur c’est y trouver son compte. Cette conception repose sur l’intérêt des acteurs. Il s’agit de conjuguer une rationalité instrumentale et une rationalité éthique. La rationalité instrumentale propose des solutions techniques aux problèmes alors que la rationalité éthique place cette même solution technique dans une hiérarchie des valeurs et une priorité des choix où entre la prise en compte des droits humains.
Certes, rien n’est plus thérapeutique que de regarder la réalité en face. Il s’agit de maintenir le cap, de clarifier les projets et les objectifs, de reconnaître que le risque de désillusion fait partie du processus de changement: d’où la nécessité de garder en mémoire l’impératif de la durée.
Merleau Ponty disait que les révolutions sont vraies comme mouvement et fausses comme régime. La durée combine des temps enchevêtrés: le temps historique et le temps de la communication. Le défi reste à cet égard la conjugaison de l’urgence et de la durée, l’urgence étant la solidarité économique des Etats les plus avancés pour que les peuples en révolte puissent aspirer à rejoindre les pays émergents. Les frustrations risquent à leur tour de maintenir un niveau non négligeable de violences.
Au-delà d’un changement de régime, la démocratie a besoin d’une justice indépendante, d’une réduction de la pauvreté. Elle ne se résume pas à l’élection. Elle est dans l’exigence d’une instauration d’un état de droit où les pouvoirs sont séparés, les droits fondamentaux garantis.
Seul un processus démocratique où les idées en concurrence ont un espace libre de confrontation permet de cibler les normes et les valeurs. Si l’utopie est l’inaccompli d’un passé, alors le présent se charge de réaliser ce qui est resté en suspens pendant si longtemps.

Révoltes arabes: Le jeu des valeurs

L’effet conjugué de l’accélération de l’histoire et de l’internationalisation des droits de l’Homme se rencontrent dans les révoltes arabes. Les sociétés sont de plus en plus ouvertes. Elles ont accès, à des degrés divers, aux moyens de communication, adjuvant des révoltes, sans en être l’origine. Ces technologies ont donné  à chacun le sentiment d’être  acteur du changement et de relayer les mouvements qui ont eu lieu sur les places publiques. La libération se fait dans le cri, l’éclat et l’éclair. Trois expressions qui demandent maintenant d’être traduites dans un état de droit.
La revendication des droits concerne de nombreuses valeurs toutes connexes: lutte contre la corruption, combat pour la dignité humaine et les droits civiques, sociaux et politiques.
Les jeunes et les femmes subissant le plus de discrimination, comment rendre compte de leur rôle? Il est remarquable qu’en Arabie Saoudite, ce sont les femmes qui osent défier le pouvoir en prenant le volant de la voiture: forte symbolique d’une volonté d’être acteur de son destin, de se conduire soi-même. Les jeunes sont sans cesse disqualifiés, notamment au travail: beaucoup ont un baccalauréat et 4 ou 5 ans d’études supérieures et ne trouvent que le chômage ou un emploi précaire en deçà de leur qualification.
Par ailleurs, l’égalité homme/femme est le signe d’une société juste et stable. Notons que la Haute Instance tunisienne pour la Réalisation des Objectifs de la Révolution a inscrit la parité dans la constitution des listes électorales. Que le nouveau gouvernement marocain n’ait pas pris en compte cet indice du développement est inquiétant.
Les sociétés arabes se sont découvertes vivantes face à des Etats moribonds épuisés par la routinisation et l’inertie d’un pouvoir dictatorial, imposant au peuple des décennies de respiration sous poumon d’acier.
Les révoltes de 2011protestaient contre une société immobile et figée et réclamaient une société en mouvement, à l’épreuve de la réalité complexe. Comment substituer à la sécurité sans responsabilité une responsabilité avec solidarité?